Accueillir

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Partage de pensées sur Le Dorothy en tant que lieu d’accueil. Par Foucauld. Octobre 2020.


« Je voudrais enserrer le monde dans un réseau de charité » affirmait magnifiquement Frédéric Ozanam, le fondateur de la Société Saint-Vincent de Paul au 19e siècle. Cette phrase m’a toujours plu et enthousiasmé, je pense qu’il n’est pas inutile de la convoquer au seuil d’une courte réflexion sur le rôle du Dorothy en tant que lieu d’accueil et de liens interpersonnels.

En tant que café associatif, nous sommes en effet amenés à accueillir et à rencontrer beaucoup de personnes d’horizons divers. Quel rapport aux personnes édifier dans un tel lieu ? Comment y œuvrer à l’harmonie, à la concorde et à la créativité ? Comment procéder pour que les libertés et les personnalités, plutôt que de s’entrechoquer, se contourner ou se blesser, s’inspirent, se nourrissent et se stimulent ? 

Dans les lignes qui suivent, j’essaie, à partir de l’expérience de bénévole qui est la mienne, de proposer quelques pistes.

Notre première tâche consiste à accueillir des personnes toutes uniques. Il faut que les personnes qui pénètrent au Dorothy rencontrent des personnes, non qu’elles se heurtent à une « structure », un système. Notre monde est plein de structures impersonnelles et mécaniques où la conscience ne semble pas avoir sa place tant les fonctions et les finalités poursuivies sont lointaines et générales. L’homme singulier y est un numéro, l’exemplaire d’une catégorie générale, un statut. L’échange direct et de cœur à cœur y est presque impossible, non parce que les personnes qui y travaillent sont cruelles, lâches ou sans âme, mais parce qu’un ensemble de procédures, de contraintes et de fonctionnements s’interposent entre les hommes et les plient à leur loi d’airain. D’où le fait logique qu’en de telles structures la responsabilité est souvent introuvable. 

Un accueil véritablement humain repose sur l’attention et la disponibilité. Accueillir, c’est recevoir la personne qui advient comme dotée de dignité, c’est à dire comme un être qui n’a pas à « faire ses preuves » mais dont la valeur est déjà présente, donnée, à reconnaître et à contempler comme une évidence. Dorothy Day n’a cessé de répéter que l’autre n’est pas à aimer parce que le Christ nous le demande, mais parce qu’il est l’image même du Christ, c’est à dire de l’Amour. Porter ce regard sur autrui n’est ni toujours spontané, ni toujours aisé, cela s’apprend et se cultive, cela suppose de dépasser nos humeurs et nos affinités naturelles. Je dirais même que cela exige la conversion de tout notre être à l’amour auquel l’Évangile ne cesse de nous inviter comme à une promesse accessible et heureuse. De cette conversion jaillit une nouvelle manière de voir le monde et les personnes qui le peuplent. Une lumière nouvelle, venue de Dieu et reçue dans la foi, enveloppe les choses et les êtres, nous les rendant tout à la fois extrêmement concrets et mystérieusement surnaturels. La lumière de la foi n’éloigne pas du monde, elle donne au monde sa véritable épaisseur, sa texture divine. 

Pour nous chrétiens, la dignité est indissociable de la personne humaine, image de Dieu, destinée au bien et capable de bien. Avoir foi en Dieu et avoir foi en l’homme est un geste indissociable. Car avoir foi en l’homme, c’est avoir foi dans le fait que chacun peut se hisser très concrètement, si les conditions sociales l’y encouragent, à la hauteur de sa propre image divine. C’est exigeant, peut-être fou – c’est un acte de foi ! – mais cet acte de foi peut trouver, dans l’expérience, de belles raisons de se maintenir et de prospérer. 

Une certaine charité mal comprise nous persuade qu’accueillir revient à accepter tout de l’autre. C’est une erreur. Une erreur compréhensible car on pense échapper par elle à la culpabilité découlant d’une difficulté à incarner l’autorité d’une part, au conflit dont on craint l’issue d’autre part. Pourtant, aimer l’autre, c’est désirer et œuvrer à son bien. Si son attitude est contraire à son bien et au bien commun, il est légitime et nécessaire de fixer des limites et d’exiger le respect d’autrui. Par exemple, écouter n’est pas subir un questionnement intrusif. Autre exemple : faire preuve de compassion n’est pas tolérer des comportements indécents ou déplacés. En chaque situation, il faut discerner où se situe le bien, c’est à dire le chemin souhaité par Dieu pour cette personne, à ce moment précis. Ce chemin est forcément un chemin de charité, c’est à dire d’amour et de bonheur, mais la charité possède de multiples langages. Elle peut donc prendre des formes variées, de l’écoute la plus sincère à la fermeté la plus nette. 

Dieu nous appelle à nous donner mais il est faux et dramatique de penser que le don implique forcément la souffrance. Le Christ nous a avertis sur le fait que la souffrance et le rejet surviendraient si nous le suivions jusqu’au bout, mais il ne nous a pas demandé de chercher la souffrance comme on recherche un critère de légitimité. L’originalité de l’Évangile est au-delà de l’appel au don de soi ; elle se trouve dans l’idée révolutionnaire que du don de soi découle le véritable bonheur. Certes, désirer mettre le don au centre de sa vie implique sans doute de mourir en partie à soi-même, c’est à dire d’apprendre à se décentrer, d’apprendre à voir la vie comme une tâche de dépense de notre être intérieur, non comme un exercice d’accumulation d’avoirs matériels. En ce sens, se donner revient à refuser la possession et la maîtrise de soi par soi. Donner, c’est se déposséder car c’est faire place en moi à ce qui est autre que moi. Cette capacité au don n’est pas figée comme une caractéristique naturelle. Elle n’est pas une « qualité individuelle », un « skill » comme se plaît à nous l’enseigner la non-pensée managériale contemporaine. Car cette capacité se demande à Dieu, se reçoit de Lui et se cultive avec Lui comme une grâce, s’élargissant à mesure que l’inspiration divine creuse en nous ses voies et ses appels. Sur ce point, il nous faut être à la fois pleinement humble et pleinement fou. Humble : mesurer et reconnaître lucidement jusqu’à quel point je peux me donner, aux différentes étapes de ma vie, sans sombrer dans la dangereuse illusion de me croire un surhomme. Fou : ne cesser de demander à Dieu les ressources intérieures à un plus grand don de moi-même, ne cesser d’aiguiser en moi le désir de sainteté, vocation véritable à laquelle Dieu destine tous ses enfants. La vocation, au sens plein du terme, n’est pas, par un doux matin d’octobre, se sentir une âme de banquier, de footballeur ou bien d’artiste ; c’est se découvrir appelé à un don total de soi-même transcendant nos différents secteurs de vie (professionnel, familial, associatif, politique…)

