Journal de voyage au Caire (I)

Journal de voyage au Caire (I)

À l’initiative de Marie-Nil, membre de l’équipe du Dorothy et franco-égyptienne, une dizaine de membres du Dorothy ont effectué, pendant les vacances de Toussaint, un voyage d’étude d’une semaine au Caire. Ils vous proposent ce petit compte-rendu de leur périple très marquant à bien des égards.

Ce voyage avait plusieurs fils directeurs : humain (rencontres de nombreux amis de Marie-Nil qui nous accueillirent chaleureusement et nous permirent d’appréhender certains enjeux de l’Egypte contemporaine), religieux (découverte des communautés chrétiennes coptes, échanges avec des personnes de confession musulmane), esthétique (visite de nombreux sites historiques), politique (rencontre de nombreuses personnes égyptiennes très engagées dans la société civile). Le programme de la semaine a été conçu en lien avec le Cairo Institute of Liberal Arts and Studies (CILAS), une école l’on étudie la philosophie et les sciences humaines et sociales dans une maison historique du Caire fatimide.

Bonne lecture !

Dimanche 30 octobre

Après une arrivée en cascade et de multiples péripéties covidiennes, nous commençons notre journée par une belle messe célébrée et chantée par les dominicains. La première lecture fut comme une invitation à rentrer dans la dimension spirituelle du voyage : “Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ta force et de toute ton âme” (Deutéronome). 

L’homélie d’Adrien Candiard fut inspirante : l’amour au sens de charité est au-delà du sentiment et au-delà du devoir moral. Il est cette puissance d’ouverture et de don de soi, il est tout à la fois expérience intérieure et action extérieure. Il est un état d’esprit que les catégories classiques (sensible, mental, affectif, spirituel…) ne suffisent pas à saisir. Il est un état qui est donné surnaturellement par Dieu et par lequel nous renaissons à nous-mêmes : en se donnant à nous, Dieu nous donne cet état, qui est donc une grâce. Cet état provient notamment de la prière, relation et ouverture vivante à Dieu où ni la pensée rationnelle ni la sensibilité débridée ne prévalent mais où vaut plutôt la pensée méditante, la réceptivité de pur accueil, ce que les Anciens appelaient dans leur langage “la contemplation”. 

Frères Adrien et Jean nous présentent l’institut dominicain d’études orientales, l’IDEO, la bibliothèque (la petite et la très grande). Il est beau de voir des personnes qui dédient leur vie à la compréhension de l’Islam et d’entendre Adrien et Jean présenter chacun la thèse de l’autre. Les précieux témoignages sur leurs recherches et leurs lien avec l’islam sont un appel à la finesse et à l’humilité. Ils nous avouent leur frustration de chercheur qui trouvent que beaucoup se proclament islamologues mais peu l’étudient vraiment en profondeur. Par ailleurs, si certains Français viennent avec des idées trop préconçues sur l’islam, ils verront ce qu’ils veulent voir mais ne verront pas ce qui pourraient remettre en question leurs croyances. Frère Jean reprend les mots de Péguy : « Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ».

Frère Jean dit avoir compris ici au Caire une chose décisive sur son rapport à la vérité : « nous avons tendance à croire que nous pouvons posséder la vérité (ce qui est illusoire) mais c’est la vérité qui nous tient. Souvent, nous voulons adapter les faits pour valider nos thèses péniblement élaborées mais nous devons repartir de zéro. En réalité, il s’agit de se laisser posséder par la vérité, c’est à dire transformer par elle. Ce faisant, l’on découvre que nulle culture, nulle religion ne sont hermétiques à l’amour de Dieu comme l’ont notamment montré Charles de Foucauld ou le père Christian de Tibhirine. ».

Jean et Adrien nous ont dit ne pas être tentés par la conversion à l’Islam mais regretter, parfois, d’être les seuls à ne pas aller vers Dieu lorsque tous, de façon émouvante, vont vers la mosquée le vendredi. Jean nous a dit penser être heureux s’il devenait musulman mais que ce serait une perte de temps car cela le mènerait au même point mais vingt ans plus tard. L’essentiel est dans le cœur, ce serait donc un nouvel emballage inutile. Frère Adrien dit être devenu beaucoup relativiste sur les sujets secondaires et beaucoup plus attaché à l’essentiel de l’Évangile. Le plus important est la relation au Christ.

