À LA DÉCOUVERTE DE JEAN CARDONNEL : ÉVANGILE ET RÉVOLUTION

À LA DÉCOUVERTE DE JEAN CARDONNEL : ÉVANGILE ET RÉVOLUTION

Au Dorothy, le 5 octobre 2021.

À partir de sa très célèbre conférence de Carême en Mai 68, intitulée « Evangile et Révolution », le prêtre dominicain Jean Cardonnel devint une des plus grandes figures de la Théologie de la Libération. Fidèle rebelle dans sa foi et dans ses luttes, il aimait dire : « On a la théologie de sa politique et la politique de sa théologie. »

Avec lui, et la Théologie de la Libération et les communautés chrétiennes de base, la foi se vit en actes.
Il ne s’agit pas seulement d’aider les pauvres mais de lutter avec eux pour leur émancipation vers une société de justice et de partage. Retour en une soirée sur cette figure complexe qui nous pousse à penser l’articulation du religieux et de l’action politique. 

C’est Pierre Castaner, disciple et ami de Jean Cardonnel professeur de français de son état et fidèle du Dorothy qui nous propose cette très belle soirée de transmission et de réflexion.

Enregistrement audio de la conférence : https://anchor.fm/le-dorothy/episodes/la-dcouverte-de-Jean-Cardonnel–vangile-et-Rvolution-e18c3k7

Trois textes lus durant la conférence :

1/ Extrait de Dieu est mort en Jésus-Christ.

Je crois qu’un homme, annoncé par des gestes prophétiques, a existé, a vécu sans rien garder pour lui, sans rien tenir en capital privé. Je crois quil n’y avait rien en cet homme qui ne fût destiné à tous. Il n‘y avait en cet homme aucun instinct de propriété, aucun appétit de conservation…  Aussi, quand la mort est venue, n’a-t-elle rien trouvé à capturer puisque tout était déjà donné…

La mort a été refaite ! En réalité, tout n’a de sens que dans le comportement de l’homme à l’égard de la mort : ou bien je prends un air résigné, comme dans les enterrements de famille, en pensant qu’on n’y peut rien ou qu’il faut que « tout le monde y passe » ; ou bien je me révolte d’une manière absurde et anarchique, en disant que je ne veux pas mourir… mais la mort vient quand même ; ou bien je dis et agis en conséquence : « Ma vie, on ne me la prend pas, je la donne… » (Jn 10, 18). 
Les Canuts lyonnais, dans leurs « Petites réflexions », ont une parole extraordinaire : « Quand on t’amènera au cimetière, ne te préoccupe pas de ce que tu as, tu n’emporteras que ce que tu auras donné ! » Ainsi, quand la vie est donnée en totalité, la mort est refaite.

Alors la question qui nous est posée dans les faits est celle-ci : qu’est-ce qu’aimer fraternellement les hommes ? Aimer les hommes, c’est haïr ce qui les défigure ; c’est leur arracher ce qui les empêche d’être des hommes ; c’est détruire en eux l’acceptation des privilèges qu’ils voudraient conserver ; c’est leur apprendre à ouvrir les mains… Car, naturellement les mains des hommes sont possessives. 
Dès la naissance, les mains s’abattent… d’abord sur des bijoux, sur des terres, sur des qualités, sur la foi… Et même quand les mains se veulent aimantes, elles se font possessives ; l’étreinte n’est pas un don, mais une propriété… Je vais, alors, aimer les hommes en leur apprenant à desserrer les mains, en leur disant : « Ce que tu as dans la main – ton argent, ton gant, ta protection – laisse-le tomber, pour que je puisse la serrer… pour qu’en réalité il n’y ait de poignées de mains vraies que de mains nues. »

2/ Texte prononcé lors d’un meeting sur le commerce des armes.

Les croyants, les partisans pratiquants du Verbe sont obligatoirement les athées du pouvoir. Ceux donc que l’on regarde comme les chefs des nations tiennent les nations avec leurs peuples par-là domestiqués sous leur pouvoir et les grands sous leur domination. 
Eh bien ! il n’en est pas ainsi parmi vous. (Marc 10, 42)

À la vérité, sans la moindre contestation du monde héréditaire même chrétien dans lequel on nous a fabriqués malgré quelques différences de surface, nous sommes, nous restons tous les mêmes : nous voulons bien naître à une vie nouvelle mais c’est un pieux désir, un vœu pieux, mais sans faire les frais de la mort à la vie ancienne, au vieil homme, à la vieille femme, au vieil humain, à la vie qui fait semblant d’être la vie alors qu’elle est seulement la vie mortelle… d’ennui mortel.