L’accueil véritable ne se satisfait pas d’une relation où la répartition des rôles entre celui qui donne et celui qui reçoit est figée dans une asymétrie. Il vise une relation plus égalitaire où chacun est invité à donner à son tour. Et cela non pas parce que nous sommes attachés à l’idéal budgétaire de la Banque Centrale Européenne des comptes à l’équilibre, mais parce que nous croyons que l’homme est un être social et créateur qui aspire à participer à une œuvre collective le dépassant, par laquelle et dans laquelle il peut se reconnaître. Cela signifie concrètement que chacun doit être invité à faire vivre « selon ses moyens » l’œuvre collective dont il bénéficie par ailleurs. Il faut sans cesse faire place, guetter les bonnes volontés, se faire médiateur entre les bonnes aspirations et leur concrétisation, déminer les timidités et les hontes, être aimant, rassurant, inspirant. Ne pas exiger mais inviter ; ne pas immobiliser mais encourager. Tâche infinie, tâche exigeante, tâche exaltante ! L’être humain n’est pas fait pour des buts moyens mais pour des fins élevées. Le manque d’humilité, c’est de penser que de telles fins sont faciles à accomplir, non de penser qu’il est possible de les viser. 

Le bien commun n’est pas une réalité figée, donnée une fois pour toutes, mais une réalité vivante et dynamique, qui demande à être créée. Au Dorothy, le bien commun consiste à se laisser inspirer par l’Évangile pour animer un lieu de cohabitation (café associatif et ateliers de travail), d’entraide (activités de solidarité) et de formation (activités intellectuelles, artistiques et manuelles). Il est possible que d’un tel lieu émanent des désirs d’engagement et de mobilisation politiques, des idées de combats et des modes d’organisation particuliers. Le Dorothy consiste également à mutualiser les forces et répartir les efforts afin de maintenir un lieu fonctionnel, en état de marche. Le Dorothy ne tient que par une mise en commun permanente et renouvelée de ressources morales (écoute, échanges, discernements…), spirituelles (prières communes, retraites…) ou matérielles (temps, services…). 

J’aime l’image du feu qui brûle dans la cheminée : la cheminée, c’est le lieu ; le feu, c’est l’activité qui s’y produit. Si nous restons assis devant le feu, si peu à peu nous nous encroûtons et nous nous empâtons, le feu s’éteint. Restent de gros corps las, avachis sur des fauteuils, dans une lourde atmosphère tiède et enfumée, qui se racontent leur vie passée en se désespérant du temps présent. Au contraire, si nous ne cessons de chercher du bois et de nourrir le brasier, le feu grandit, la joie aussi, la vie ne cesse de se développer autour de la cheminée, souvent de manière inattendue et étonnante. Tel peut être notre état d’esprit : intégrer à l’œuvre d’alimentation du feu qui crépite toujours plus de nouvelles personnes. Se convaincre qu’il n’y a pas de petits rôles ; que l’acte de créer un lieu n’est jamais derrière soi mais dans le présent et l’avenir ; que balayer la cendre tombée de l’âtre sur le sol est utile au même titre que d’aller dénicher de nouvelles réserves de bois. Dans cette œuvre, il faut veiller à ne pas basculer dans l’activisme. Le feu s’alimente mais il se contemple également. Ce qui signifie qu’il est crucial de se ménager des temps de repos, de poésie, de rêverie… Cela est d’autant plus important que c’est dans cet état de disponibilité et de désœuvrement que peut survenir un événement inattendu, que peut faire irruption un « prochain » inconnu, que peut naître et s’élever en soi un désir nouveau. L’essentiel restera toujours la chaleur qui vit dans les cœurs, non mesurable par l’intensité du feu qui brûle, car, oui, « c’est à l’amour que vous aurez les uns pour les autres qu’ils reconnaitront que vous êtes mes disciples » (Jean 13-35).

Nathalie : « Le diable il faut le combattre tous les matins. »

Nathalie : « Le diable il faut le combattre tous les matins. »

Je vis dans un bel appartement, ensoleillé, mais il faut faire des travaux. L’appartement est comme ça, débraillé, mon mari a mis la peinture n’importe comment, il n’a fait que les portes, en bleu. Je préfère blanc c’est joli ça fait grand les pièces. Il y a pas mal de travaux à faire. Le mur du couloir a pris un coup d’eau, je le supplie de faire les travaux…

Le confinement on essaie de supporter. Il y a deux pièces, quand mon mari et mon fils sont au salon je suis dans la chambre, pour m’évader la tête, les deux parlent pas beaucoup, je vais dans la chambre pour appeler des amis, parler, j’écoute la musique, Youtube.
J’ai commencé à travailler lundi dernier, je pars à 7h et je rentre à 13h, je fais à manger, après je regarde la télé et je prends mon cahier, j’ai plein de cahiers et des revues, et je copie beaucoup de lignes pour savoir mieux écrire car j’ai du mal à écrire.
J’ai beaucoup de famille ici, tantes, cousines, neveux, et même ma soeur… donc ils m’appellent pour avoir des nouvelles. « Ça va tata ? » et on s’appelle avec mon amie Rose aussi.

Le confinement c’est un bien d’un mal. Ça m’a permis de me poser un petit peu. Dans le temps j’étais très speed dans tout ce que je faisais, je ne me posais pas pour faire les choses correctement. Ça m’a permis de m’organiser, de rester en famille avec mes proches. Ça nous permet de parler de l’avenir, des projets de vie, et puis corriger aussi les fautes du passé entre nous. Ça nous permet de nous comprendre, de savoir ce qui ne plait pas à l’autre, de partager les corvées de la maison, les soucis, et les joies. Plein de bonnes choses. Et puis quelque part on s’inquiète pour l’avenir, ce qui nous attend quand on sera déconfiné. Si on va toujours avoir du travail. Mon fils et les jeunes de son âge, est-ce qu’ils vont continuer leur travail, est-ce qu’on va leur proposer autre chose à faire ?
Ce qui m’inquiète c’est que je suis la seule à travailler pour l’instant, mon fils ne ramène pas grand chose car les jeunes quand ils ont des sous ils dépensent. Je travaille à mi-temps à la clinique, je n’ai pas assez de revenus, l’appart est très cher et comme j’ai travaillé à plein temps et mon mari aussi, on n’a plus d’APL.

Dans le temps j’étais très speed dans tout ce que je faisais, je ne me posais pas pour faire les choses correctement. Je courrais n’importe comment. J’étais un peu éparpillée, j’étais pas posée.