Nous fêtons l’anniversaire d’Adrien et de Mathilde autour d’un déjeuner de rois préparé par Mariam, la maman de Hani, notre valeureux chauffeur qui a dû faire face à nos arrivées en cascades à l’aéroport. Nous profitons de cette ambiance chaleureuse en plein milieu du magnifique et apaisant jardin de l’IDEO.  Puis, avant la tombée de la nuit, nous avons fait une agréable virée sur le Nil en felouque pour échanger sur notre journée.  Le calme environnant contraste avec l’effervescence de la ville.

Nous nous promenons ensuite dans Downtown avec le passionné Hegazy, qui a une formation d’ingénieur et urbaniste et a fondé une entreprise qui cartographie le dense et immense réseau des microbus au Caire. Plongeon dans l’ambiance cairote avec sa circulation dense, le concert de klaxons, les douces odeurs de fritures qui envahissent les rues, et la valse des piétons confiants au milieu du ballet de voitures, taxi, minibus et motos. Nous rencontrons sur la place Tahrir, Fatima, une Egyptienne francophone très heureuse de parler français avec nous. Nous recueillons le témoignage d’un jeune Egyptien qui a participé à la révolution de 2011 : “Dans cette révolution, nous avions sous-estimé la force et le pouvoir de l’armée dans ce pays. C’est eux qui ont commencé par confisquer la révolte populaire.”

Nous terminons notre journée par un dîner “Greek Club” alias le “club héllenique du Caire” au détour d’un dédale de rues où nous retrouvons les derniers valeureux, Augustin et la famille Colrat – qui n’ont pas pu prendre leur premier avion, mais sont finalement arrivés !

Lundi 1er novembre

Notre deuxième journée d’exploration cairote commence avec la rencontre de Farida, notre guide du jour. Farida est égyptienne, parfaitement francophone et chercheuse en philosophie. Avec elle nous entrons dans les mystères du Caire fatimide. 

Les Fatimides sont une dynastie chiite d’origine tunisienne qui a pris le pouvoir en Egypte autour du Xème siècle, alors que le chiisme contemporain est aujourd’hui davantage présent entre le Pakistan et le Liban, via l’Iran, l’Irak et la Syrie. Les Fatimides ont des points communs avec les chrétiens car ils vénèrent les saints et font des pèlerinages. Un héritage qui influence les Egyptiens sunnites d’aujourd’hui : prière dans des mosquées chiites, culte des saints assez marqué dans l’islam égyptien…

Farida  nous apprend que, dans l’histoire du Caire, à chaque mouvement politique, la ville  s’est étendue vers le Nord avec successivement le Vieux Caire, le Caire fatimide, puis Downtown et enfin New Cairo. Nous découvrons ainsi la majestueuse mosquée Ibn Tulun, la deuxième plus grande mosquée du Caire, bâtie au Xe siècle, juste avant la troisième dynastie des Fatimides. Cette mosquée incarne l’art de maîtriser le vide et les espaces : architecture aérée, aucune motifs géométriques, représentations picturales, vaste cour intérieure couverte… comme une continuité avec le ciel, l’impression d’infini se faisant signe de l’infini de Dieu. La mosquée doit en effet permettre au corps de se reposer et à l’âme de s’élever vers l’abstraction de la transcendance divine. Toutes les conditions sont réunies pour la contemplation. La mosquée Ibn Tulun a été un asile pour les pauvres et pour les malades mentaux avant de devenir un site touristique, nous offrant une réflexion sur l’avenir de nos églises occidentales qui ne sont que rarement des lieux d’hospitalité.

Nous avançons à pied dans les ruelles du Caire et nous émerveillons devant plusieurs autres mosquées fatimides qui sont, pour nombreuses d’entre elles, restées des lieux de prière. Nous retrouvons à chaque fois le « minbar »,  la partie la plus sacrée de la mosquée faite de matériaux précieux comme le bois ou le marbre polychrome. Jadis lieux d’enseignements, ces  mosquées  comportent également des espaces dédiés aux quatre différentes écoles juridiques de l’islam sunnite  : hanafite, hanbalite, chaféite, malékite.

Nous revenons à l’IDEO, chez les dominicains. En traversant le Caire nous apercevons la Cité des morts, nécropole où, depuis toujours, vivent de nombreux habitants et cohabitent les vivants et les morts. Les habitants prennent soin des tombes, de familles qui ne sont souvent par les leurs, en échange d’une maison. Sont-ce eux qui sont “en haut” et les morts “en bas” ? Ou les vivants qui sont “en bas” sur terre et les morts “là-haut” dans la vie éternelle ?

