Femmes détenues : les oubliées

Femmes détenues : les oubliées

7 mars 2020
Conférence organisée par l’OIP –
Observatoire international des prisons – section française (OIP-SF)

Les femmes représentent une minorité statistique : comment expliquer cette dissymétrie sexuelle ? Au XIXe siècle, le savoir criminologique l’explique par la biologie : les femmes donnent la vie et non la mort, sont moins fortes, perdent le sang et donc ne le font pas couler. Aujourd’hui, le genre, le contrôle social restent d’actualité.

La diminution du taux de femmes incarcérées résulte à la fois d’une forte incitation sociale à la docilité et d’un sous-enregistrement de la délinquance féminine.

  • Les femmes représentent aujourd’hui 3,7% de la population carcérale. Les chiffres ont varié dans l’histoire : le taux de femmes incarcérées chute au XVIIIe où elles représentaient 1/3 de la population carcérale
  • La socialisation à des formes de docilité est une discipline plus forte à l’égard des filles
  • Si les chiffres aujourd’hui montrent que la police et la justice incarcèrent moins les femmes, ils ne signifient pas que la délinquance féminine est moindre

Le sous-enregistrement de la délinquance féminine n’est ni favorable, ni défavorable. La question est le contrôle et la régulation qui ne se font pas par les raisons de l’arrestation/ l’incarcération mais par le rapport au genre, à la psychologisation / psychiatrisation, par le contrôle du corps…

  • Le rapport au genre : les femmes sont traitées différemment en fonction d’une adéquation aux normes de genre
    • Les policiers ont des schèmes genrés
      • Ils s’attendent à trouver plutôt des hommes délinquants.
      • Sauf dans les grands magasins et le vol à l’étalage : on attend plutôt des femmes
      • Les émeutières du 17e sont moins arrêtées par les policiers.
    • Les femmes en prison interrogées témoignent d’un certain nombre de faits pour lesquels elles n’ont pas été arrêtées ou qu’elles ont pu monnayer (vols dans l’espace public, ou ce qui relève de la sphère familiale par exemple)
    • En prison, les mauvaises mères sont sanctionnées fortement.
  • La psychologisation – la psychiatrisation : la délinquance des femmes est psychologisée voire psychiatrisée, ce qui est visible dès le recours judiciaire, puis dans les pratiques en prison
    • Au niveau judiciaire, les recours pour incarcérer les femmes sont moins importants, notamment lorsqu’elles sont mères : elles sont considérées comme moins dangereuses dehors ; elles bénéficient davantage d’aménagements de peines
    • Le lieu des visites officielles est choisi à bon escient, comme la nurserie de Fleury, l’endroit le « plus propre » de la prison
    • Les traitements psychotropes sont plus proposés aux femmes qu’aux hommes, ce qui ouvre la voie à des déviances potentielles
    • L’insurrection d’une femme contre l’ordre carcéral est imputée à des problèmes psychologiques ou familiaux. Par exemple, une femme qui fait une grève de la faim signifie qu’« elle commence une anorexie.
  • Le contrôle du corps et de la sexualité et de la psyché des femmes est extrêmement serré
    • Les ateliers de « socio-esthétique » – pensés comme outils de réinsertion, leur apprennent à se maquiller, à s’habiller (de manière jolie mais correcte)
    • Les pratiques sexuelles font l’objet d’un discours moral très fort
  • La racialisation : par exemple, mes roms sont traitées comme les hommes ou pires

Typologie des femmes incarcérées qui passent à l’acte de délinquance à partir d’une étude portant sur les femmes incarcérées pour les moyennes et longues peines (entre 15 et 20 ans)