C’est la Foi, non pas la foi religieuse, déiste en un être suprême, un potentat, mais la foi en la transformation de l’homme, de la femme, de tout humain, c’est-à-dire la foi en sa réalisation fraternelle, Jésus Christ, le Verbe fait chair. Il ne faudra rien moins que l’histoire entière de l’humanité pour qu’elle commence à s’incarner partout. Elle conteste toutes nos hiérarchies, nos conceptions du commandement, des nations même unies, de la patrie, de la famille, de la marche du monde. Elle secoue les fondements mêmes de notre croyance en Dieu.

À la vérité, ce qui me stupéfie, c’est la patience infinie des pauvres. Ne l’oublions jamais, la première et la dernière violence faite à l’humanité, à toute la création, au créateur libérateur, c’est la violence du pouvoir. La course aux armements, à la fabrication mondiale d’outils d’assassinat représente le point extrême criminel de la protection des biens volés par ceux qui ont et veulent avoir toujours plus. Oui, le mot n’est pas trop fort, il correspond à la réalité : les biens volés à la grande masse, au peuple des hommes, des femmes, des enfants interdits d’exister par le mouvement tyrannique de circulation exclusive du capital. François d’Assise l’avait admirablement compris, lui qui ne voulait pour ses frères de fraternité humaine d’universelle fantaisie créatrice, aucune propriété, aucune appropriation. À son évêque qui lui recommandait de ne pas exagérer, de concéder un minimum de possession, il répondait : « Seigneur évêque, si nous avons des propriétés, il nous faudra des armes pour les défendre ». Il la voyait bien François, se perfectionner la technique, la stratégie, l’idéologie, la philosophie, la théologie de tuerie du pauvre par le riche et le pouvoir. La fameuse mondialisation n’est que le masque d’une privatisation féroce qui ridiculise tout projet fraternel jusqu’à l’idée même de service’ public.

Croire, c’est se libérer des tabous, des pré-jugés, des idées reçues toutes faites pour entrer dans l’intelligence de la réalité. Les prophètes dépassent l’immédiat pour miser sur l’avenir. Si j’adhère à ce qu’annoncent les prophètes, ces grands excessifs, ma foi se veut libératrice. Sinon, il ne s’agit que de la foi courte d’un monde dit chrétien de rites, d’habitudes. 
Il manque de souffle.

3/ Extrait de La Passion de l’humanité, 1997, éd. Domens.

Somme toute, l’unique problème est bien celui d’infiniment plus que notre utilité. 
À quoi servons-nous ? Au service de qui sommes-nous ?

Voici cinquante ans, j’ai été ordonné à la mise en scène et au monde d’un geste dont je mesure seulement depuis quelques mois l’incalculable portée humaine. L’Église catholique – mot qui signifie lieu du rassemblement convivial de vie fraternelle – m’a chargé d’être l’homme d’un geste courant, très simple, l’acte de rompre le pain pour qu’avec les autres matières premières il soit partagé entre tous. Et du même élan, on m’a demandé de lever une coupe de vin à la santé de tous les hommes pour qu’il ne manque pas à un seul être humain au banquet de la Constituante du monde mis ainsi en état de fraternité. Voilà très précisément sa mise à la disposition de tous qui va transformer cette nourriture de base en corps de la Parole fondatrice d’humanité. C’est de par la même logique de comportement amical sans frontières que le vin de la fête bu à la table commune va devenir la circulation du sang de la Parole donnée jusqu’au dernier souffle afin d’irriguer le monde.