Le confinement donne quelque part des soucis et ça permet aussi de réfléchir à plein de choses pour essayer de corriger ton passé, de faire des plans de vie. Avant je courrais à chaque fois qu’on m’appelait pour demander de l’aide, je courrais pour rendre service, je courrais n’importe comment. Même quand j’ai des choses à faire je laisse. J’étais un peu éparpillée, j’étais pas posée. Je perdais mon énergie inutilement et je faisais rien de bon dans ma vie. Je voulais rendre service à tout le monde mais je ne pensais pas à moi-même, même pas apprendre à écrire alors que aujourd’hui pendant le confinement je le fais tous les jours.
Mon mari me disait ça : tu n’as pas de programme fixe, tu es à gauche, tu es à droite… Je suis restée trois semaines sans bouger, j’ai beaucoup réfléchi. Ça fait trente ans que je suis en France et j’ai rien construit. À part que j’ai fait une formation pro pour être hospitalière à la clinique et que j’ai ce travail, je n’ai rien réalisé. À part une maison au village.
On dit toujours : il n’est jamais trop tard pour bien faire ! Je voudrais avoir un appart à Abidjan ça serait bon et puis c’est tout. Le reste vient avec le temps. Mais c’est pas en faisant mi-temps de travail. J’essaie de voir avec la cheffe de la clinique si elle peut me trouver un travail pour les après-midis. Ça me permettrait d’économiser pour avoir une vie normale parce que j’ai pas un rond, c’est pas bon de ne rien avoir sur son compte.
Mais je suis fatiguée aussi. Quand on prend de l’âge on n’a pas envie de trop se dépenser mais j’ai pas le choix car je peux pas compter sur mon mari. Je crois que c’est un gars qui n’aime pas travailler, il y a des gens qui aiment la facilité. Je sais pas comment il s’y prend. On croise les doigts pour qu’il trouve un travail que je puisse économiser un peu.

Je travaille à mi-temps à la clinique, je n’ai pas assez de revenus. J’ai pas un rond, c’est pas bon de ne rien avoir sur son compte.

Ce qui a changé c’est que je me concentre sur mes écritures, je prends le temps de me mettre au salon sur la table pour faire mes écritures et lire mes revues pour comprendre des choses que je ne faisais pas avant. Ça m’a permis de réfléchir aux déplacements inutiles que je faisais. J’ai pris la décision de me reposer, de manger tranquillement, de me faire un peu belle, prendre un peu soin de moi. Des bonnes choses que je faisais pas avant et qui me font plaisir, et des choses qui font plaisir à ma famille. Parfois je fais des galettes, des crêpes, des petits gâteaux au four pour le goûter, je regarde les feuilletons tranquilles l’après-midi, ça me permet de voir des choses, ça m’instruit, et parfois il y a des films qui me ressemblent, à la vie que je mène, et ça me fait du bien. Ça me permet aussi d’appeler plus ma famille, mes parents à Abidjan, de faire attention à eux. Je discute plus avec mon mari, avant je prenais pas le temps je m’emportais. Quand tu es calme tu peux discuter calmement. Quand tu es éparpillée tu t’énerves. Maintenant je suis à l’écoute de ma famille, de mon mari et de moi-même. Et le travail que j’ai repris je le fais calmement, bien, avant c’était à la volée.

La chose que je voudrais faire c’est d’acheter de beaux sous-vêtements et de prendre le temps de les choisir, j’aime aussi acheter des produits pour bien faire mes cheveux, mais c’est fermé. Sinon j’ai pas trop de loisirs, le cinéma, danser, aller voir des amis, tout ça je ne fais pas.
Quand je sors c’est au Dorothy le dimanche. Dans ma propre famille ils font des réunions mais quand tu viens il faut avoir plein d’argent sur soi, donc je reste chez moi. Une fois une dame qui joue parfois du piano au Dorothy (Sabine) nous a invitées à un concert avec Rose, on était aux anges. Après elle a lu des poèmes. On est partis voir ça c’était génial.

Parfois tellement on reste dedans ça pousse à m’énerver pour rien.

Par moment je m’ennuie je reste à la fenêtre, je regarde les gens qui passent en bas, parfois la télé, parfois je me couche, je dors pas mais je suis dans le lit. On attend le déconfinement comme le Messie. Parfois tellement on reste dedans ça pousse à m’énerver pour rien, comme mon mec il est calme, il parle pas beaucoup, il dit rien, il supporte ça mais moi j’ai l’habitude de speeder. Mais j’étais obligée de supporter donc ça m’a relaxée. Quand on m’a rappelée pour travailler je voulais plus, comme j’étais bien.

Le diable il faut le combattre tous les matins. Le matin, je prie d’abord pour que le diable me laisse tranquille. Lundi je ne voulais pas aller au travail je suis restée dans mon lit et quand je me suis levée j’ai mis à peine mes chaussures, je suis partie sans me laver et puis je n’avais pas pris ma carte Navigo. Donc j’ai pris le bus jusqu’à Bastille et j’ai terminé à pieds. Au retour j’ai croisé les flics à Bastille, je suis allée au devant tranquille car j’avais mon autorisation, j’aurais pu filer. Mais au moment de la montrer je n’avais pas mes papiers non plus ! 130€ ! Je me suis excusée auprès de mon Seigneur car je voulais pas aller au travail et j’ai eu ce problème. C’est une bénédiction d’avoir un travail et le matin je voulais pas aller, voilà ma punition. Parfois Dieu nous donne un cadeau et on s’amuse avec, voilà pour l’amende. Tout le monde est couché je me suis dit pourquoi je vais travailler ? Mais les autres c’est les autres, toi c’est toi, pourquoi tu penses aux autres Nath ?

Je me suis excusée auprès de mon Seigneur car je voulais pas aller au travail.

J’ai envie d’aller à Lourdes avec le groupe de l’église ou de faire un pèlerinage. De prier devant le sanctuaire. Et organiser des choses au Dorothy pour se retrouver, manger, parler. Et puis faire un peu de shopping pour acheter des petites bricoles parce que tout est ancien. Et vous inviter à la maison pour faire la connaissance de ma famille. De toute façon la maison ne va pas se faire maintenant, les travaux… C’est ce que j’aimerais faire, vous invitez, avec Rose et sa famille et puis on reste un peu entre nous…


Portrait réalisé par Carmen de Santiago
Témoignage recueilli par Anne Waeles


DES VIES CONFINÉES

Une série de témoignages en temps de confinement

N’étant pas tous confinés à la même enseigne, nous avons voulu donner la parole à plusieurs amis du Dorothy, des personnes de l’équipe, des habitués, pour qu’ils nous racontent ce qu’ils vivent, et nous partagent leur regard sur cette crise. Chaque témoignage est accompagné d’un portrait réalisé par un artiste du Dorothy

Saber :  « Je me suis dit que tant mieux pour la planète, elle va enfin respirer. »

Saber : « Je me suis dit que tant mieux pour la planète, elle va enfin respirer. »

Le confinement, je dirai ça va. Je suis dans une maison à Carrières-sur-Seine. On est deux, je suis chez une amie. Mon amie Claire elle a son coin en bas et moi je suis dans le salon. On a aussi un petit jardin. D’ailleurs ce matin on a coupé les branches d’un arbre qui étaient gênantes. Je fais du jardinage, couper les mauvaises arbres, nettoyage, on aimerait faire un potager, planter quelques légumes, mais comme c’est fermé pour aller chercher des grains on attend.