  • Elle n’existe plus que par le soin qu’elle porte aux autres. Elle « craque », boit et finit par commettre un acte de délinquance, du fait de situations vécues qui dépersonnalisent, et ne sont pas sans évoquer la question du féminisme matérialiste (appropriation sociale à la fois du travail et du corps tout entier de la femme). Ex : une femme raconte ses journées de 4h à minuit (travail salarié, travail domestique, les enfants…)…
  • La légitime défense au sein de violences masculines et conjugales répétées : une fois en prison, les femmes peuvent prendre soin d’elles, s’opposer à la domination masculine et ses injonctions. Cf. Une chambre à soi, V. WOOLF
  • Le trafic de stupéfiants où les femmes occupent un poste moins important que celui des hommes. On y retrouve de nombreuses femmes étrangères qui y participent afin de pourvoir aux besoins de leur famille
  • Les prisonnières politiques (ETA notamment) : leur traitement est différent dans le parcours de peine et il n’y a plus de statut de prisonnier politique. Se posent les questions de la criminalisation du délit politique qui ne porte pas son nom, et celle de la violence légitime/illégitime. Avec l’arsenal anti-terroriste actuel, on ne juge pas sur les faits mais sur l’intention des faits.

Comment se raconter dans un dispositif où l’on est toujours évalué, contrôlé, jugé ? Comment ce dispositif de contrôle façonne le dispositif carcéral ?

  • Ces questions concernent autant les détenues que les juges, les conseillers d’approbation des peines, les psychologues…
  • Au long de la peine, les femmes sont soumises à une évaluation au cours de laquelle on leur demande de se responsabiliser par rapport au délit, de montrer sa culpabilité, de réfléchir à « comment j’aurais pu agir autrement »
  • Le corps n’existe plus pour soi
  • Le « nous » en tant que « femmes » n’existe pas, mais le « nous » détenues, oui.
  • Des formes de relation mère-fille, et des relations d’amitiés tissés dans la solidarité des peines se créent, notamment liées aux crimes sur mineurs – leurs auteures sont les plus marginalisées en prison

Le monde carcéral reflète les processus disciplinaires dans la société en général

  • Expertise, évaluation, dangerosité…font partie d’un vocable que l’on retrouve dans l’éducation par exemple.
  • La prison n’échappe pas à la société de surveillance numérique

Témoignage d’Audrey CHENU, ex-détenue

Ouvrage publié : Girlfight, 2013 

Audrey Chenu a été en maison d’arrêt, en détention pendant 2 ans.

La prison : Orange is the New Black ?

  • « Elles sont en open space toute la journée, ce n’est pas ça la prison, moi je sortais une heure par jour ! »
  • Audrey témoigne également du paternalisme : « si t’étais ma fille », « nan mais tu te rends compte »…et de la psychiatrisation : « beaucoup de détenues sont cachetonnées, elles sont comme des zombies ».

« Tout le monde juge en prison », des prisonnières aux matonnes

  • En témoigne la hiérarchie : en bas, les infanticides, qui sont mises à part, jugées, à qui on rend la vie dure. L’ambiance auto alimente le jugement et les jugements des matonnes sont arbitraires.
  • Les prisonnières basques sont à part : pour elles, dedans et dehors, le combat est le même, politique. Elles se battent, font du sport, des études.

L’absence de mixité en prison lui a permis de découvrir la force et le courage des femmes, et la condition féminine

  • L’incarcération constitue sa première expérience de non-mixité : Audrey évoluait dans un milieu masculin et macho qu’est celui du trafic de stupéfiants
  • Avant son incarcération, elle n’avait pas conscience de la condition des femmes : le regard qu’elle portait sur elles était masculin
  • Devenue professeure de boxe, elle a depuis longtemps un projet de boxe pour les femmes en prison : mais elle n’arrive pas à le faire accepter par l’administration pénitentiaire, alors que dans le quartier homme c’est accepté.

« Qu’est-ce qu’une peine juste ? » : telle est la question posée lors d’un examen en L2 de socio qu’elle a passée en prison. Une question qu’elle travaille également avec ses élèves en tant qu’institutrice.

Réponses aux questions

Sur le genre : les attentes et injonctions pèsent lourdement, avec un double-jeu.