Il n’existe rien de sorcier, d’ésotérique, d’incompréhensible dans la présentation du métier que j’exerce. Du coup, ma fonction est d’utilité publique puisqu’elle invite tout le monde quelle que soit l’activité professionnelle non pas sur le marché mais au service d’un rapport humain innové à se mettre en joyeux état de salut public. Telle a été mon ordination. Tel s’est réalisé mon envoi il y a un demi-siècle. Parler d’ordination sacerdotale sans le moindre complément n’exprime pas du tout l’éloquence simple de ce geste sacré parce qu’il est le geste de tous. Je ne fais rien que n’importe qui puisse faire. J’ai été ordonné à ce comportement auquel tout le monde est destiné. Il n’existe personne qui ne soit taillé pour s’investir dans une tâche à la mesure de son enthousiasme et capable de faire battre son cœur à tout rompre. À rompre tout et le pain et les chaînes. Car il est impossible de réaliser la mise en commun, le partage local, mondial, universel sans rupture. Sans briser avec l’instinct ataviquement transmis d’accumuler des biens au lieu de nouer des liens. J’ai donc été ordonné au pain rompu et partagé pour qu’il en résulte la suppression universelle de la fracture sociale.

Je fête le Jubilé de mon ordination au geste qui fait l’humanité. J’en jubile. C’est parfaitement clair. À condition de le dire en paroles aussi fortes. Comme si c’était la première fois. Dans la mesure où ce n’est plus la première fois mais la vingtième ou la millième, il y a redite banalisée mais non parole. Mots habituels mais non Verbe. Vide du langage et non surprise de la Présence. Je n’ai pas été ordonné à la réédition quotidienne d’un rite mais au geste universellement parlant. Or il est flagrant que, dans sa forme ritualisée, figée, ce pour quoi je suis fait n’a plus rien d’expressif de son Sens. Plus rien d’explosif. La Parole s’est diluée dans le culte. L’adoration a tué la communion.

DANS LA PEAU D’UN MIGRANT. AUTOUR DU JOURNALISTE ARTHUR FRAYER-LALEIX

DANS LA PEAU D’UN MIGRANT. AUTOUR DU JOURNALISTE ARTHUR FRAYER-LALEIX

Arthur Frayer-Laleix s’est grimé en clandestin, approchant les passeurs, les logeurs, les intermédiaires du trafic d’êtres humains, avant de reprendre sa casquette de journaliste pour interroger policiers, magistrats, avocats, et vivre parmi les migrants. Son enquête l’a mené du Pakistan à la Turquie, des Balkans à l’Allemagne, en passant par les rues de Calais. La face cachée d’un « cinquième monde » vertigineux et désespérant qui nous reste invisible, mais dont les conséquences économiques, sociales et politiques ne peuvent laisser indifférent. De son immersion, Frayer-Laleix a tiré un livre : Dans la peau d’un migrant. 

Invité au Dorothy le 30 septembre 2021, il nous parle dans cet enregistrement de son expérience et répond aux questions du public.

Cette conférence-témoignage s’inscrit dans cycle Journalisme d’infiltration conçu au Dorothy par Lucile Leclair, journaliste. Elle a travaillé à la revue Projet et à La Voix du Nord et a co-écrit avec Gaspard d’Allens Les néo-paysans (Seuil, 2016) et a écrit également, seule cette fois-ci, Pandémies, une production industrielle (Seuil, 2020). Le cycle Journalisme d’infiltration se veut être une porte d’entrée sur le thème plus large des médias et du travail journalistique, pris entre exigence de vérité et difficultés liées à une position potentielle d’extériorité par rapport aux événements. 

Voici le lien vers l’audio de la conférence: https://anchor.fm/le-dorothy/episodes/Dans-la-peau-dun-migrant–Confrence-autour-dArthur-Frayer-Laleix–journaliste-e185cgh

ENQUÊTE SUR LE TRAVAIL DES FACTEURS AVEC LE SOCIOLOGUE NICOLAS JOUNIN

ENQUÊTE SUR LE TRAVAIL DES FACTEURS AVEC LE SOCIOLOGUE NICOLAS JOUNIN

Devant chez soi, on croise parfois le facteur. Pourquoi il semble si empressé ?  Nicolas Jounin (sociologue reconnu auteur notamment d’un passionnant ouvrage Voyage de classes) a travaillé comme facteur. Dans son livre Le caché de la poste, il démonte les rouages de la machine qui prescrit le travail des facteurs. Les apparences de la science, les « normes et cadences » que l’entreprise impose à ses agents, les tactiques des postiers… Qui décide de la manière dont s’organise le travail ? 