Quand j’ai appris le confinement j’ai eu peur que ça dure longtemps, et que ça va mal se passer avec Claire qui m’héberge parce qu’on sera obligé de se voir et être là tout le temps. Mais au final ça se passe bien, elle est dans son coin, elle fait de la musique. On se voit que pour partager les repas, donc ça va.
Avant je mangeais à la cantine des Pyrénées le midi, et le soir au restaurant de solidarité de Paris, maintenant c’est nous qui faisons les courses. Au début c’était Claire qui faisait les courses toute seule, ça m’inquiétait de pas pouvoir participer et j’étais gêné.
J’ai pu avoir des appels auprès du Secours Catholique et ils ont décidé de nous livrer un chèque alimentaire de 50 euros chaque 15 jours, la bénévole du Secours Catholique m’a mis en lien avec l’épicerie sociale de Houilles, j’ai eu le droit à 80 % de réduction. Comme ça je peux faire les courses aussi.

De rester à la maison toute la journée, on s’ennuie un petit peu. Je commence juste à prendre des habitudes. La journée je regarde la télé, les infos, internet aussi, je suis connecté sur Facebook, les réseaux sociaux et tout, je regarde des films, je fais la cuisine, un peu de musique. J’essaie d’apprendre à jouer de la guitare, d’apprendre la musique kabyle. J’apprends en regardant des vidéos sur Youtube. C’est difficile. J’espère m’améliorer encore un peu. Il faut que je m’accroche et de jouer plus souvent. C’est tellement difficile que je m’ennuie vite.
J’apprends la chanson d’un chanteur kabyle, Khaloui Lounes. « Je sais que ton joli visage va me manquer… » Bon laisse tomber la traduction, c’est difficile. C’est une chanson d’amour, on va se séparer, et caetera. Mon village s’est bien organisé pour faire face à la maladie. C’est mieux organisé qu’en France car ils sont conscients que l’État ne va pas être là…

J’essaie d’apprendre à jouer de la guitare, d’apprendre la musique kabyle. Il faut que je m’accroche et de jouer plus souvent. C’est tellement difficile que je m’ennuie vite.

J’ai pas un programme spécial, le téléphone m’envahit trop, j’ai plein de groupes Whatsapp, des groupes d’amis, groupe du foot, groupes du village ou bled, je regarde des publications, je passe des coups de fil, je reçois des coups de fil…
D’ailleurs je m’inquiète pour ma famille au bled. Mais sur Facebook j’ai vu que mon village s’est bien organisé pour faire face à la maladie. Ils ont mis des barrages à l’entrée du bled pour que personne ne rentre personne ne sort. Le comité du village a fait une organisation pour que seulement quelques personnes fassent les courses pour le village. Le comité de village c’est chaque famille qui donne deux représentants, dans mon village il y a huit familles et une famille compte 15-20 foyers. Ça fait seize représentants plus le président de tout le village : ensemble on organise, on fait des réunions pour les travaux du village… Ils sont bien organisés pour l’épidémie. Ils ont fait un tour du village pour dire aux personnes de ne pas sortir et ils ont donné un numéro de téléphone à tout le monde, en cas de besoin. Dans mon village tout le monde travaille au noir, donc ils ont décidé de passer voir les familles pour faire une quête, chacun donne ce qu’il peut. Comme ça avec cet argent ils vont faire les courses, fruits, légumes, semoule, pâtes, et les distribuer aux villageois. Pour l’instant ils ont distribué une quantité de 15 à 20 jours. Les gens ne travaillent pas donc ils n’ont pas de ressources.
C’est mieux organisé qu’en France car ils sont conscients que l’État ne va pas être là… On a les manques de moyens, si il y a de la contamination ça va être grave. Donc ils font très attention pour que ça n’arrive pas chez eux. Après avoir vu cette organisation ça m’a rassuré par rapport à ma famille. J’ai un frère pompier qui travaille et ma sœur est pharmacienne, j’ai peur qu’ils ramènent le virus à la maison car j’ai des grands-parents âgés et ma mère a des maladies chroniques et diabétiques elle a de la tension donc ça fait peur. Mais de toute façon mes frères et sœurs ils sont bien placés pour savoir les dangers. Mon frère quand il arrive il enlève ses vêtements, il se lave, il évite de voir mes parents et mes grands-parents. Pour l’instant il n’ y a pas de cas dans mon village (Tazrouts).

En France je crois que c’est mal géré je parle du coté du gouvernement. Par rapport au manque de moyens de tester les gens, manque de masques, de blouses, de lits respiratoires. Dans quelques hôpitaux ils ont fait des choix de soigner celui-là et de laisser tomber celui-là, ça fait mal au coeur de voir tant de morts. Hier il y a eu 588 et malheureusement ça va continuer. Je dirais que c’est mal géré, le gouvernement français a négligé les hôpitaux avant cette épidémie. Apres ils viennent nous faire leurs discours merci et patati et patata, ne pas sortir, aller travailler, contradictions… Ils paient leurs erreurs. Ils font comme ils peuvent.

Je dirais que c’est mal géré, le gouvernement français a négligé les hôpitaux avant cette épidémie. Apres ils viennent nous faire leurs discours merci et patati et patata, ne pas sortir, aller travailler, contradictions…

Ce qui m’énerve c’est les gens qui prennent des stocks dans les supermarchés. Et laisser les rayons vides. Et j’ai vu une vidéo où la police a tabassé une femme car elle voulait pas payer son amende. Ou alors quand M. Lallement qui a déclaré que les gens qui se retrouvent en réanimation sont ceux qui ne respectent pas le confinement. Le gouvernement lui a demandé de s’excuser, et il s’est exécuté… Mais j’ai pensé que c’est la même personne qui donne des ordres aux policiers pour tabasser les manifestants, c’est la même pourriture. Quelques policiers font que leur travail et font face aux gens qui ne respectent pas vraiment leur travail, ça je dis pas…

Ce qui est inquiétant c’est que l’économie va s’effondrer. Les gens qui sont dans la rue ça m’inquiète aussi, d’ailleurs ils ont fait hommage récemment aux morts de la rue, le 31 mars. Et tous les morts qu’on voit et que ça continue. Et aussi le fait que si jamais cette maladie arrive en masse en Algérie ça va faire un carnage. Parce qu’ils ont pas les moyens pour faire face. Et ça m’inquiète pour mon avenir car rien ne va pour le moment, c’est stagné.
Le plus dur c’est de rester à la maison et de voir les infos et de voir les morts partout dans le monde. Il y en a qui disent de pas regarder les infos mais c’est important, il faut suivre l’actualité. À 20h je regarde les infos. Ça fait mal au coeur de voir les gens mourir comme ça en quantité.

