Que signifie « accueillir » au café associatif-accueil de jour du Dorothy ?

Que signifie « accueillir » au café associatif-accueil de jour du Dorothy ?

Parmi les diverses activités du Dorothy, il y a la dimension café associatif-accueil de jour inconditionnel, du mardi au vendredi après-midi. Les portes sont ouvertes et quiconque souhaite passer un moment dans le lieu pour se reposer, échanger, jouer au ping-pong ou autre, est bienvenu, dans le respect de certaines règles de savoir-vivre en commun. 

Mais que signifie concrètement « accueillir l’autre », dans toute sa différence ? Quelles sont les difficultés et tensions qui peuvent apparaître ? Quelles sont les expériences de joie que cela apporte ? Les questions sont épineuses et nombreuses !

Nous avons proposé aux bénévoles de l’accueil de jour qui le voulaient bien de mettre à l’écrit leur compréhension de ce qu’est, pour eux, accueillir au Dorothy. Voici leurs textes. Certains de ces textes ont été élaborés dans le cadre d’atelier d’écriture collective. Merci aux auteurs de ces textes et ces témoignages denses et profonds ainsi qu’à tous ceux qui ont accompagné leur réalisation.

Bonne lecture et au plaisir de vous rencontrer bientôt sur la butte de Ménilmontant !

Texte 1 :

Accueillir au Dorothy, pour moi, c’est avant tout passer un bon moment, partager avec d’autres personnes venant de tout horizon, quel que soit l’âge. Tout d’abord il faut présenter le lieu et l’association aux nouveaux venus et ensuite leur proposer à boire ou à manger, s’il y a de la nourriture à offrir.

Au Dorothy il y a des habitués. Ils viennent pour passer un bon moment, profiter du lieu qui est joli, avec de l’espace. Il y a un mélange de cultures, de religions, d’horizons : c’est un vrai mélange et je trouve cela chouette. C’est une association chrétienne mais ça n’exclut pas. C’est important d’aller vers la personne, de la saluer, de voir si tout va bien pour elle. De lui expliquer les lieux. D’accueillir tout le monde de la même manière. Une rencontre qui m’a marquée, c’est un gars qui dormait dehors. Je lui ai donné des conseils et ça l’a ému. Il est revenu plus tard et il m’a remerciée. Quand je suis arrivée au Dorothy j’étais en galère. Je fermais ma société, je me séparais. Je me suis sentie toute de suite sentie bien dans le lieu, à l’aise, j’ai aimé le côté convivial, l’accueil. On m’a aidée à rebondir, je voulais aider les autres à rebondir aussi, je voulais accueillir à mon tour.

Le Dorothy ça ressemble à des relations familiales. J’aime beaucoup le dimanche du Dorothy par exemple (chaque premier dimanche du mois, un repas partagé ouvert à tous a lieu au Dorothy, à partir de 12h30). Chaque personne apporte quelque chose, de fait-maison ou d’acheté. C’est un jour à part, les gens se retrouvent, ça discute, ça parle, ça permet d’éviter la solitude.

On est beaucoup de personnes à vivre la solitude en France, surtout à Paris. Le Dorothy essaie de répondre à ça, au besoin d’aller quelque part, de parler, de tisser des liens. Tu viens pour approfondir des relations, retrouver des gens, mais aussi pour voir de nouvelles têtes. Et pour échanger les idées, parler de plein de choses, parce que chacun peut donner son avis. Ça permet de se poser la question de savoir de quoi on a besoin réellement. En France on a tout pour être heureux. Mais le seul truc qui nous manque c’est d’essayer de vivre ensemble.

On n’a pas besoin de grand-chose pour sauver des vies. C’est important de se retrouver ensemble. Quand tu n’as personne pour toi, tu peux mourir. La solitude ne concerne pas seulement les personnes âgées, ou bien seules physiquement. Tout le monde peut être seul. Tout le monde porte une part de solitude. La solitude régnait sur moi, alors que j’étais en couple et que ça n’allait pas bien. Je ne savais pas où aller. Je ne voulais pas m’enfoncer dans la solitude. La communauté m’a aidée. Au début je n’arrivais pas à parler, et petit à petit, ça m’a aidé. Il faut juste oser franchir la porte. Et là j’ai le sourire et je vais bien vieillir avec ce sourire.  

Texte 2 :

À mes yeux, accueillir au Dorothy est d’abord une décision collective. Nous travaillons à réunir les conditions matérielles et immatérielles permettant à chacun de se sentir bienvenu dans ce lieu où se réalise une cohabitation entre des personnes aux parcours, aux profils psycho-sociaux et aux attentes parfois très différentes : retraitée isolée aux petits moyens, habitant du quartier, étudiant modeste, livreur UberEats éreinté, paroissien, militante d’une association voisine… 

Il n’y a pas de contenu unique et duplicable d’un bon accueil. L’accueil s’incarne d’abord dans une disposition intérieure, une ouverture du cœur au « prochain », c’est-à-dire à celui qui surgit sans crier gare, sans être connu ou prévu à l’avance. Cette disponibilité au prochain se traduit ensuite par une palette d’activités variées : écoute de l’autre, échange à bâtons rompus, divertissement partagé (jeux de société, ping-pong…), service d’une boisson, présentation du Dorothy ou des prochains événements… Ces activités supposent d’avoir appris à connaître le fonctionnement et l’organisation du lieu, de rester attentif à la personne sans oublier la présence des autres et de ceux qui arrivent régulièrement ou qui découvrent le Dorothy pour la première fois. D’où l’importance d’être au moins deux bénévoles sur un créneau d’accueil de jour. 

Mon désir profond est que le Dorothy soit irrigué par l’amour inconditionnel du prochain quel qu’il soit. Cela implique forcément de prendre de la distance par rapport aux principes habituellement en vigueur dans les espaces marchands, notamment la discrimination par l’argent. Mais cela ne signifie pas tolérer tout de l’autre : accueillir, c’est aussi savoir établir et garantir un cadre pour le bien de tous. On ne peut pas ignorer ou laisser prospérer l’agressivité, l’addiction, les mauvaises intentions… Il est parfois indispensable de rappeler à l’ordre et d’exiger la correction de certains comportements. Ces gestes de fermeté doivent être combinés avec la charité, ce qui est un équilibre difficile à atteindre.

L’accueil, lorsqu’il est régulier et se réalise dans un lieu précis, débouche sur la communauté. Nous ne sommes plus seulement des individus qui nous croisons mais nous formons un ensemble où beaucoup des personnes présentes ont un nom, apprennent progressivement à se faire confiance mutuellement, redécouvrent leur dignité d’être unique. L’enjeu est que cette communauté légère ne se referme pas sur elle-même et que de nouveaux bénévoles et accueillis ne cessent jamais d’y pénétrer et de l’enrichir avec ce qu’ils sont. Nous ne sommes pas un îlot autarcique mais un espace d’enracinement ouvert aux vents extérieurs.