Les femmes victimes de la violence masculine ne peuvent pas en parler. Elles doivent seulement manifester qu’elles sont coupables, et pas victimes. Elles n’ont pas le droit de le dire. Par exemple, une femme devait la stabilité du couple devant l’institution judiciaire, alors qu’elle était victime de violences de son mari qu’elle voulait quitter. Elle a fait semblant que non en prison, même si elle le quitte effectivement en sortant de prison.

A l’inverse, une femme incarcérée pour stupéfiants, considérée comme étant sous l’influence d’un système clanique etc., a fait semblant d’être séparée.

Concernant les partenariats publics-privés : Bouygues détient 50% du marché pénitentiaire avec des filiales dans la restauration, l’accès à la formation, le travail en prison. Ce vaste réseau rend compte d’une situation de monopole

  • Les produits sont très chers et tous les produits sont cantinables : rien n’est gratuit, à part le plateau repas.
  • Les constructeurs privés impactent le dispositif carcéral : les femmes peuvent être cantonnées dans un bâtiment où elles ont une circulation réduite dans l’idée qu’elles ne croisent jamais les hommes et d’éviter ainsi que les femmes tombent enceintes.
Communauté et non-violence : à la découverte de Lanza del Vasto

Communauté et non-violence : à la découverte de Lanza del Vasto

7 février 2020
Conférence avec la communauté de l’Arche du Gwenves

Une soirée sur les traces de Lanza del Vasto pour découvrir la communauté de l’Arche fondée en 1948 dans le but de « créer, au cœur des nations, des îlots de vie fraternelle » et « d’opposer leur paix à l’agitation du monde ».

La communauté de L’Arche du Gwenves est une petite fondation communautaire en terre bretonne, proche de Quimper, qui a pour originalité de revenir aux textes sources de l’Arche. Prière et travail en famille, non-violence en sont les grands axes. Depuis une douzaine d’années, la communauté a mis en place une économie rurale et artisanale qui lui permet de construire petit à petit les maisons. Ils accueillent dans la mesure de leurs possibilités tous ceux qui désirent découvrir leur communauté et leur mode de vie.

L’acte de foi dans la philosophie de Kierkegaard

L’acte de foi dans la philosophie de Kierkegaard

7 février 2020
Cycle Philosophie et religion (1/3)
Conférence avec Jean-Noël Dumont, professeur de philosophie

Parler de Kierkegaard, c’est traiter du rapport entre la raison et la foi. Son rôle de fondateur de l’existentialisme est discuté mais on peut lui reconnaître d’avoir utilisé en premier tous les termes fondamentaux de l’existentialisme – subjectivité, décision, temporalité, existence.

1. La vérité c’est la subjectivité

‘La vérité c’est la subjectivité’. Cette affirmation est à la fois la plus célèbre et la moins bien comprise de Kierkegaard. Attention à ne pas entendre par là que la vérité est subjective mais, et c’est bien plus fort, qu’il n’y a de vérité que pour autant que le sujet s’y engage, que le sujet y adhère et que je l’incarne dans ma vie. Cette phrase a trois conséquences radicales. Premièrement je ne peux pas déléguer le rapport à la vérité à un autre, à un autre qui aurait le devoir de la chercher pour moi. La vérité qui sera mienne est d’abord ma tâche. C’est à moi de m’y atteler, de la chercher. Cela implique aussi que le comment importe plus que le quoi, que le contenu objectif. Ce qui importe ce n’est pas tant ce que je dis, que la manière ou le chemin par lequel je suis parvenu à considérer cela comme la vérité. Pour finir si quelqu’un dit la vérité par contrainte, par peur ou par hypocrisie, peut-on vraiment considérer qu’il dit la vérité ? Ainsi ce n’est pas une phrase qui est vraie, mais c’est plutôt la phrase en tant que le sujet qui la prononce a parcouru le chemin qui lui permet d’en être le témoin et qu’il peut témoigner du fait qu’il la incarnée dans sa vie.