Je ne me suis pas vraiment ennuyé, je m’adapte aux situations vite fait.

Au fait je me suis dit que tant mieux pour la planète, elle va enfin respirer, maintenant toutes les usines ne fonctionnent plus, les voitures ne circulent plus.
Mais pour moi rien de positif, je ne vois pas d’avantage à rester chez moi enfermé comme ça. Après de quoi j’ai profité ? À part de me mettre à la guitare je ne vois pas d’autre intérêt.
Ce qui me manque le plus c’est de voir des amis. Le travail aussi, sauf que je travaillais pas énormément. Je travaillais dans la restauration, les déménagements, n’importe où… Juste avant le confinement j’avais une piste pour travailler dans le déménagement. Je vais la recontacter quand on sera déconfiné.
Franchement je ne pense pas à ce que je vais faire quand on sera déconfiné, je vis le jour le jour, le jour où ce sera fini je vais sortir comme d’habitude, direction le 20e arrondissement, voir mes amis, tous les gens, et reprendre la vie normale.

Je ne me suis pas vraiment ennuyé, je m’adapte aux situations vite fait. J’ai eue une petite inquiétude au début. Je savais que ça allait prendre du temps pour se déconfiner mais je me suis vite adapté à la nouvelle vie. J’ai l’espoir qu’on va être déconfiné pour bientôt. Aux infos ils commencent à en parler, le préparer. Et j’espère qu’ils vont trouver un traitement et que ça va y aller.


Portrait réalisé par Clara Lauriot
Témoignage recueilli par Anne Waeles


DES VIES CONFINÉES

Une série de témoignages en temps de confinement

N’étant pas tous confinés à la même enseigne, nous avons voulu donner la parole à plusieurs amis du Dorothy, des personnes de l’équipe, des habitués, pour qu’ils nous racontent ce qu’ils vivent, et nous partagent leur regard sur cette crise. Chaque témoignage est accompagné d’un portrait réalisé par un artiste du Dorothy

Marie : « Demain on aura davantage conscience de la liberté et de la beauté de la vie. »

Marie : « Demain on aura davantage conscience de la liberté et de la beauté de la vie. »

Je suis plutôt quelqu’un qui bouge et qui n’aime pas rester chez elle. Et ce confinement, il faut pouvoir le supporter, s’armer de positivité, se dire qu’on est pas les seuls et le prendre de manière très sérieuse. Car ce qui est en jeu c’est notre santé, la dégradation, voire la mort.

Au début de l’épidémie je ne me suis pas affolée, mais quand ça m’est tombé dessus, là j’ai bien compris. Fin février on en parlait déjà avec des amis, on plaisantait, « faut pas qu’on se fasse la bise », on ne le faisait pas mais on le prenait à la légère, « cet aprèm j’ai pris ma température », « ah moi aussi », on riait et puis on continuait. J’ai tout de suite été assez prudente, je commençais à me méfier mais sans plus. J’ai été à la montagne du 8 au 16 mars avec des amis, on en a pas du tout parlé, je me suis baladée, j’ai même pu faire du piano dans un chalet un peu plus loin. Mais une amie toussait beaucoup, l’idée m’a frôlée que c’était peut-être le virus. La veille du confinement j’étais dans les rues de Grenoble, j’avais mis un foulard autour du nez, mais plein de jeunes étaient ensemble, pas du tout conscients des risques.

De retour à Paris le lundi, comme j’étais fatiguée ça m’a pas dérangée de rester chez moi. Jusqu’au dimanche dans la nuit, où j’ai été en grande détresse respiratoire. J’ai appelé le 15 qui m’a envoyé une ambulance, l’attente était terrible, puis j’ai été aux urgences et hospitalisée pendant trois jours. Cela fait douze jours que je suis rentrée chez moi, depuis le 25 mars, jour de l’anniversaire de ma mère. Grâce à Dieu j’ai été épargnée. Mais après ça, on est encore plus fragile psychologiquement, se retrouver dans une chambre d’hôpital toute seule… le personnel qui jetait son tablier dans la poubelle en sortant de ma chambre… c’était affreux. Et puis maintenant je suis seule ici, avec mes souvenirs de l’hôpital. Mais bon il faut positiver et se dire que des gens sont plus malheureux que moi. Mais c’est une période pas facile. 

Le personnel qui jetait son tablier dans la poubelle en sortant de ma chambre… c’était affreux. Et puis maintenant je suis seule ici, avec mes souvenirs de l’hôpital.

Je vis dans un appartement en angle qui a cinq fenêtres, il est lumineux, j’ai fait faire des travaux, je m’y sens bien.  J’ai pas envie de faire de piano alors que j’en ai deux chez moi, pas envie d’écouter de musique non plus, je me sens pas suffisamment libre dans ma tête, pourtant j’aime ça. Je suis stressée, pas tranquille. J’ai du mal à me concentrer pour lire un bouquin, du coup je lis des magazines, des articles scientifiques sur le coronavirus et sur d’autres choses. Je me fais un peu de cuisine, de la pâtisserie J’écoute la radio, des choses un peu légères. Je m’informe par la télé, BFM TV, beaucoup d’interviews, de journaux, des tables rondes, on ne parle que de ça. Mais trop d’info tue l’info, on est envahis, c’est très anxiogène. Heureusement qu’il y a des chaines de culture gé et des docus. Là je regarde sur la 5 une émission « Les 100 lieux à voir ». Les journaux me manquent aussi, la presse à côté de chez moi est fermée.

Depuis trois jours je fais des mouvements de qi gong, des massages du visage et de la tête, de la relaxation, c’est bon pour les défenses immunitaires. Après je vaque à droite à gauche, sans être concentrée sur une chose, j’ouvre ma fenêtre qui donne à l’ouest, je me mets au soleil, c’est assez léger comme vie. J’essaye de pas trop ruminer et puis d’appeler les amis même si beaucoup sont en télétravail, je ne peux pas les déranger tout le temps. Le soir parfois des amis appellent. 