En tant que bénévole, je me sens peu à peu guéri par l’œuvre d’accueil. Guéri de quoi ? D’un rapport vicié au temps (qu’on a tendance dans notre société à percevoir non pas comme des événements singuliers successifs mais comme une ressource à mesurer, à contrôler et à investir), d’un idéalisme faisant parfois fi de la réalité clair-obscur de tous les hommes, d’une méconnaissance crasse de certaines situations de détresse psychologique ou sociale… 

« L’amour est un échange de dons » disait saint Ignace de Loyola, un religieux du XVIe siècle que Dorothy Day aime et cite souvent dans ses propres écrits. Il s’agit, autant que cela est possible, de faire participer les accueillis à la création continue du Dorothy. Un lieu n’est jamais fini, il faut l’entretenir, le transformer, l’améliorer… Comment associer chacun à cette tâche, à la mesure de ses désirs et de ses capacités ? Cela rejoint la devise d’un certain communisme : « À chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capacités. » La question de la participation de tous est cruciale et complexe, le risque étant qu’un fossé se creuse et s’agrandisse toujours plus entre les bénévoles – figures de service et d’autorité – et les accueillis – qui peuvent se sentir réduits au rang de sujets inutiles voire d’objets encombrants. 

Prier pour ceux qui habitent, fréquentent et tiennent le lieu, se relier spirituellement à ces personnes, a pour effet de bonifier les relations nouées avec elles. On passe alors de la communauté à la communion fraternelle qui est bien autre chose qu’un vague délire de fusion sociale. Elle débute dans le pressentiment de partager avec les autres une part de ce pèlerinage vers la lumière divine que cette vie terrestre est essentiellement.

Texte 3 :

Le Dorothy est un lieu où les gens partagent leurs soucis. Ils viennent et trouvent toujours quelqu’un. Il y a des gens qui viennent tous les jours car ils y trouvent leur bonheur, ou des journées agréables.

Certains viennent pour éviter de fumer, de parier ou de boire de l’alcool. Certains ont besoin d’aide concrète sur un sujet, comme remplir un papier. Je peux parler arabe avec certaines personnes qui ne parlent pas français. Je peux les accueillir, les rediriger, servir d’interprète.

Mais on a tous besoin d’aide. On s’entraide les uns les autres. Je viens ici car je n’ai pas de travail, et je préfère être là que de rester à la maison. Quand je viens ici je ne suis pas préoccupé par mon travail. J’aime faire ce qui est bien. Quand j’ai immigré, j’avais vingt-deux ans, j’ai trouvé des gens qui m’ont aidé et maintenant je veux aider à mon tour. En anglais, on dit : « You scratch my back, I scratch yours. »

Quand les gens sont seuls, je vais près d’eux, je leur pose des questions. Et je me présente. Ce n’est pas seulement dans un sens que se fait la rencontre. Je dis que je suis bénévole depuis septembre 2021, je raconte ce que je fais, etc.

Quand je vois quelque chose à faire, quelque chose à ranger ou nettoyer, je le fais. Je fais comme à la maison. Cela permet de bien accueillir les gens. Quand tu invites les gens chez toi, tu ne peux pas laisser l’endroit sale. Le Dorothy est un peu comme une maison : quand tu reçois les gens chez toi, tu leur donnes à boire, tu parles avec eux, tu passes du temps. Et avec le temps ils deviennent des amis. Parfois le mercredi je viens avec ma femme et mon fils, et on mange ensemble.

Parfois il faut gérer des situations plus difficiles. Pour ça c’est important que les règles soient claires, on ne peut pas faire chacun son truc. C’est un projet collectif, on doit prendre le même chemin. On a eu des problèmes de shit par exemple. Si je vois quelqu’un rouler, je lui parle une fois. Mais s’il me menace, il vaut mieux le laisser pour cette fois. Et parler avec lui plus tard. Mais si la prochaine fois il le refait, alors j’appelle quelqu’un.

Texte 4 :

Lorsque l’on accueille, on tâche de laisser une place à quelqu’un qui vient d’ailleurs. La personne arrive souvent avec ses problèmes, ses questions, sa fatigue ; elle cherche un peu de confort et de tranquillité, une aide, mais aussi peut-être une rencontre, un moment pour penser à autre chose. Pour accueillir, je dois alors être prêt à cette rencontre, mais c’est impossible d’être tout à fait prêt pour une rencontre. Ce à quoi il faut se préparer, c’est à être désarçonné, surpris, désemparé ; il faut alors chercher des réponses que l’on n’a pas, réagir à des attentes imprévues, rendre possible d’autres usages du Dorothy et d’autres manières d’y vivre. Il faut aussi se préparer à ce que cette rencontre ne soit jamais sans heurt, sans difficulté, sans incompréhension et même sans tension. Il y a alors des deux côtés une même exigence : l’accueil de l’autre. La personne accueillie elle-même doit alors habiter le lieu en hôte, dans l’ambivalence de ce terme, c’est-à-dire à la fois en tant qu’accueillie (guest en anglais) et accueillante (host en anglais). Le Dorothy est une école de l’hospitalité, parce que l’on y découvre la symétrie de l’accueil des deux côtés de cette fragile frontière qu’est le bar ; on y découvre que tout le monde est hôte parce que tout le monde doit, en ce lieu, accueillir les autres pour se sentir chez soi ; on y découvre que l’hospitalité peut être à la fois inconditionnelle et universellement exigeante, et que si l’on accueille quelqu’un, c’est toujours à condition d’être accueilli en retour dans ce lieu qui n’est ni à « nous », ni aux « autres ».

Texte 5 :

Pour moi, l’accueil de jour se résume par deux verbes : écouter et servir. Plus que le fait de servir des cafés et des bières, l’essentiel de notre temps est consacré à écouter les questions des nouveaux, les réflexions de l’un, les galères de l’autre, les blague d’un autre encore. Et puis rire avec eux, sourire, répondre, débattre, s’agacer parfois et puis très vite apprendre l’humilité. Et servir, ce n’est pas seulement « donner à boire à ceux qui sont ont soif », c’est aussi donner des coups de main à ceux qui ont du mal avec leurs démarches Pôle emploi ou Doctolib, aider à traduire un texte… 

Sur un plan plus personnel, l’accueil de jour m’a apporté un engagement communautaire au nom de ma foi et un vrai sentiment d’utilité sociale dans un moment de mon chemin spirituel et de mon parcours de vie où j’en avais besoin. Il y a une dimension très évangélique dans l’accueil de jour, où les barrières tombent, les hiérarchies sont renversées. J’apprécie notamment mon créneau car on croise à la fois des publics précaires et isolés et des jeunes étudiants ou intellos qui viennent écouter les conférences. Même si évidemment tout n’est pas idyllique et il y a des différences sociales qu’on ne peut pas gommer, ne serait-ce que par la manière de se vêtir, voire de parler. En tout cas, pas une fois je ne suis reparti du Dorothy en colère ou triste, même s’il y a souvent des petites tensions à gérer, des moments de stress. Je ressors toujours très apaisé.