Nicolas Jounin a été invité au Dorothy le 23 septembre 2021, dans le cadre du cycle Journalisme d’infiltration. Le cycle Journalisme d’infiltration est conçu par Lucile Leclair, journaliste. Elle a travaillé à la revue Projet et à La Voix du Nord et a co-écrit avec Gaspard d’Allens Les néo-paysans (Seuil, 2016) et a écrit également, seule cette fois-ci, Pandémies, une production industrielle (Seuil, 2020).

Le cycle Journalisme d’infiltration se veut être une porte d’entrée sur le thème plus large des médias et du travail journalistique, pris entre exigence de vérité et difficultés liées à une position potentielle d’extériorité par rapport aux événements. 

Nous n’avons pas d’enregistrement audio de cette conférence mais nous vous proposons cet enregistrement d’une soirée organisée par le syndicat SUD PTT en février 2021 dans laquelle Nicolas Jounin explicite sa réflexion et le contenu de son ouvrage : https://youtu.be/D2YPtxpekc0

Bernard friot au dorothy : salaire a vie, communisme, christianisme

Bernard friot au dorothy : salaire a vie, communisme, christianisme

Le 7 juillet 2021, Le Dorothy a été bondé pour la venue, pour la première fois en ce lieu, de Bernard FRIOT, économiste reconnu, théoricien de la notion de « salaire à vie », animé à la fois par une pensée originale du communisme et par une intense foi catholique.

Dans le cadre d’un partenariat avec la librairie voisine Le Monte-en-l’air, des livres de Bernard Friot ont été mis en vente dans la foulée de la conférence.

Quatre questions principales ont structuré l’intervention de notre hôte :

  • qu’entend-il par la notion de « salaire à vie » ?
  • quelle est sa conception du communisme ? Quels sont les moyens d’y parvenir ?
  • comment articule-t-il sa foi catholique et son projet de société communiste ?
  • quel regard porte-t-il sur les élections présidentielles à venir ?

Bonne écoute à toutes et tous !

Lien audio : https://anchor.fm/le-dorothy/episodes/Bernard-Friot-au-Dorothy–salaire–vie–communisme—christianisme-e148co6

« Les pauvres sont nos maîtres. »

« Les pauvres sont nos maîtres. »

Le 10 juin 2021 a eu lieu la dernière conférence du cycle Grand pauvreté co-organisé par ATD Quart Monde et Le Dorothy.

Apprendre de ceux qui résistent à la misère : le paradoxe Wresinski (fondateur d’ATD Quart Monde).
En ce début du XXIe siècle, nous faisons face à des défis majeurs. La misère est l’un de ces défis qui perdure et continue de détruire la vie de millions de personnes. Or l’humanité se prive de la rencontre avec ceux qui y résistent. Joseph Wresinski (1917-1988), combattant contre cette misère et fondateur du mouvement international ATD Quart Monde, nous confronte à un paradoxe : de ceux qui résistent à la misère, nous avons, avant tout, à apprendre. « Les pauvres sont nos maîtres ! » disait saint Vincent de Paul dans une formule restée célèbre. Mais peut-on apprendre quelque chose, peut-on attendre quelque chose des plus pauvres ? C’est là l’objet du livre Les pauvres sont nos maîtres dont les auteurs sont les intervenants de la conférence. 

Intervenants : Bruno Tardieu, volontaire permanent d’ATD Quart Monde depuis 1981, est directeur du Centre de mémoire et de recherche Joseph Wresinski. 

David Jousset, philosophe, est maître de conférences à l’Université Bretagne-Occidentale (à Brest), chercheur en philosophie sociale. Ensemble ils dirigent le séminaire « Penser ensemble l’être social avec Joseph Wresinski ».