Qu’est ce alors d’être le témoin de la vérité ? Pour Kierkegaard, il importe à un homme de se justifier.  Cette justification ce serait un témoignage du chemin qu’il a parcouru pour arriver à une vérité et dont il a éprouvé les hésitations, épreuves, etc.

Distinction entre vérité objective et vérité en tant que subjectivité

La vérité objective exige que le sujet fasse le plus grand retrait possible de lui-même lors de la recherche comme par exemple pour la vérité recherchée dans une enquête policière. La vérité alors n’est qu’une généralité. Les seules vérités objectives que nous pouvons atteindre sont alors celles qui nous importent le moins. La vérité objective ne nous donne que du général et du probable ou du possible et des propriétés. On peut penser aux vérités scientifiques, démontrées universellement. Elles n’atteignent jamais la réalité singulière et individuelle ultime d’une personne, d’un être singulier. Les démarches scientifiques par exemple n’atteignent que les propriétés des choses, jamais leur réalité singulière. D’ailleurs dire « je connais quelqu’un » en utilisant le terme de ‘connaissance’ consiste à ne savoir de lui que des généralités (ex : ennéagramme).

Pour Kierkegaard, la vérité est toujours subjective et de ce fait toute vérité au bout du compte implique une décision personnelle de s’y engager. Dans le cas d’un juge dans les tribunaux – il aura beau avoir tous les documents du monde, les preuves, il faut une décision personnelle du juge sur un cas particulier.

2. La foi est décision

Le seul point de passage entre le possible et le réel, c’est moi, c’est ma décision. La décision n’est jamais le résultat d’un calcul, elle ne peut être qu’un engagement. St Pierre lorsqu’il reconnaît Jésus lui dit «Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux.» Mt, 14.28. Face à un appel, je suis le seul gage, je suis le seul qui peut gager, personne ne peut faire le saut à ma place, ni fournir de preuve à ma place.

La décision n’est pas de croire que Dieu existe. La décision c’est de croire en Dieu. La foi c’est donc la différence entre «croire que» et «croire en». Ce n’est pas seulement de croire en un contenu objectif, mais c’est d’engager sa vie entière dans cet appel.«La foi, c’est l’incertitude objective appropriée fermement par l’intériorité la plus passionnée, voilà la vérité, la plus haute vérité qui soit pour un existant»[1]. Sans risque, pas de foi. La foi est justement la contradiction entre la passion infinie de l’intériorité et l’incertitude objective. Si je peux saisir Dieu objectivement, je ne crois pas, mais justement parce que je ne le peux pas, il faut que je croie. Et si je veux conserver la foi, je ne dois pas cesser d’avoir présent à l’esprit que je maintiens l’incertitude objective. Je suis dans l’incertitude et pourtant je crois.

« La conclusion de la foi n’est pas une conclusion mais une décision et c’est pourquoi le doute se trouve exclu »[2] – La foi n’est pas la conclusion mais l’initiative du sujet face à un appel qui le traverse. Ainsi la foi, c’est le passage du possible à l’effectif. Cela nécessite de passer du peut-être à l’être dans la mesure où je suis suffisamment passionnée dans mon désir.

3. La foi est un saut qui retombe sur ses pieds

Pourquoi la foi est un ‘saut’ ? La foi est un saut car elle exige que je lâche la preuve

Kierkegaard ne dit pas que la foi est sans preuve mais qu’avoir la foi consiste à lâcher la preuve car tant que je tiens la preuve, je reste dans le possible et non dans le réel. Kierkegaard n’est pas pas un irrationaliste qui affirmerait qu’il n’y a pas de preuves de la foi, mais pour lui tant que j’ai la preuve, je n’ai pas la foi car j’ai des certitudes.

Le jouet du culbuto illustre bien cette tension. Le culbuto se relève toujours mais il faut que je le lâche pour qu’il puisse se relèver. L’acte le plus fort de la liberté consiste à laisser être.