Texte 6 :

Quand on arrive pour servir au Dorothy, la première chose qu’on fait, c’est déposer son sac et ranger par la même occasion tout ce avec quoi on arrive (sauf si bien sûr on vient avec des petites sucreries à partager !). Pour accéder au Dorothy, il faut traverser une sorte de petit couloir qui fait la jonction entre deux mondes : celui du dehors et celui du dedans. Espace transitoire qui fait du Dorothy un endroit qu’on ne soupçonne pas, un endroit invisible pour le passant pressé, un endroit magique qui nous transporte ailleurs. Parce qu’une fois qu’on arrive, ni les voitures, ni la rue de Ménilmontant n’existent plus. Et puis on oublie que le temps passe au profit de ce qui se passe devant nous, de ces gens qui passent prendre un café. Encadré par les deux côtés du zinc, celui qui sert à boire a de quoi lancer une conversation avec celles et ceux qui sont confortablement installés face au bar. Avec une phrase parfois banale ou hésitante émise au hasard pour engager un dialogue, on se rend vite compte que derrière des visages un peu timides ou silencieux, il y a tant à découvrir. Un prénom, des tas d’expériences, une multitude d’émotions. De la détresse, parfois, bien sûr, qui attriste, mais qu’il est aussi salutaire pour qui la ressent de l’exprimer. Mais aussi, et surtout, d’incroyables moments de joie, et beaucoup de traits d’esprit ! Souvent, les habitués ont leurs sujets fétiches, on apprend à les connaître et on se plait d’autant plus qu’on aime à les retrouver d’une semaine sur l’autre. Il suffit que l’un ou l’autre ne vienne pas une semaine et on s’interroge : pourvu qu’il aille bien. Il y a les habitués et il y a aussi ceux qui arrivent par hasard, il y a ceux qui viennent du coin et ceux qui viennent d’ailleurs, il y a ceux qui viennent plein de légèreté, d’autres lourds de leur journée, il y a ceux qui pensent comme-ci, d’autres comme çà, mais tous ces gens, c’est ce même petit couloir qui les a emmenés au Dorothy. Or ce petit couloir est magique : il nous fait oublier d’où on vient et réunit tous ceux, quels qu’ils soient, qui souhaitent partager autour d’une boisson une vraie discussion et une chaleur d’âme.

Texte 7 :

Accueillir. Au Dorothy j’apprends à accueillir. C’est un apprentissage qui est toujours à poursuivre, tant accueillir est un art que l’on peut toujours peaufiner. Accueillir quelqu’un c’est savoir le recevoir dans sa singularité. Être prêt à l’évènement. Se laisser bousculer par cette personne. S’intéresser réellement à qui elle est. Dans son absolue nouveauté.
Rencontrer. Mais il faut aussi mettre de soi. Se présenter soi. Ne pas être dans une curiosité malsaine, respecter son territoire intime, déchausser ses sandales devant la terre sacrée qu’est l’autre. L’accueil inconditionné n’est pas conditionné à qui est la personne. Mais il ne signifie pas qu’il n’y a pas de conditions à l’accueil. La rencontre nécessite que l’on sache aussi se préserver. Et que l’on ne prétende pas sauver l’autre. C’est vouloir le bien de l’autre et le sien. Cela demande parfois de reprendre quelqu’un, de savoir être ferme. Mais toujours dans la recherche de la compréhension de ce qu’il vit.
Hospitalité. Chacun est de passage sur cette terre. Accueillir c’est faire ce geste de l’hospitalité que l’autre pourrait faire à mon égard dans un autre lieu ou une autre circonstance. C’est savoir que je ne suis pas propriétaire du lieu dans lequel je reçois comme je ne le suis pas de la terre qui m’a vue naître. Mais celui qui accueille doit reconnaître et accepter qu’il y a une forme d’inégalité dans la relation. Que depuis sa position de service, qui est aussi une position de privilégié, il a une responsabilité, qui est celle de mettre au service ce qu’il a reçu : une situation matérielle favorisée, mais aussi un bon équilibre psychologique ou une espérance dans le Christ.
Présence. Au Dorothy j’apprends l’art de l’instant. À chaque situation une réponse différente s’impose. Parfois il faut dépasser sa réticence à écouter quelqu’un qui a besoin de parler, ou dit des choses ennuyantes. Parfois il faut l’interrompre pour ne pas se vider de son énergie et pouvoir continuer à être dans la rencontre, ou parce que l’on sent que ce serait bon pour lui d’apprendre à moins parler, soit pour laisser de la place aux autres, soit pour ne pas tout dévoiler de sa vie intime. Parfois il faut remettre le lieu en ordre de propreté et de beauté, parce que la beauté d’un lieu participe de la vie digne qui est due à chacun, mais parfois il faut accepter que le lieu ne soit pas impeccable, que ce soit un peu le bazar pour veiller à ne pas étouffer la vie. Parfois il faut faire respecter des règles, comme dire au pianiste de passage de mettre la sourdine ou de ne pas jouer trop longtemps, afin de laisser à chacun sa place et de permettre le repose de eux qui viennent le chercher. Parfois il faut se laisser déborder par l’inattendu et l’imprévu, et sentir que l’ambiance de ce jour là est de chanter tous ensemble autour du piano.
Ambiance. Accueillir c’est veiller à la beauté de l’ambiance. Que chacun se sente à sa place. Que chacun puisse être connu, avoir un nom. Mais aussi que chacun ait à coeur que tous les autres aient leur place, et que chacun se sente concerné par la beauté du lieu, des relations et de l’atmosphère. La finalité c’est que tout le monde cherche à accueillir tout le monde. Ces moments là arrivent, et je crois qu’alors c’est vraiment le royaume de Dieu.