Je vaque à droite à gauche, sans être concentrée sur une chose, j’ouvre ma fenêtre qui donne à l’ouest, je me mets au soleil, c’est assez léger comme vie.

Le coté positif de ce confinement c’est que ça permet de se concentrer sur soi, de faire le point, de faire les choses qu’on a pas le temps de faire, qu’on aime faire chez soi, qu’on fait pas forcément quand on est libre. J’ai commencé à nettoyer mon appartement mais je ferai au fur et à mesure en fonction de mon état de santé et de mon énergie. J’en ai pas toujours, ça dépend du moment de la journée, parfois je suis très fatiguée le matin, c’est fluctuant. Si on vit le confinement de manière sereine, même si on manque de liberté, on a le choix du repos. Ce qui est aussi positif c’est que quand ça finira, on pourra réaliser les projets qu’on formule maintenant. J’ai envie de partir en Russie, j’essaye de regarder les différentes possibilités pour y aller.
La liberté de sortir c’est ce qui me manque le plus, faire ce que j’ai envie de faire, aller au ciné, aller me balader, aller à l’église, suivre la messe avec les autres paroissiens. J’ai vu la newsletter de Notre-Dame de la Croix de Ménilmontant, pour suivre la semaine sainte, j’ai commencé à la suivre. Le sport aquatique me manque, les concerts de musique de jazz… vivre quoi, normalement. Chez soi tout le temps c’est très dur. Et puis voir mes amis à l’extérieur. Vivre, vivre, là c’est une parenthèse difficile et le plus dur pour moi, mais tout le monde est pareil, c’est de pas savoir quand ça va finir. 

Quand ce sera fini, j’irai remercier Dieu de m’avoir sortie d’affaire en allant faire une petite prière à l’église. J’irai me trouver un film qui me plait à aller voir au ciné.

En même temps on prend conscience qu’on a de la chance de vivre dans un monde qui offre malgré tout beaucoup de choses positives. La vie est quand même belle, le fait de retrouver la liberté, c’est précieux. La vie est précieuse. Demain on sera peut-être plus positif avec les autres. Je remarque autour de moi, il y a une énorme solidarité entre les gens, je le sens à 20H quand on applaudit le personnel médical et tous les gens qui doivent travailler pour le bien-être des autres. On profitera encore plus de la vie après le confinement, de tout ce que la vie nous offre, on aura eu de la chance de s’en sortir, on aura davantage conscience de la liberté et de la beauté de la vie. 

Quand ce sera fini, j’irai remercier Dieu de m’avoir sortie d’affaire en allant faire une petite prière à l’église. J’irai me trouver un film qui me plait à aller voir au ciné. Puis retrouver mes habitudes passées, faire de l’aquagym, aller à un concert, enfin faire tout ce que j’ai pas pu faire. J’ai juste hâte que ça se termine. 


Portrait réalisé par Camille Oardă
Témoignage recueilli par Constance Gros


DES VIES CONFINÉES

Une série de témoignages en temps de confinement

N’étant pas tous confinés à la même enseigne, nous avons voulu donner la parole à plusieurs amis du Dorothy, des personnes de l’équipe, des habitués, pour qu’ils nous racontent ce qu’ils vivent, et nous partagent leur regard sur cette crise. Chaque témoignage est accompagné d’un portrait réalisé par un artiste du Dorothy

Hadiétou : « Quand tu es seul, l’imagination, ça vient. »

Hadiétou : « Quand tu es seul, l’imagination, ça vient. »

Je peux pas sortir, j’ai peur de sortir, à cause de ma situation personnelle, je suis sans-papiers, si je sors je ne veux pas croiser les policiers. Donc je reste chez moi. Quand je sors je ne fais pas l’attestation parce que je pense que ça va bien passer. Mais c’est pas tous les jours que je sors.

C’est la première fois que ça m’arrive de rester comme ça à la maison. C’est pour nous protéger de la maladie. Le gouvernement il a bien fait d’un côté. Mais les conditions chez moi c’est un peu dur. Je vis avec mon oncle et mon frère dans une même chambre. Mais on s’entend bien. Je ne suis jamais resté seul, j’ai toujours vécu avec des gens.
C’est une chambre de 6 m2 avec cuisine, toilettes, tout ça. Exactement comme Seibane mais le bâtiment B !

Ça me rappelle quand j’étais en Libye, j’ai été en prison un mois et demi. On était au foyer, brusquement les militaires ont chopé et embarqué plus de soixante dix personnes et nous ont mis en prison. Arrivés en prison ils ont menti en disant qu’ils nous ont trouvé avec des femmes, et qu’on faisait affaire de drogue par la Méditerranée. Personne ne pouvait sortir de la prison sans avoir donné de l’argent. Après un mois et demi j’ai payé la somme d’argent et ils m’ont libéré.
Quand j’étais en prison, pendant plus d’un mois je suis pas sorti, je ne voyais pas le ciel. C’était pire. J’ai appris beaucoup de choses, ce qu’est la liberté. En confinement c’est différent, tu peux parler avec les amis, échanger des idées, tu peux aller acheter quelque chose pour manger, et aller te balader un peu à côté de chez toi.

Quand j’étais en prison, pendant plus d’un mois je suis pas sorti, je ne voyais pas le ciel. C’était pire.

Avant je travaillais dans le bâtiment, on casse, on construit des maisons, c’est travail physique. Ça manque le travail. Depuis que je suis petit j’ai fait que le travail. J’aime bien le travail, et si on travaille pas on gagne pas d’argent. Le travail c’est la première chose. Si je suis fatigué je peux prendre du repos mais ce que je veux c’est travailler.
Là financièrement c’est un peu dur, j’ai mis un peu de côté, c’est ça que je suis en train de manger maintenant. Je pense que mes réserves vont finir avant le confinement. On a encore deux semaines. On ne sait pas si ça va se prolonger. J’espère que dans deux semaine ça va aller inch’Allah.

Je me couche plus tard, à 1h ou 2h du matin, et je me lève à 10h. Parce que je cause avec mon frère. Mon oncle est parti au pays. Donc on a les libertés dans les chambres. Quand mon oncle est là on peut pas faire ce que l’on veut. Il y a beaucoup de jeunes qui viennent pour discuter, on fait du thé, du café, on discute. On s’entend bien. Je me lève, je prends ma douche, après je vais voir Seibane, on discute pendant qu’il fait la cuisine, on mange. Après on va au troisième étage discuter avec le cousin de Seibane, on va discuter jusqu’à 22h. Après on descend au deuxième étage voir un ami, on va discuter jusqu’à 23h. Après on va quitter là-bas et on va discuter chez moi. Que des discussions… Les sujets c’est beaucoup, on discute du confinement, on dit ce que tu as envie de faire, on discute des choses du pays… On fait tous les discours qu’on a dans la tête. Il y en a qui parlent de politique, est-ce que le confinement c’est bien, ou pas, moi je peux pas dire, la politique ça m’intéresse pas. Les informations je n’écoute pas du tout. Les autres du foyer peuvent me dire, moi personnellement je me concentre pas pour avoir les informations.