« Aussi longtemps que je la tiens en main, l’être de fait ne surgit pas (…) mais mon acte de lâcher est aussi quelque chose. Ne doit-il donc pas entrer aussi en ligne de compte ce petit instant, si petit soit-il (….) si petit soit-il, même réduit à l’instantané, il doit compter »

Croire c’est ‘vivre en fonction de’, c’est engager toute sa vie suite à cette décision. La croyance est un stade provisoire de la connaissance mais pas la foi. La foi n’est pas un degré du savoir, d’ailleurs je peux savoir même la chose la plus certaine et ne pas croire – ex : savoir que fumer tue ne m’empêche pas de fumer.

L’acte de foi par lequel je lâche le probable est ce qui peut donner de la couleur et de l’intensité à chacun des instants vécus → Nous ne perdons pas en saveurs du monde ce que nous avons lâché en possibilités, mais nous le gagnons ! Je gagne en réel ce à quoi j’ai renoncé en possible.

Quelles précisions pour la route

Mais alors quel est le contraire du péché ? Ce n’est pas la vertu, mais c’est la foi !

Peut-on s’approprier la vérité en refusant la confiance ? Oui, c’est l’exemple donné par le Christ dans la parabole des talents. Chacun des trois hommes reconnaît le maître, cependant deux seulement font le saut de la foi et lui font confiance : ils entreprennent avec leurs talents et peuvent en rendre le triple ou le double au maître à son retour. Le troisième au contraire, lui connaît le maître mais ne lui fait pas confiance. Il cache son unique talent de peur de le perdre et finalement ne le fait pas fructifier.

Il y a-t-il une différence entre le désir infini et la foi ? Oui, le désir infini peut être attribué à la mélancolie. Il ressemble à la foi mais s’en distingue, car c’est un acte de foi inachevé, caractéristique du romantisme. Cependant ce désir infini est un faux ami de la foi car la foi consiste à faire l’expérience réelle de l’infini dans le fini.

Quels sont les liens entre Pascal et Kierkegaard ? Pour Pascal, l’homme aime deux choses, lui-même et l’infini. Cependant il a rejeté l’infini et se cogne dès lors à toutes les parois du fini. Si je gagnais en fini ce que je rejette de l’infini, ce serait une bonne opération mais dans les faits, ce que je perds en infini me reste comme un plaie, une blessure.

Dieu ne sait compter que jusqu’à UN


[1] Post-scriptum aux Miettes philosophiques. Sören Kierkegaard

[2]      Les miettes philosophiques. Sören Kierkegaard                      

Comment mourir aujourd’hui ?

Comment mourir aujourd’hui ?

30 janvier 2020
Cycle Mourir au XXème siècle (2/3)
Conférence avec Adeline Valot et Coralie Trouvain, deux psychologues cliniciennes, travaillant auprès de patients en EHPAD et en service de réanimation

La mort vient par à-coups dans le débat public pour envisager à l’emporte-pièce le bien penser d’un droit à vivre ou d’un droit à mourir, et le manque de nuance, les emportements et la rigidité des débats confirment la symptomatologie : la mort nous confronte à de l’impossible. La mort d’un père, d’une mère, d’un frère, d’un conjoint, d’un enfant… la mort de l’autre, sa propre mort, notre propre mort, de diverses manières et au sein de divers attachements, viennent convoquer la vie par ce scandale de la disparition.

Si l’Humanité travaille cette question tout au long de son Histoire, il semble que les progrès médicaux et les évolutions socio-économiques de notre société, bousculent le rapport du sujet à la mort : qu’est-ce qu’être mort maintenant que la médecine réanime si efficacement, maintenant que l’arrêt du cœur ne fait plus limite ? Qu’est-ce qu’être en vie maintenant qu’être mort est devenu si confus, et ce, dans le savoir médical lui-même ? Que fait-on de notre angoisse ontologique face à la mort quand le progrès semble conforter l’illusion toute puissante de notre immortalité ? Et ainsi, est-ce que les Hommes vivent plus vieux parce qu’ils ont été mieux nourris, mieux soignés ou parce qu’il est devenu difficile de partir ?