Texte 8 :

Le Dorothy représente pour moi un lieu assez rare à Paris. Un des rares endroits dans cette ville où l’on ne se sent pas obligé de consommer à tout prix, ni d’avoir l’air particulièrement affairé. Le public qui y vient est très éclectique. Il y a un mélange tout à fait inhabituel de gens du quartier, de bobos, de personnes marginalisées en situation de précarité, de jeunes étudiants, de personnes âgées et d’enfants de diverses origines. Selon l’heure qu’il est, on s’installe avec un thé, un café ou une bière, au fond d’un fauteuil ou d’un canapé chiné, dans le jardin ou à l’intérieur sur les tapis, au chevet des étagères de livres. Le Dorothy est un lieu où l’on se sent entièrement libre, aussi bien physiquement que mentalement. On ne se sent pas à l’étroit physiquement car l’espace est grand, les chaises, les tables, les fauteuils ne sont pas collés les uns aux autres, que ce soit à l’intérieur ou dehors, dans le jardin. On ne se sent pas à l’étroit mentalement non plus, car bien que le lieu se veut d’inspiration chrétienne, toutes les religions, croyances et autres identités sont les bienvenues, et même sont supposées faire la richesse du lieu. Il y règne un calme et une bienveillance qui contrastent avec la plupart des autres cafés ou salons de thé parisiens.

En tant que bénévole pour l’accueil du jour, je crois que ma mission est de préserver et transmettre cet état d’esprit de liberté et de respect des autres, et bien sûr, tout simplement, de maintenir le lieu en état de fonctionnement et de propreté. Il me semble important de garder une oreille attentive pour ceux qui ont besoin d’aide, mais aussi de savoir quand ce n’est pas à nous d’aider et quand il vaut mieux orienter les bénéficiaires vers quelqu’un d’autre. La plupart du temps les gens, même si instables psychologiquement, sont capables de faire preuve de bienveillance, de respect et même de joie de vivre. Je pense que c’est cela que je trouve particulièrement agréable à l’accueil du jour, c’est de pouvoir discuter de tout et de rien avec des gens dans des situations très différentes de la mienne, autour d’une tasse de thé, de manière naturelle et simple. Parfois je rencontre aussi des gens qui sont plus similaires à moi, notamment parmi les autres bénévoles, et cela aussi est évidemment agréable. Je pense que c’est précisément cette cohabitation, le temps d’un café ou d’une bière, avec des gens à la fois similaires et très différents que je trouve enrichissante en faisant l’accueil du jour au Dorothy.

Pour illustrer mon propos, je vais choisir une anecdote parmi les nombreuses qui me viennent à l’esprit : un soir, un groupe de musique Bluegrass donnait un concert au Dorothy, je m’y suis faite entrainée après une réunion de bénévoles. La musique était d’une grande qualité et la salle remuait la tête aux sons du banjo. C’était un moment qui représentait bien pour moi la beauté du Dorothy, car j’ai assisté ce soir-là à la rencontre improbable entre un groupe de musiciens du fin fond du Midwest américain et les habitants de Belleville/Ménilmontant. C’est donc peut-être ça qui résume le mieux le Dorothy pour moi, des rencontres improbables et des découvertes culturelles enrichissantes.

Texte 9 :

J’ai voulu participer à l’accueil de jour car j’ai été attiré par son esprit qui se résume en une formule : l’accueil inconditionnel. Si je trouve ce principe si puissant, c’est qu’il surpasse le matériel (offrir un café, un endroit chaud, un service) pour toucher au spirituel. Ou, plutôt, à l’éthique, car il nous place dans le domaine de l’être, qui tient de l’évidence et du mystère. Accueillir l’autre réclame d’ouvrir un espace en soi, et donc de faire le ménage dans ses préjugés, crispations, jugements. C’est aussi exiger que l’autre, à sa manière et en dépit de ses difficultés, fasse de même. Là est la singularité de ce bénévolat ; il n’est pas un simple don, mais un échange, qui exige que l’accueilli fasse lui aussi place aux autres. Pour ceux dont la vie est empreinte de violence, de misère, de solitude, cette marche minuscule réclame parfois du temps et de l’aide. C’est le rôle du bénévole que de tendre cette main, d’initier un cycle de gratitude.

La traduction individuelle de l’accueil inconditionnel se résume pour moi avec une autre formule : être disponible. Il s’agit d’une disponibilité de parole, mais aussi de silence ; d’une disponibilité à l’autre, mais aussi aux autres. Car il n’y a pas de hiérarchie des accueillis, mais une addition de personnes qui ont chacune fait ce geste immense de passer le pas de la porte. Être disponible ne consiste donc pas à monopoliser son énergie sur celui qui souffre le plus, mais à se mettre en situation de ressentir l’attente de chacun. Pour la satisfaire, et surtout la dépasser. Car toute la puissance de ce moment dont le bénévole est le garant tient dans son pouvoir de transformation. L’un était timidement venu quelques minutes, il est resté deux heures ; l’autre voulait juste un café, il a passé l’après-midi à jouer ; certains ont osé venir seuls, ils ont trouvé des amis.

L’accueil inconditionnel, en créant les conditions d’une ouverture de chacun à la spontanéité de l’instant, offre cette possibilité de transformation. Certes ponctuelle, certes imparfaite, mais si rare dans notre vie collective que je la vois aussi comme un acte de résistance. Cette transformation est celle des accueillis lorsqu’ils ont trouvé ce qu’ils cherchaient (et surtout ce qu’ils n’osaient plus chercher), mais aussi de soi. Puisqu’être bénévole c’est faire soi-même l’expérience, une poignée d’heures, de cette exigence si haute qu’est l’accueil inconditionnel – et d’en sortir en ayant, parfois, l’impression d’avoir été à sa hauteur.

Texte 10 :

Le Dorothy, c’est avant tout du café et du thé pendant la journée. Ils sont gratuits mais tout me monde en raffole. Que ce soit un habitué, sans domicile fixe cherchant un travail ou bien un simple visiteur curieux, il n’y a pas d’exception. Nous, les bénévoles, nous sommes là pour les servir et recueillir les sourires qu’ils procurent. Parfois, en fin de journée, ce sont des bières qui viennent s’ajouter à la liesse. 

Mais notre rôle ne se cantonne pas au service, au contraire, le service en salle est plutôt secondaire. Le plus important est d’accueillir, et surtout de le faire avec bienveillance. En quoi cela consiste me direz-vous ? Et bien ce n’est pas compliqué il faut être disponible, à l’écoute et parler avec tout le monde ; ne pas être indiscret, écouter attentivement, donner des conseils avec douceur. Une bonne parole réchauffe souvent le cœur. L’erreur est de prendre les accueillis de haut, de penser qu’il faut à tout prix les aider et que l’inverse est impossible. Cela dénature les comportements et crée une sorte de hiérarchie verticale ; alors l’échange ne se produit plus. Les prendre comme des égaux, simplement invités dans un lieu dont il faut respecter les règles permet la réciprocité, on apprend alors sur soi-même et sur le monde tout en les accueillant. C’est en cela que réside la beauté du Dorothy.