Il y en a qui parlent de politique, est-ce que le confinement c’est bien, ou pas, moi je peux pas dire, la politique ça m’intéresse pas.

Quand on applaudit c’est important, j’aime bien que les gens le fassent, mais moi je le fais pas. Je préfère écouter les autres. Je sais pas pourquoi j’ai pas envie, je préfère écouter. Ça fait du plaisir franchement !

Depuis que je suis en France je ne suis jamais resté une journée à la maison. Et là le confinement on le fait chaque jour. C’est très dur. Les amis me manquent, surtout. Le bon café me manque, on a que du Nespresso. La nature me manque aussi, quand tu sors tu vois des arbres, là tu vois rien, c’est dur. Depuis ma fenêtre on voit que des bâtiments. Le sport me manque aussi, le karaté, la course. J’y allais deux fois par semaine. Mais je fais les pompes chaque matin, 50 ou 100. C’est la première chose que je fais. Mais d’abord je prie à 6h.

Je voulais envoyer de l’argent à ma famille au Mali mais je peux pas. Chaque année je le fais avant le Ramadan, je prépare quelque chose pour ma famille. Là comme je travaille pas c’est compliqué. Ce que j’ai ce sera pas suffisant pour eux et pour moi. Mais je vais le faire quand même.
La première chose que je vais faire après le confinement, c’est qu’ils m’appellent pour travailler, ou je les appelle. Et après je vais envoyer de l’argent à ma famille. Le reste c’est pas nécessaire. Dans la vie on ne peut pas faire tout ce qu’on veut.

Je voulais envoyer de l’argent à ma famille au Mali mais je peux pas. Ce que j’ai ce sera pas suffisant pour eux et pour moi.

Mon corps il est fatigué à cause de rester à la maison. Parfois je me couche et je peux pas dormir avant longtemps. Je pense à ma famille, je repense à toutes les situations que j’ai vécues jusqu’ici, étape par étape. C’est dur. Depuis le pays jusqu’à ici. J’ai quitté le Mali en 2012, j’ai fait sept mois en Algérie, deux ans et demi en Libye, trois ans et demi en Italie. Depuis bientôt trois ans je suis en France. J’ai vécu beaucoup de choses. Dans le confinement j’y pense plus parce que j’ai pas grand-chose à faire. Quand on est au travail ou avec les amis il y a beaucoup de choses qui passent. Quand tu es seul l’imagination ça vient. Depuis le Mali, depuis que j’ai mis le pied dans la voiture jusqu’ici, il y a eu beaucoup de moments difficiles, beaucoup de conséquences, beaucoup de fatigue.
J’aimerais bien que tout ça finisse le plus vite possible. Tout le monde me manque, je passe le salut pour tous les amis !


Portrait réalisé par Aloïs Marignane
Témoignage recueilli par Anne Waeles


DES VIES CONFINÉES

Une série de témoignages en temps de confinement

N’étant pas tous confinés à la même enseigne, nous avons voulu donner la parole à plusieurs amis du Dorothy, des personnes de l’équipe, des habitués, pour qu’ils nous racontent ce qu’ils vivent, et nous partagent leur regard sur cette crise. Chaque témoignage est accompagné d’un portrait réalisé par un artiste du Dorothy

Christian : « Si ça se passe bien pour moi, c’est grâce à la musique. »

Christian : « Si ça se passe bien pour moi, c’est grâce à la musique. »

Le confinement se passe très bien dans un sens, je suis habitué à vivre tout seul, mais c’est frustrant de pas aller voir des gens, de pas aller dans les cafés et les restaurants que j’aime bien.

Les seuls échanges que j’ai c’est avec les commerçants ou ceux que je croise dans le quartier. J’ai croisé un habitué de l’association Autremonde, c’est des petits échanges rapides, « ça va, ça va » mais il ne faut pas aller trop loin. Avant le confinement, je voulais arrêter presque tout ce que je faisais côté musique avec des assos, mais là je me rends compte que ça me manque, le lien, le contact, le Dorothy me manque beaucoup, le Carillon me manque, c’est à double tranchant, et c’est pas évident de prendre la décision d’arrêter des choses maintenant.

Au début comme d’habitude, et malgré mon expérience de la vie, j’ai pas réalisé pour le confinement. A ce moment-là j’avais d’autres problèmes perso importants donc j’ai pas réalisé, j’ai pas compris, ou vaguement compris. J’ai entendu des rumeurs, j’ai entendu dire que des gens évitaient les personnes asiatiques, puis des copains m’ont expliqué encore vaguement mais j’ai pas réalisé. La prise de conscience ça a été le départ de Paris de certaines personnes des associations, les restos, bars et théâtres qui ont fermé dans la nuit de samedi, déjà vendredi midi un restaurateur solidaire m’avait dit qu’il fermait mais je pensais que ce serait une exception. Puis j’ai compris que c’était important, que ça pouvait durer longtemps, j’étais très frustré. Mais oui j’ai été un peu insouciant, inconscient.

Au début comme d’habitude, et malgré mon expérience de la vie, j’ai pas réalisé pour le confinement.

Chez moi, c’est un petit 3 pièces ou un grand 2 pièces, 43m2, c’est l’ancien appartement de mes parents, payé à l’époque par ma grand-mère qui pensait déjà à moi en l’achetant, trois ans avant que je naisse. Les gens peuvent se dire que c’est grand, mais c’est très rempli. Il y a la pièce de ma mère avec un lit, la pièce du milieu avec un placard, des vêtements, des cartes de restaurants où je vais, et ma chambre où je dors sur un lit où pour le coup il n’y a presque rien. Pour manger j’avais une table qui se montait et se baissait, mais elle s’est bloquée en bas donc je n’ai plus trop de place pour manger, soit je mange par terre, soit sur un petit rebord à coté de ma plaque de cuisson, ça fait partie du coté folklo ! J’ai une télé, un magnétoscope, deux lecteurs DVD dont un Blue-ray, j’ai un micro-ondes dont je sais bien me servir, il y a aussi une grande table mais tout est rempli, il y a des disques, des papiers, des DVD, des VHS, les revues qui vont avec, de gros classeurs… Heureusement il y a des planches pour faire un rangement en hauteur. Il y a deux balcons tout-petits dont je me sers pas vraiment. J’ai une bibliothèque de ma grand-mère avec des objets d’autrefois auxquels je tiens beaucoup. J’ai vendu plein de choses mais j’ai gardé que des objets sentimentaux.