Le paradoxe se pose donc ainsi, alors que nous accompagnons nos aînés dans le déploiement fait maintenant d’infinies nuances et d’innombrables paliers vers la fin de vie, pourquoi nos concitoyens, eux, au contraire, en pleine santé, revendiquent un droit à mourir et veulent le poser sur papier, en informer leur enfants, ou fantasmer sur un départ en Suisse ou en Belgique ? Pour être bien sûr de pouvoir mourir, ou s’assurer qu’ils auront une « belle mort » ? Ou pour remettre de la maîtrise où l’Humanité touche encore sa limite… ou joue avec les limites ?

Si les cliniques de la réanimation et celle des personnes âgées parlent toutes les deux de la mort, que la question de l’« acharnement thérapeutique », peut-être sémantiquement maladroitement devenu l’« obstination déraisonnable », cherche à nommer des vies prolongées par excès et pourtant aussi des vies sauves, la recherche de sens et les mouvements inconscients poussent à penser la façon dont la mort travaille notre société. Comment mourir aujourd’hui ? est une question qui provoque car elle semble concerner les désirs avoués de suicide assisté alors qu’elle vient peut-être plutôt convoquer chacun dans ce qu’il veut construire d’une possibilité de mourir pour soi et ses proches, pris entre l’irrationnel désir de vie et le drame de la condition humaine… le tout dorénavant flouté par les paradoxes du progrès.

Si ces considérations pourraient chercher des réponses dans des recherches métas et philosophiques, elles sont nées et vous sont proposées par l’expérience de les cliniques respectives de psychologue : Coralie Trouvain dans des services de réanimation et Adeline Valot en EHPAD, en service pour personne Alzheimer et en soin à Domicile. L’explicitation de l’accompagnement des malades, des familles et des équipes soignantes – triptyque commun et exemplaire dans l’écoute des phénomènes inconscients – se proposera de rendre visible certains mouvements à l’œuvre et d’amorcer des réflexions sur la mort, et surtout nous l’espérons, de soutenir le doute.

Catholique ou féministe : faut-il choisir ?

Catholique ou féministe : faut-il choisir ?

19 décembre 2019
Conférence avec Marie Leduc Larivé, éditrice et étudiante en théologie, Valentine Rinner, étudiante en théologie et Anne Waeles, agrégée de philosophie.

On ne peut que constater l’écartèlement actuel entre réalités ecclésiale et sociétale sur le plan de l’existence sexuée, mais aussi les mobilisations présentes autour de la question : mise en lumière des violences sexuelles et sexistes, réflexion autour de la place des femmes dans l’Eglise et les ministères… Une conférence où se posent les questions suivantes : qu’est ce que le féminisme a à apporter au christianisme ? Et qu’est ce que le christianisme a à apporter au féminisme ?

Prostitution : un regard abolitionniste

Prostitution : un regard abolitionniste

28 novembre 2019
Cycle Féminismes et libéralisme (2/3)

Conférence autour de Lorraine Questiaux, déléguée bénévole pour le plaidoyer au Mouvement du Nid, membre du Parti Communiste, féministe universaliste – lutte des classes, avocate (spécialisation sur les violences faites aux femmes)

La prostitution est à l’intersection de toutes les formes de domination : de classe, économique, de genre, de race. C’est par mon engagement anticapitaliste que je me suis intéressée à la question de la prostitution.

Nommer la réalité

Il y a un enjeu de nommer les choses. En droit, pas de définition de la prostitution.

Dans les situations où sont étalées des situations de violence sexuelle « innommables », le seul terme qu’on utilise c’est le terme « prostitution ». Comme si le terme prostitution banalisait l’horreur de ce qu’on voit (on est en face de crimes contre l’humanité et on reste avec ce terme « prostitution »).