Texte 11 :

Je suis bénévole depuis un an et demi. Ayant une formation dans l’hôtellerie, tenir le bar me semblait naturel, mais je n’avais pas pensé à faire du bénévolat : ce sont des amis du Dorothy qui m’ont introduit. Ici, on accueille des gens en situation de précarité, et parfois de grande précarité. Malgré leur situation, ces personnes apportent très souvent avec elles des qualités inattendues : certaines ont un savoir impressionnant, d’autres un humour irrésistible ou de grandes qualités humaines. L’accueil de jour est donc un café de la tolérance (car on accueille tout le monde, quelles que soient les origines et les confessions) qui m’a permis d’être en contact avec des personnes très différentes, que je n’aurais jamais rencontrées ailleurs. Cette diversité a considérablement enrichi ma vie dans le quartier autour de valeurs comme la solidarité, la convivialité ou l’écologie, notamment par la découverte de l’impressionnant tissu d’associations qui y œuvrent, et dont certaines sont accueillies au Dorothy. Désormais, si je marche de mon domicile à Ménilmontant jusqu’à Belleville, je croise toujours un accueilli, ou un bénévole. Car l’accueil de jour permet d’être intégré dans un collectif, et pour moi c’est aussi précieux que le contact avec les accueillis : la bonne humeur des bénévoles, les discussions constantes pour améliorer l’accueil et la sensation d’être tous rassemblés par ce projet commun est à la fois une ouverture et un moteur dans mon quotidien.

Echange autour du livre Rester barbare de Louisa Yousfi (en présence de l’auteure)

Echange autour du livre Rester barbare de Louisa Yousfi (en présence de l’auteure)

Le mercredi 6 juillet, Le Dorothy a eu l’honneur d’accueillir Louisa Yousfi, journaliste, auteure, militante. Avec Rester barbare (Ed. La Fabrique, 2022), elle signe un essai littéraire et politique passionnant qui interroge en profondeur les notions d’intégration, de barbare, d’identité, de tradition, de modernité… Elle cherche à rendre compte de la condition psychologique, politique, sociale de « l’indigène », c’est-à-dire de l’immigré ou du descendant d’immigrés. Ce livre ne peut pas laisser indifférent.

Extraits :  » Plus on tente de prouver notre humanité, plus on fait grandir le soupçon. Commencer à se justifier, c’est commencer à admettre que le doute était permis et qu’il le sera toujours. (…) Nous, première, deuxième et énième génération, toute la bande des « naturalisés », des droits-du-solistes, des doubles passeports, des déchéançables de nationalité, le savons trop bien : franchir leur frontière sans la détruire, c’est la reconduire derrière soi et derrière soi barrer la route à d’autres barbares, fabriqués pour l’occasion. (…) L’essence d’une frontière, c’est la possibilité de la trahison.  »

La soirée a pris la forme d’une discussion des problèmes et des thèses soulevés par l’ouvrage. Anne Waeles et Imtinen Abidi ont assuré l’organisation et l’animation de la soirée en menant l’échange avec Louisa Yousfi.

Enregistrement audio de la discussion : https://anchor.fm/le-dorothy/episodes/Echange-autour-du-livre-Rester-barbare-de-Louisa-Yousfi-en-prsence-de-lauteur-e1ku8tv

Un autre regard sur les Roms. Rencontre avec Nicolas Clément, auteur de La précarité pour tout bagage. Un autre regard sur les Roms (Ed. de l’Atelier, 2022)

Un autre regard sur les Roms. Rencontre avec Nicolas Clément, auteur de La précarité pour tout bagage. Un autre regard sur les Roms (Ed. de l’Atelier, 2022)

Conférence du 14 juin 2022.

Les Roms, est-ce utile de le dire, font l’objet de nombreuses idées reçues et d’un rejet très fort. Or cette population est surtout très mal connue : dès lors, les préjugés sont tenaces. Bénévole au Secours Catholique, Nicolas Clément accompagne, depuis plus de dix ans, des familles roms qui vivent en région parisienne. Cela fait de lui un témoin privilégié pour raconter ces vies en montagnes russes, alternance d’angoisses et d’espoirs, mais surtout de pauvreté et de fragilité. Il vient de publier, aux éditions de l’Atelier, La précarité pour tout bagage. Un autre regard sur les Roms (2022)

Dans des récits sensibles et incarnés, soutenus par des informations et données précises, l’auteur raconte les expulsions des baraquements détruits au petit matin, la détresse des parents à qui sont enlevés leurs enfants, la mendicité comme dernier recours, les nuits passées à récupérer des vêtements pour les vendre aux puces de Montreuil, les appels au Samu social, les actes de rejet du voisinage…Mais aussi la joie de vivre et l’accueil chaleureux qu’il trouve auprès de ces familles au gré de ses visites, la fierté des enfants qui avancent dans leurs apprentissages, la solidarité de parents d’élève, la générosité de voisins qui prennent le temps d’un échange… Avec sa grande connaissance de la population rom et son expérience de terrain, Nicolas Clément nous offre une tout autre image. Battant en brèche tous les préjugés dont les Roms payent lourdement le prix, ce livre est une invitation à oser la rencontre.

Bénévole depuis trente ans au Secours Catholique, Nicolas Clément accompagne presque à plein temps des familles à la rue et en bidonville depuis 2013. Il a dirigé l’Uniopss, a présidé le collectif Les Morts de la Rue de 2015 à 2018, et préside l’association Un Ballon pour l’Insertion depuis 2014. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels Une soirée et une nuit (presque) ordinaires avec les sans-abris (Éditions du Cerf, 2015).

Enregistrement audio de la conférence au Dorothy : https://anchor.fm/le-dorothy/episodes/Un-autre-regard-sur-les-Roms–Rencontre-avec-Nicolas-Clment–auteur-de-La-prcarit-pour-tout-bagage–Un-autre-regard-sur-les-Roms-Ed–de-lAtelier–2022-e1jvgrp

Vidéo d’une interview de Nicolas Clément au sujet de son livre faite par les Éditions de l’Atelier : https://www.youtube.com/watch?v=ypwe3I74ILY

Les théologiens stanley hauerwas et william cavanaugh à paris !

Les théologiens stanley hauerwas et william cavanaugh à paris !

La semaine du 16 mai, deux théologiens chrétiens américains parmi les plus (re)connus, Stanley Hauerwas (chrétien méthodiste) et William Cavanaugh (chrétien catholique), viennent à Paris. Ils sont invités par l’Institut Catholique de Paris. Le premier a été le professeur du second. Les deux ont une dimension politique et sociale importante dans leurs réflexions. 