Nous n’avons pas le résumé de cette conférence mais en guise de réflexion sur ce thème très riche, nous vous encourageons à lire ce magnifique article de Daniel FAYARD, volontaire ATD Quart Monde, qui réfléchit à partir de la célèbre formule de saint Vincent de Paul citée en titre de cet article : https://www.revue-quartmonde.org/924

LE CHRIST SELON PIER PAOLO PASOLINI

LE CHRIST SELON PIER PAOLO PASOLINI

Le 27 janvier 2021, le Dorothy recevait René de Ceccatty, traducteur d’une vingtaine d’ouvrages de Pasolini (dont le dernier, La religion de mon temps a paru aux édtions Rivages, 2020) et son biographe (Pasolini « Folio biographies », Gallimard, 2005) ainsi que l’auteur de l’anthologie, Le Christ selon Pasolini (Bayard, 2018) pour une conférence en ligne consacrée à la figure du Christ dans l’œuvre de Pasolini. Au-delà des œuvres emblématiques du cinéaste, en particulier de L’Evangile selon Saint Matthieu dont certaines scènes ont marqué l’imaginaire de générations de spectateurs, René de Ceccatty nous fait découvrir Pasolini sous un jour nouveau. De ses premiers poèmes aux textes politiques de la fin de sa vie, en passant par son œuvre cinématographique aussi fascinante que controversée, notre intervenant nous entraîne à la découverte d’un artiste tourmenté par son rapport à la religion.

Car le Christ ne fait pas irruption par surprise dans son travail. Le questionnement sur un Jésus pauvre parmi les pauvres rejoint les poèmes de la jeunesse de Pasolini, traversés par les figures de ragazzi qu’on retrouve ensuite dans toute son œuvre. 

La critique du pouvoir, de tous les pouvoirs, prend une force particulière dans le contraste entre la réalité de l’Eglise, encore omniprésente dans l’Italie d’après-guerre, et la promesse révolutionnaire du Christ. Celui-ci devient ainsi un porte-parole d’un Pasolini indigné par l’indifférence des puissants de son temps à la misère qui les entoure. Le choix de Enrique Irazoqui, très jeune militant anarchiste espagnol, pour incarner le Christ à l’écrandonne un relief particulier aux paroles de l’évangile selon Saint Matthieu, une virulence qu’on retrouve dans le poème “Au pape”, attaque sans concession contre le pape Pie XII et son indifférence aux plus petits.

En suivant le fil de la figure christique, René de Ceccatty nous offre surtout une magnifique plongée dans l’œuvre de Pasolini. Il nous a fait la joie de lire plusieurs poèmes de Pasolini, qu’il a traduit, et que vous trouverez ci-dessous, ainsi que dans l’enregistrement de la conférence. 

Enregistrement audio de la conférence : https://anchor.fm/le-dorothy/episodes/LE-CHRIST-SELON-PIER-PAOLO-PASOLINI-e18dk15

Deux poèmes de Pasolini sur le Christ et commentés durant la conférence :

1/ Poème sans titre :

Toutes les plaies sont au soleil

et Il meurt sous les yeux

de tous : sa mère même

sous sa poitrine, son ventre, ses genoux, 

regarde Son corps souffrir. 

L’aube et les vêpres Lui font de la lumière 

sur les bras ouverts et l’Avril

attendrit Son exhibition

de Sa mort aux regards qui Le brûlent. 

Pourquoi le Christ fut-il EXPOSÉ en Croix ? 

Oh secousse du cœur au corps

nu du jeune homme… atroce

offense à sa pudeur crue… 

Le soleil et les regards ! La voix 

extrême a demandé pardon à Dieu 

avec un sanglot de honte

rouge dans le ciel privé de son, 

parmi ses pupilles fraîches et ennuyées 

à Lui : mort, sexe et pilori. 

Il faut s’exposer (est-ce cela qu’enseigne 

le pauvre Christ cloué ?),

la clarté du cœur est digne

de tout mépris, de tout péché, 

de la passion la plus nue…

(est-ce cela que veut dire le Crucifié ? 

sacrifier tous les jours le don 

renoncer tous les jours au pardon

se pencher naïvement sur l’abîme.) 

Nous serons offerts en croix,

au pilori, parmi les pupilles

limpides de joie féroce,

découvrant dans l’ironie les gouttes

du sang qui coule de la poitrine aux genoux, 

doux, ridicules, en tremblant 

d’intelligence et de passion dans le jeu 

du cœur brûlé par son feu,

pour témoigner du scandale. 