Dans mes journées je suis complètement décalé. Je dors pas beaucoup la nuit et je me réveille souvent vers 4 ou 5h. Je regarde la chaine 17 où ils repassent en boucle les informations, ou BFM TV, pour savoir si ça s’aggrave. J’alterne les deux chaines. C’est comme ça que j’ai appris que l’attestation allait être remplacée par le portable, moi j’en ai pas mais je le ferai sur papier. J’achète jamais de journal et c’est la 1ère fois que je regarde les infos comme ça, avec importance, pour donner des renseignements aux gens, même si j’ai pas de portable. Après je m’arrange pour faire les courses et être le premier ou un des premiers dans le magasin, je refuse de faire la queue. Je vais au supermarché tôt et pendant les heures creuses mais ça m’arrive aussi d’aller chez des fromagers, même si c’est cher, c’est des petits plaisirs. Mon repas du midi c’est entre 9h et 10H et mon diner vers 16-17H. Ce qui est bien avec mon rythme c’est que je peux me recoucher un peu dans la matinée.

Je m’arrange pour faire les courses et être le premier ou un des premiers dans le magasin, je refuse de faire la queue.

Si ça se passe bien pour moi c’est grâce à la musique que j’écoute beaucoup. J’essaye de changer, de pas m’abrutir, de varier les styles de texte, en français et en anglais. Par exemple aujourd’hui j’ai écouté Hubert-Félix Thiéfaine, j’ai écouté -M- même si je suis pas fan à 100%, j’ai du mal à rentrer dedans. J’essaye de me forcer à écouter des choses que j’avais achetées et que je voulais découvrir ou redécouvrir. Je réécoute David Bowie que j’adore, Yves Simon aussi qui est dans le style de Maxime Le Forestier mais en mieux avec plus de bonnes chansons et de disques aboutis, c’est vraiment très agréable. J’écoute un peu Dadju, c’est le petit frère de Maître Gim’s, il a fait deux albums, un que j’aime et l’autre beaucoup moins. Ce que je découvre aussi c’est des disques des gens des Victoires de la Musique et notamment des femmes : Maëlle, Pomme, Aloïse Sauvage, Léa Paci… ça détend c’est assez doux, pas trop violent. Sinon je regarde le DVD des Enfoirés et plus rarement je regarde des films, un tous les trois jours je dirais.

En ce moment je suis plutôt fatigué et comme mon risque de diabète a baissé, je vais moins marcher. Avant je marchais beaucoup la nuit pour faire de l’exercice et croiser personne. Je me couche tôt, les heures avant minuit sont très récupératrices donc j’ai pas besoin de dormir beaucoup ensuite. Je m’ennuie, mais c’est pas horrible, comme j’ai l’habitude d’être seul ; j’ai tellement de choses à voir écouter, ça pourrait durer longtemps, mais au bout d’un moment ça devient frustrant, en plus il fait de plus en plus beau. Je ressens de la fatigue psychologique mais je vieillis un peu et c’est le début de printemps, c’est un moment où plein de gens sont fatigués physiquement. J’ai aussi fait quelques petites crises de nerfs, je pense que c’est un peu alimenté par la situation.

C’est un peu le hasard d’avoir du temps pour ça, c’est un peu comme une retraite spirituelle, mais sans la religion, ou très peu.

Ce qui est le plus difficile pour moi c’est de ne pas pouvoir revoir une jeune femme que j’aime beaucoup, en plus j’ai des choses à la fois méchantes (seulement 10%) et gentilles à lui dire, ça me ferait beaucoup de bien. Je l’appelle une à deux fois par semaine, elle me manque énormément. Ce qui est dur aussi c’est de ne pas voir certaines personnes, le manque de contact humain. Les chansons du dimanche que je fais au Dorothy me manquent aussi, ça fait déjà cinq semaines, et aujourd’hui ça aurait dû être le repas partagé du dimanche. Il y a aussi les concerts, qui me manquent, j’ai hâte d’y retourner.

Après ce qui est sympa dans le confinement, c’est que beaucoup de gens m’ont appelé pour prendre des nouvelles, le Dorothy en première position pour le nombre de personnes, je pense pas qu’on m’aurait appelé autant avant. Sinon pas mal de gens de l’immeuble sont partis, il n’y pas grand monde dans les rues, c’est pas plus mal on se croirait un peu au mois d’août, je me sens plus libre dans l’immeuble et dans le quartier. Ce confinement ça tombe vraiment dans une période spéciale pour moi, j’ai envie de tout arrêter avec les scènes que je faisais dans les assos. L’avantage c’est que ça me permet d’essayer de prendre du recul, de méditer, réfléchir tranquillement. C’est un peu le hasard d’avoir du temps pour ça, c’est un peu comme une retraite spirituelle, mais sans la religion, ou très peu. Là je suis un peu obligé, je l’aurais fait de manière différente, mais ça peut changer ma vie, il faut que je choisisse, le hasard peut bien faire les choses.

La première chose que je voudrais faire après le confinement c’est courir après la jeune femme dont je parlais.

La première chose que je voudrais faire après le confinement c’est courir après la jeune femme dont je parlais, revoir certaines personnes que j’aime bien un peu partout, essayer de bien sélectionner ceux que je veux voir, retourner dans certains restos et bars où je connais du monde, voir si je continue la scène un peu ou très peu, mais surtout revoir les gens que j’aime. Je pense aux gens du Dorothy qui m’ont permis d’évoluer dans la religion et la spiritualité pendant mon année 2019, je pense surtout à Thérèse pour sa grande gentillesse désintéressée. Ah si, il y a aussi le concert du groupe YES le 21 mai à l’Olympia, j’espère que j’y serai !

Playlist bonus :
Let’s dance https://www.youtube.com/watch?v=VbD_kBJc_gI
La bonne nouvelle https://www.youtube.com/watch?v=4a7JN7TWG_U
A nos héros du quotidien https://www.youtube.com/watch?v=fVuCviFkqNw


Portrait réalisé par Bertille Mennesson
Témoignage recueilli par Constance Gros


DES VIES CONFINÉES

Une série de témoignages en temps de confinement

N’étant pas tous confinés à la même enseigne, nous avons voulu donner la parole à plusieurs amis du Dorothy, des personnes de l’équipe, des habitués, pour qu’ils nous racontent ce qu’ils vivent, et nous partagent leur regard sur cette crise. Chaque témoignage est accompagné d’un portrait réalisé par un artiste du Dorothy