Chez Cavanaugh, l’efficacité de la critique de l’ordre politico-économique contemporain s’accompagne d’une théologie de l’église et d’une théologie politique très inspirantes, ambitieuses, profondément en prise sur les enjeux du temps et en même temps très spirituelles/sacramentelles. Très bon connaisseur de l’œuvre et de la pensée de Dorothy Day et du Catholic Worker, Cavanaugh conserve envers elle une grande admiration. Cavanaugh a vu naître sa vocation de théologien lorsqu’il avait une vingtaine d’années et qu’il vivait dans les banlieues pauvres du Chili de Pinochet, où il faisait de l’action sociale. Cela a donné un livre superbe – Torture et Eucharistie – qui est à la fois une enquête empirique et une théologie de l’Eglise en contexte de dictature.

Certains membres du Dorothy ont eu la chance de pouvoir rencontrer et sympathiser avec William Cavanaugh en 2016, lors d’une précédente venue en France. Le Dorothy est association partenaire de la semaine de rencontres et de réflexions organisé par l’ICP en mai.

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Voici les informations et les contenus qui pourraient vous intéresser : 

Le programme de la semaine de rencontres/conférences du 16 mai :

https://www.icp.fr/a-propos-de-licp/actualites/la-responsabilite-de-la-theologie-dans-lespace-public

Lien d’inscription vers la soirée du mercredi 18 mai : 

https://www.eventbrite.fr/e/billets-levangile-affaire-privee-ou-engagement-public-conference-268928932677

Présentation des grandes lignes de la pensée théologique de Cavanaugh : https://collectif-anastasis.org/2022/03/21/en-lisant-william-cavanaugh/

Article de Cavanaugh écrit à la demande du Dorothy à l’occasion des élections américaines de 2020 : https://www.ledorothy.fr/2020/10/26/des-sans-abri-dans-le-champ-politique-les-catholiques-aux-etats-unis/

Journal de voyage AU Caire (III)

Journal de voyage AU Caire (III)

Nous vous proposons ici quelques références et coordonnées si cette lecture vous a donné envie de continuer cette lecture en vous rendant en Egypte ! Notre présentation suit l’ordre chronologique de notre voyage.

  • L’école « Cairo Institute for Liberal Arts and Studies » se trouve dans une maison ancienne du Caire fatimide, juste en face de la mosquée du sultan Hassan que vous pouvez apercevoir depuis la terrasse ! L’école propose un programme d’un an mais il est aussi possible de s’inscrire à un cours de façon ponctuelle (la plupart des enseignements sont en anglais). Vous pouvez vous tenir au courant des cours et de divers événements organisés sur la page Facebook de l’école.

http://www.ci-las.org

https://www.facebook.com/cilasian/

  • Le couvent dominicain, qui abrite l’Institut dominicain d’études orientales (IDEO) et une bibliothèque contenant un très important fond en islamologie, accueille pour des offices tous les jours. Quelques chambres peuvent également être louées dans la « maison des chercheurs » adjacente au couvent :

Contact : maison@ideo-cairo.org

  • Le monastère de Saint-Macaire, dans le désert de Scété, peut être visité pendant la journée (aller-retour possible dans la journée depuis Le Caire). On vous accueillera en arabe, anglais, français ou italien ! Il est également possible d’y déjeuner et d’y passer quelques jours pour une retraite.

https://www.stmacariusmonastery.org/fabout.htm

Contact : stmarkcare@gmail.com

  • Anafora est un lieu de retraite copte situé dans une ferme, à 1h30 du Caire, où vous pouvez passer quelques jours. La communauté a comme vocation l’accueil, l’éducation, le travail artisanal et le travail agricole.

https://anafora.org

Contact : anafora@anaforaegypt.com

  • L’iconographe Mina Malak, qui peint actuellement des icônes pour une église copte à Venise, propose ses icônes sur son site internet et peut également peindre une icône en fonction d’une demande particulière.

https://www.facebook.com/mina.malakiconography.7

  • L’école de calligraphie al Qalam, qui se situe sur le palier juste en face de CILAS, donne des cours de calligraphie et présente en permanence une exposition d’œuvres calligraphiques contemporaines.

https://al-qalm.co/asil/

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Nous vous conseillons également les lectures et vidéos suivantes autour des lieux que nous avons visités et des personnes que nous avons rencontrées :

  • Plusieurs ouvrages de Matta el-Meskine ont été traduits en français :
  • « Conseils pour la prière », Editions Parole et silence ;
  • « La nouvelle création de l’homme », Éditions de Bellefontaine ;
  • « La communion d’amour », Editions de Bellefontaine ;
  • « L’expérience de Dieu dans la vie de prière », Editions de Bellefontaine ;
  • « Prière, Esprit Saint et Unité chrétienne », Editions de Bellefontaine ;
  • « Saint Antoine ascète selon l’Evangile », Editions de Bellefontaine.
  • Le documentaire « La lumière du désert » (2014, DCX) de Marc Jeanson est consacré à l’histoire du monastère de Saint Macaire et à la vie des moines aujourd’hui. Les « Entretiens avec le père Wadid », tournés par le même réalisateur, sont centrés sur la vitalité de la spiritualité des Pères du désert aujourd’hui. Les deux documentaires sont facilement visibles sur internet.
  • L’interview du Père Wadid, en français, par Thomas Wallut sur le site « Chrétiens orientaux » témoigne également de la vie spirituelle quotidienne au monastère de Saint Macaire :

https://www.chretiensorientaux.eu/copte-orthodoxe/316-un-temoignage-sur-le-monaschisme-oriental

  • Plusieurs ouvrages, textes et vidéos « accessibles » des Frères de l’Ideo autour de l’Islam et du dialogue interreligieux :
  • Une série de vidéos d’Adrien Candiard sur la chaîne YouTube des dominicains de Belgique autour de l’Islam et du dialogue interreligieux :

« Le dialogue interreligieux » : https://youtu.be/2cPLjHrS7L4

            « Pierre et Mohamed » : https://youtu.be/3ucXrf1i78k

  • « Comprendre l’islam ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien », Adrien Candiard, 2016, Flammarion
  • « Hospitality and mutuality in Egypt », Jean Druel

https://alkindi.ideo-cairo.org/append_pdf/iu6836.pdf/242596

  • « Je crois en Dieu !, moi non plus. Introduction aux principes du dialogue interreligieux », Jean Druel, 2017, Cerf
  • Le « Middle East and North Africa Prison Forum », initié par Mina Ibrahim en Egypte, Monika Borgmann et Lokman Slim au Liban , est consacré à une meilleure connaissance de la vie en prison dans toute la région, et à une lutte pour les droits des prisonniers.