2/ Poème « À un pape » :

Ce poème a été écrit durant l’automne 1958. Son premier titre était : « Le Due morti (Zucchetto e papa) » « Les Deux morts (Zucchetto e le pape) ». Il a d’abord paru dans la revue Officina en 1958. Il a été repris dans la section « Humilié et Offensé » du recueil La religion de mon temps (1961). Ce recueil contient de nombreuses épigrammes adressées à des adversaires de Pasolini ou à certains amis à qui il reprochait telle ou telle attitude ou position politique. Pie XII était mort le 9 octobre 1958. Zucchetto, le nom de l’ouvrier, signifie « calotte » en italien (la calotte que portent les cardinaux, les évêques ou le pape), ce qui justifie également le rapprochement. Avant sa publication, Valentino Bompiani l’éditeur qui publiait la revue Officina a demandé conseil à un avocat catholique qui lui a dit qu’il ne craignait rien. Mais la hiérarchie du Vatican envoya une mise en garde à Bompiani après publication. Et le « cercle de la chasse » de Rome, à travers la personne de son président, Urbano Barberini, exclut Bompiani de ses membres (c’était un cercle de droite conservatrice et religieuse, comme on s’en doute). Et Bompiani décida d’arrêter la publication de cette revue intellectuelle et universitaire.        

Quelques jours avant que tu ne meures, la mort

Avait jeté son dévolu sur un homme de ta génération.

À vingt ans, tu étais étudiant, lui manœuvre,

Toi noble, riche, lui un pauvre bougre du peuple.

Mais ce sont les mêmes jours qui ont doré sur vous

La vieille Rome qui redevenait si neuve.

J’ai vu ses restes, pauvre Zucchetto,

Il rôdait la nuit près des Marchés,

Et un tram qui venait de San Paolo l’a renversé

Et traîné sur quelques mètres entre les rails et les platanes.

Il est resté là, quelques heures, sous les roues.

Des badauds l’ont entouré pour le regarder 

En silence. Il était tard. Il y avait peu de passants.

Un des hommes qui existent parce que tu existes.

Un vieux policier, débraillé comme un voyou,

Criait à ceux qui venaient trop près : « Ecartez vos fesses ! »

Puis l’ambulance d’un hôpital vint pour l’emporter.

On se dispersa. Il y avait encore quelques lambeaux çà et là.

Et la patronne d’un bar de nuit, plus loin,

Qui le connaissait, dit à un nouveau venu

Que Zucchetto avait fini sous un tram, qu’il était perdu.

Quelques jours plus tard, tu disparaissais. Zucchetto était 

Un membre de ton grand troupeau romain et humain.

Un pauvre ivrogne, sans famille et sans toit.

Qui traînait la nuit. Vivant d’on ne sait quoi.

Tu ne savais rien de lui. Comme tu ne savais rien

De mille autres Christs comme lui.

Je suis peut-être féroce en me demandant pour quelle raison

Des gens comme Zucchetto sont indignes de ton amour.

Il y a des endroits infâmes où les mères et les enfants

Vivent dans une poussière antique, une boue d’un autre temps.

Pas bien loin de l’endroit où tu as vécu,

En vue de la belle coupole de Saint-Pierre,

Il y a un de ces endroits, le Gelsomino…

Une colline creusée d’une carrière à mi-pente, et, au-dessous,

Entre une rigole et un lôtissement d’immeubles récents

Un tas de constructions misérables, pas des maisons, des porcheries.

Il aurait suffi d’un geste de ta part, d’un mot de ta part,

Pour que ces enfants qui sont les tiens aient une maison.

Tu n’as pas fait ce geste, tu n’as pas dit ce mot.

On ne te demandait pas de pardonner à Marx ! Une vague

Immense qui déferle depuis des millénaires de vie

Te séparait de lui, de sa religion :

Mais dans ta religion on ne parle pas de pitié ?

Des milliers d’hommes sous ton pontificat,

Devant tes yeux, ont vécu dans le fumier, dans des porcheries.

Tu le savais, pécher ne signifie pas faire le mal.

C’est ne pas faire le bien que signifie pécher.

Que de bien tu aurais pu faire ! Et tu ne l’as pas fait.

Il n’y a pas eu plus grand pécheur que toi.