Il faut déconstruire le concept de prostitution, par une approche matérialiste, anticapitaliste : partir de l’empirique pour décrire le réel.

Le terme de prostitution a une fonction sociale : nommer par un terme spécifique des violences qui sont de l’ordre du viol. La personne qui se prostitue peut consentir à renoncer à son désir, mais elle ne désire pas la relation, sinon il n’y aurait pas de relation tarifée. Quand il y a de l’argent, il n’y a pas de symétrie. L’argent ôte la symétrie 

La définition du viol, c’est une pénétration sexuelle obtenue sous contrainte, violence, menace ou surprise. La prostitution entre dans la définition du viol. Ce sont des violences sexuelles aggravées, à l’encontre de personnes qui viennent de catégories sociales défavorisées, il y a aussi une violence de classe et de race. Pour les personnes les plus pauvres ce n’est pas un crime, c’est qualifié de prostitution. Pour les autres, c’est qualifié de viol.

La prostitution est l’aboutissement du projet capitaliste

Le système patriarcal est à double face, d’un côté les « saintes », pour les femmes pures, blanches (qui sont victimes de viol), et de l’autre les « putes », elles sont responsables de leur condition et le veulent (situation normale, prostitution).

Les femmes victimes de prostitution intègrent leur domination, et par le mot de « prostitution » l’empathie va être rompue. On invoque le fait qu’elles ont le choix. Mais pour la sexualité comme dans le langage, lorsqu’il y a asymétrie, il y a violence.

Il faut faire disparaître ce concept de « prostitution ». Les femmes disent consentir « parce qu’elles n’ont pas le choix. » C’est une intégration de la domination, qui est présente même dans les réseaux de traite, où les femmes disent travailler. Cela est dû à un phénomène de dissociation, qui est lui-même une forme de réaction, de protection, face à la violence subie.

Par l’introduction d’argent, la personne est réifiée. « Pour de l’argent, je peux faire ce que je veux de ton corps ». C’est très destructeur sur le plan psychologique. Les violences sexuelles à répétition non-désirées, et le fait de perdre sa liberté dans la soumission cause des psychotraumas, qui sont à la base de maladies, et de la réduction de l’espérance de vie (notamment du fait du taux de suicide).

On est face à une exploitation intégrale de la force de l’être humain, c’est l’aboutissement du projet capitaliste.

La liberté est de pouvoir exercer son désir, pour être maître et agissant. Renoncer à son bien-être ce n’est pas la liberté.

« La prostitution rapporte plus d’argent que la drogue », le projet abouti du capitalisme serait de nous prostituer tous.

On invisibilise le réel, par la réglementation comme « travail du sexe ». On décriminalise la prostitution et on fait entrer dans le code du travail le viol, la violence sexuelle. On fait sortir quelque chose du droit pénal pour le faire entrer dans le droit du travail. On sacralise l’idée que le travail peut être du viol. Les luttes pour les droits sociaux et la protection des plus faibles dans le travail est retournée par cette demande de légalisation du « travail du sexe ».

Le mot de « prostitution » permet de banaliser, de rendre acceptable, glamour même un fait largement antisocial.

Le concept de prostitution est créé pour rendre invisible quelque chose qui normalement ne le serait pas. Quand on gratte,on réalise la réalité. Par exemple, les femmes nigérianes que je rencontre, disent au départ « I went to work », puis quand on creuse c’est un autre discours.

La domination masculine

On est en train de renoncer aux droits fondamentaux comme droits universels. Si on n’est pas capable de défendre ces droits universellement, on y renonce. Créer un droit dérogatoire est dangereux. Il n’y a pas de droit dérogatoire. Ce qui est bon pour tout le monde est bon pour une minorité. On entre en société pour que chacun d’entre nous puisse avoir des droits respectés. Si on ne nomme pas les situations, les crimes, par leur nom, « on collabore ».