Voici par exemple un article de Mina Ibrahim, que nous avons étudié pendant notre semaine, traitant de la lecture de la Bible par un prisonnier politique copte.

« Maspero Massacre, A Reading of Coptic Theology in Egyptian Prisons », Mina Ibrahim, 2021

https://www.menaprisonforum.org/blog_detail/21/

Journal de voyage au Caire (II)

Journal de voyage au Caire (II)

Nous vous proposons de continuer notre voyage avec quatre textes qui éclairent cette semaine sous un jour encore différent.

Le premier a été écrit par Marie-Nil, membre du Dorothy et initiatrice du voyage, qui raconte les enjeux autour de la préparation de cette semaine au Caire.

Le second, écrit par Farida, philosophe et enseignante à CILAS, nous raconte cette semaine vécue avec le groupe du groupe du Dorothy à travers la figure islamique de la « halaqa ».

Le troisième, écrit par Karim, fondateur de CILAS qui a accueilli une partie de notre groupe chez lui, nous raconte aussi cette semaine auprès du groupe du Dorothy, notamment la visite tous ensemble du monastère de Saint-Macaire.

Le dernier, écrit par Fady, jeune étudiant de confession copte qui s’intéresse beaucoup aux relations entre le christianisme et l’islam, et est notamment inspiré par la figure du Frère Georges Anawati, nous parle du « Need for dialogue ».

Marie-Nil

Intuitivement, je n’aime pas beaucoup les voyages organisés. Je crains leur lourdeur, peut-être leur artificialité. Et pourtant, cette semaine passée avec l’équipe du Dorothy et de jeunes Égyptiens engagés autour des questions religieuses et politiques m’a montré combien le voyage collectif, lorsqu’il est vécu de manière à la fois communautaire et ouverte, peut rendre possible des échanges que la rencontre individuelle, paradoxalement, ne permet pas toujours aussi directement. 

Au moment de me lancer dans la préparation de ce voyage, le printemps dernier, j’essayais de dire à mon ami Karim, le fondateur du Cairo Institute for Liberal Arts and Science (CILAS), ce que je voulais essayer que ce voyage soit et qu’il ne soit pas. Ma crainte était d’organiser une semaine strictement touristique, remplie d’exotisme – y compris spirituel ; la possibilité même de voyager dans un autre pays, en particulier un pays du Sud lorsqu’on est un Occidental, constituant à plusieurs égards un privilège qui peut parfois fausser l’esprit même du voyage. En même temps, il aurait été absurde et artificiel de ne pas nous rendre dans les lieux les plus « célèbres » de la capitale : les pyramides, le musée du Caire, Le vieux Caire, Le Caire fatimide, le Nil et ses felouques… Il m’a alors semblé intéressant de toujours visiter ces différents lieux – et d’autres plus atypiques, comme le Moqattam, le monastère de Saint-Macaire dans le Wadi Natroun, l’atelier du peintre d’icônes Mina Malak à Zeitoun – avec nos amis égyptiens, soit qu’ils nous introduisent dans des endroits qu’ils connaissaient bien, soit que nous découvrions ensemble des lieux qu’eux-mêmes ne connaissaient pas. 

Nous avons aussi consacré plusieurs moments de la semaine à des discussions autour de thèmes importants pour nous tous, même s’ils le sont de manières très différentes – l’articulation entre politique et religion étant presque inversée en Égypte et en France  même si la centralité de l’État est importante dans les deux cas. C’est ainsi qu’une soirée de discussion a été consacrée au concept français de « laïcité » et à sa configuration actuelle, sujet qui intéresse fortement les égyptiens. Une autre journée a été consacrée à la théologie de la libération dans plusieurs de ses déclinaisons, en contexte chrétien et islamique. Je crois que ces moments plus particulièrement consacrés à l’échange étaient en réalité vécus comme le prolongement de la longue et vive discussion qu’a été ce voyage, ce qui les rendait spontanés. 

Ma seconde préoccupation était financière. Les billets d’avion entre la France et l’Égypte étant assez élevés, il était important pour moi que le voyage reste accessible pour le plus grand nombre. Il était également important de rémunérer correctement les personnes qui travaillaient pour nous, et aussi de permettre à des Égyptiens, en voyageant avec nous, de découvrir des lieux dans lesquels ils ne seraient peut-être pas allés autrement. En somme, même s’il s’agissait d’une équation parfois un peu acrobatique à tenir, il me semblait important que ce voyage fasse voyager le plus grand nombre de personnes possibles – et pas seulement ceux qui en ont plus communément l’habitude.

Enfin, et je crois qu’il s’agissait d’un désir commun de beaucoup de participants au voyage, il me semblait important de nous confronter directement, y compris d’un point de vue spirituel, à la différence religieuse – qui peut être déroutante lorsqu’on s’y plonge sérieusement. La rencontre avec l’Église copte m’a semblé à cet égard aussi importante que celle avec l’Islam égyptien. La différence, lorsqu’elle touche le semblable, est peut-être encore plus frappante, déstabilisante. J’ai grandi entre les traditions chrétiennes orientales et occidentales, et je suis toujours frappée à la fois par la diversité, parfois conflictuelle, des chemins historiques et culturels que prend Dieu pour aller jusqu’à nous et par l’unité profonde de la vérité, qui s’exprime parfois précisément lorsqu’elle nous échappe. 

Se situer à la jonction de deux mondes qui ont partagé des siècles d’échanges mais aussi de divisions, dans le contexte plus large de la colonisation et du discours européen sur l’Islam et les « chrétiens d’Orient » – discours qui, en retour, modifie parfois la vision que les musulmans et les chrétiens égyptiens ont à la fois d’eux-mêmes et de l’Europe -, c’est souvent être au quotidien un équilibriste. C’est à dire, essayer, toujours, de bien mesurer qui est son interlocuteur pour trouver la bonne distance à lui, c’est à dire la distance respectueuse et féconde. Essayer aussi de toucher chez lui d’abord le point de rencontre et d’unité, ensuite seulement, une fois que la confiance est établie, le point de tension ou de différence – au risque, autrement, de rester superficiel et de ne pas toucher le cœur de ce point de tension et d’entrevoir alors, parfois, une façon de le dépasser. Essayer aussi d’accepter d’être déstabilisé sans juger – et sans pour autant jamais tomber dans le relativisme. Tout cela, que nous avons vécu pendant le voyage, demande beaucoup de travail et d’humilité mais, le long du chemin, quelque chose d’irremplaçable nous est dit et donné, je crois, sur ce qu’est la vérité et la façon dont elle se révèle à nous. 

Alors que nous vivons en France une période difficile – où les démarches de rencontres et d’enrichissement mutuel, dans la confiance, sont souvent perçues comme naïves voire dangereuses – je ressors renforcée de ce voyage en commun et suis profondément reconnaissante à tous ceux qui y ont participé et se sont rendus disponibles pour le vivre. J’espère pouvoir, à l’avenir, participer à l’organisation d’un « voyage retour » de nos amis égyptiens en France !

Farida 

Le savoir et la connaissance se transmettent dans la tradition islamique en cercles, que l’on nomme aussi “halaqa”. Des disciples assis avec leur maître s’enrichissent dans ces cercles. Leur savoir se solidifie par le partage, la circulation. C’est bien ce mot là qui résume ma rencontre avec le groupe du « Dorothy » pendant cette semaine. 

J’ai ainsi partagé avec eux une balade au sein du Caire Fatimide. Nous avons formé notre premier cercle dans une des mosquée les plus anciennes du Caire, Ibn Tulun. Assis ensemble entre ses arcades rougeâtres, j’ai découvert le groupe, la philosophie du café parisien du « Dorothy » et les jeunes esprits qui l’animent. Tous conduits par un désir de faire circuler des valeurs aujourd’hui souvent laissées de côté. J’ai senti que cette première halaqa s’était bien formée.

Toujours au Caire Fatimide, nous avons poursuivi notre chemin en formant de nouveaux cercles, en faisant circuler de nouvelles idées. Lors du second cercle, à la Mosquée al-Mouayyad, nous avons ainsi partagé une discussion profonde au sujet de l’histoire de la laïcité en France et de l’articulation entre politique et religion en Egypte aujourd’hui. Un décor opulent, de marbre et boiseries polychromes animait ce cercle politique. Le cercle de la mosquée Barque était ensuite plus mystique, accompagné par une discussion sur la beauté dans l’art islamique. A l’institution dominicain d’études orientales (IDEO), le soir, c’était le cercle du partage, de la mise en commun des expériences de croyants.

Puis, au Cairo Institute for Liberal Arst and Science (CILAS), d’autres cercles, cette fois-ci plus larges, se sont formés autour d’une matinée consacrée à la théologie de la libération. J’ai parlé d’Ali Shariati et de son approche de la théologie de la libération en Islam. J’ai alors ressenti la dynamique qu’apporte un cercle encore plus large. Il ne s’agissait plus en effet seulement de mettre en commun des expériences personnelles mais aussi des traditions. Le dernier cercle, au Jardin al-Horeyya – soit Jardin de la Libération-  est ensuite redevenu plus intime : c’était le cercle des amis. 

De retour à la maison, j’ai remarqué quelque chose d’étrange. Pendant cette semaine, il y a eu six hallaqa, six cercles. Et cela fait bien une rosace !

Karim

The month of Hathor of the year 1737 (November 2021) witnessed the arrival of a dozen or so curious Gaulois on the banks of the Nile. Eager to immerse themselves in food, custom and tradition, I had the honour of receiving four associates of the Christian-inspired and Paris-based collective Le Dorothy in our Giza family apartment. Without hesitation they expressed their gratitude in handing me a handful of saucissons and bars of chocolate as if to strike a pre-emptive bargain. From then on I bore witness to their ruffled morning looks and their hasty breakfast rituals only to welcome them back covered in specks of dust and glitter in their eyes. On the second day of their week-long visit I was fortunate to accompany my temporary housemates and their compatriots on a field visit to the birth place of the Eastern monastic tradition. I was in awe of the mural paintings, the iconography, the sound of the Coptic language and the resounding singing voices of Le Dorothy. The latter struck the chords of sacred activism and shook both my living and Saint Macarius’ buried bones.

Fady – The Need for Dialogue 

Spending a week with the Dorothy Association team was a great opportunity for me, particularly for learning and thinking about the relationship between politics and religion whether in Egypt or in France. I discovered from the group’s talks the complex relationship between laïcité and religion not only from a legal point of view but also from a practical perspective as well, especially how laïcité can be used beyond its legal meaning in order to suppress the voices of religious people in the political sphere. During this week, while attending the different talks about the political theology between Islam and Christianity, I asked myself: what is the relationship between politics and religion in Egypt and France? Although Egypt is a part of the Mediterranean culture, it has a different historical context in the relationship between the state and religion. In Egypt, religion is apparent in the public sphere, and the national constitution endorses Islam as the religion of the country. This is in contrast to France, where religion is banned in the public sphere, and the state does not have any religious identity. This difference led me to question the political situation in Egypt and the calls of the Dorothy Association to express themselves in the political sphere from religious starting point.

My questioning came out of the talk of Foucauld Giuliani (one of the founders of the Dorothy Association) given at CILAS (Cairo Institute of Liberal Arts), where he said “we need our voices to be heard”. Thinking critically about Giuliani’s statement, we find the necessity for dialogue in society, and that people must not have a prejudgment or stereotype about religious people. This problem that Giuliani sees in France is similar to the issue in Egypt, where people’s assumptions have made dialogue difficult between religious and non-religious groups. In the Egyptian case, this issue is particularly challenging between political liberal and political Islamists.

Compromising on these political problems requires that we make real “dialogue” and not just judge others with different points of view but to attempt to know them. However, hearing other people is not only a problem of the political situation in France or Egypt. This problem goes beyond any specific place or context. It is a problem for all human beings that we silence and restrain others. It is global problem, and we can see its echoes in the relationship between ethnic groups, whether majorities or minorities, and in the East or West. The lacking of real dialogue is a disease of our contemporary world. In correcting this problem, the German theologian « Johann Baptist Metz » said:

“We must forget ourselves in order to let the other person approach us. We must be able to open up to him, to let his distinctive personality unfold-even  though it often frightens us. We often keep the other person down, and only see what we want to see.”

I felt deeply the Dorothy team’s appreciation for making dialogue with others. This was very clear in their interactions with Egyptians, in their questions about the everyday life and history, where they approached the issue not from a judgmental starting point but from the perspective of trying to know the other. I remember when I went to the pyramids with the Dorothy team, after we entered the Pyramid of Khufu, Augustin (a member of the group) asked me « what is your impression when you see the pyramids? » In that moment, I had different feelings between the greatness of our history and our crisis as now we do not contribute in world civilization. When, I replied to him in a pessimistic way, he replied, « great, but hopefully Egypt can one day contribute to the world’s civilization as it did in the past. » Immediately, he took out his mobile and showed me paintings from inside the church of the Anaphora organization, which provides cultural and religious services related to the Coptic Church, and he enthusiastically said: « look Fady, this is a civilization as well, do not be pessimistic. » This was a very inspiring moment for me as the Dorothy team was not merely trying to know and understand the others but also to see the beauty in them.