Quand le client vient, il vient parce qu’on lui a donné un privilège, il est homme, il est riche, il vient abuser de ce privilège. Dans la prostitution comme dans tout viol, l’homme vient consommer une relation d’asymétrie. Il ne vient en aucun cas faire du bien à la personne et la respecter. Il vient imposer son désir parce qu’il en a les moyens.

Il faut éviter les clivages entre d’un côté une prostitution issue de la traite, de la mafia, et où la contrainte est évidente, et de l’autre une prostitution libre de personnes ayant la nationalité française et en totale capacité de prendre ses décisions. Ce sont les même schémas de domination et de contrainte. Même s’il existe un mécanisme compréhensible de refus d’être victimisée. Les mêmes mécanismes sont présents dans les violences faites aux femmes (on se dispute, il m’a cogné un peu fort…). Il y a un refus du statut de victime parce qu’il est mortifère 

Le roman de la prostitution choisie, autonome, voire émancipatrice se casse souvent un peu la gueule quand on entre dans la relation avec la personne.

La question du libre-arbitre, du choix, est centrale. Comment se fait l’ancrage dans des situations de violence ou d’exploitation ? « On ne nait pas dominé, on le devient. » Il y a un conditionnement à devenir un objet sexuel dès le berceau, la femme est éduquée avec l’idée qu’elle n’a de valeur que si elle fait plaisir à l’autre.

C’est un corollaire du système d’exploitation : on a accolé au terme de « victime » des termes négatifs, des notions de responsabilité de sa propre condition. Personne ne veut être victime alors que se reconnaître victime c’est reconnaître qu’on est victime de quelqu’un et retrouver sa liberté. C’est prendre conscience qu’on vit dans une société de domination.

Être une victime devient presque pire que d’être un agresseur dans l’imaginaire collectif.

L’illusion qui est proposée : en affirmant la possibilité de consentir à une domination, on ferait disparaître la domination. C’est l’idée que dès lors que l’on consent à une domination, elle disparaît. Mais pour qu’un système de domination puisse fonctionner, il ne doit pas fonctionner sur la violence, mais il faut que les victimes puissent consentir à leur propre exploitation. Voire qu’ils appellent leur domination liberté. Dans les deux cas il y a domination, c’est simplement que l’on passe du rapport de forces au consentement.

Quid de la pornographie ?

80% des images montrent des hommes qui violentent des femmes, sont des pénétrations forcées. La pornographie est accessible dès l’âge de 8 ans. Ce sont toujours les mêmes scènes, et de plus en plus violentes, pour titiller des zones traumatiques. La pornographie présente un sexualité stéréotypée. Elle est un outil qui a des effets destructeurs, qui a des incidences graves sur le rapport à l’autre (cf rapports de l’OMS, cause des psychotraumas). Le capitalisme extorque aux hommes et aux femmes le droit d’aimer, le droit d’avoir de l’empathie : il faut commencer par arrêter de l’appeler « pornographie ».

Les lois de pénalisation des clients ne sont-elles pas contre-productives ?

Dans plusieurs pays où existent de telles lois, des changements sont perceptibles dans les violences faites aux femmes. C’est une étape, qui doit aller avec des programmes d’éducation et de sensibilisation, et s’inscrire dans une volonté politique générale de supprimer le système prostituteur. En Suède, il y a des changements depuis depuis la loi de pénalisation (accompagnée de programmes d’éducation et de sensibilisation). En Nouvelle-Zélande aussi la traite a énormément baissé.

En Allemagne, il y a une distinction entre personne victime de traite et personne libre. C’est une catastrophe. Si la personne ne vient pas dire qu’elle est une victime de traite elle est considérées co libre. Les personnes qui sont victimes de traite ne peuvent pas parler librement, c’est quasiment impossible de mettre à jour des situations d’exploitation de part cette distinction.