Nous avons rendez-vous avec Amr Saleh, professeur de l’université al-Azhar, lieu d’enseignement le plus reconnu du monde sunnite. Fondée en 988, c’est aussi l’un des plus anciens lieux d’enseignement islamiques au monde. Tous les enseignements de l’islam y sont donnés. Pour y entrer il faut notamment connaître le Coran par cœur. L’université fonctionnait historiquement grâce aux dons mais l’Etat en a repris le contrôle en 1961.

Amr Saleh, qui a étudié à l’université pontificale urbanienne à Rome, donne notamment un cours d’introduction au christianisme. La découverte de l’IDEO lui a permis de rencontrer des chrétiens “en vrai” et pas seulement dans ses études théoriques. Il nous partage sa vision de la foi, de la manière d’être croyant. Pour lui, le plus beau cadeau à faire à Dieu est un miroir. Et ce miroir, c’est notre cœur. Qu’il puisse rayonner de l’Amour de Dieu, refléter ce que Dieu est, refléter également ce qui est beau ou unique chez l’autre. Voir la différence entre l’autre et moi m’aide à mieux comprendre qui je suis, mes spécificités, et quel est mon chemin. Quelle qu’elle soit, la Vérité est une, et il y a autant de chemins pour y parvenir que d’âmes humaines.

Un échange qui nous amène à la question du dialogue interreligieux qui suppose deux éléments : la confiance et l’amitié.  En exemple, Amr dit ne pas comprendre le mystère de la Trinité mais faire confiance à son ami dominicain, le frère Jean Druel, présent avec nous, quand ce dernier lui dit ne pas être polythéiste. Un témoignage de confiance envers frère Jean qui de son côté fait confiance à Amr quand celui-ci lui dit que Mahomet n’est pas un chef de guerre violent. Une confiance issue de leur amitié.

La conversation s’achève sur le lien entre politique et religion. Amr Saleh invite à ne pas oublier que l’aspect politique, que la la loi, n’est que la coquille de l’œuf, un essentiel protecteur mais qui n’est pas le cœur nourricier de la foi. Il nous demande aussi si nous préférons être une personne gouvernée ou une personne croyante. Dieu/Allah peut-être un gouvernant ou un ami. “Tu choisis”.

La journée s’achève avec la messe de la Toussaint dans la chapelle des dominicains, où nous pensons aux personnes au Ciel qui nous sont proches.

Mardi 2 novembre

Nous partons tôt sous une lumière déjà claire et chaude dans notre minibus ou Hani, fidèle, nous attend joyeusement en cette heure matinale.  La journée s’annonce encore riche : nous quittons pour la première fois le Caire, pour nous enfoncer dans le désert du “Wadi el Natrun”, désert connu pour être le théâtre de nombreux récits bibliques et le berceau des premiers ermites chrétiens. Pour moi, c’est une plongée dans le cœur de l’Histoire chrétienne que je ne pensais pas vivre de sitôt : nous allons au monastère de Saint-Macaire de Scété, fondé au IVème siècle par Saint Macaire dit l’Egyptien. 

Saint Macaire est l’une des grandes figures fondatrices du monachisme chrétien. Il est l’un des Pères du désert et de nombreuses anecdotes de sa vie de moine sont enseignées encore aujourd’hui dans la Tradition sous le nom d’Apophtegmes (« Jardin des moines » en arabe). Même le plus occidental des moines novices ne manquera pas d’entendre, aujourd’hui encore, ces enseignements de la vie des premiers ermites chrétiens Égyptiens, dont toute la tradition monastique est l’héritière. 

Au fil des siècles, le monastère de Saint Macaire s’est dépeuplé et dans les années 70, il ne restait que six moines dans ces murs historiques. Avec l’appui du patriarche d’Alexandrie, le pape Cyrille VI, le monastère a été rénové sous l’impulsion d’une des plus grandes figures spirituelles de l’Eglise copte contemporaine : Matta el Maskine (Matthieu le pauvre). Cette refondation est un succès et le monastère est rebâti. Il compte aujourd’hui environ 120 moines. L’activité agricole du monastère est dense et nous voyons s’étendre les terres cultivées (palmeraies) comme des ailes vertes au milieu du désert. 

En plus d’être reçus dans un site hautement historique de l’Histoire chrétienne, nous sommes aussi au coeur d’un lieu qui occupe une place centrale dans les enjeux qui traversent l’Eglise copte depuis quelques dizaines d’années jusqu’à aujourd’hui: Matta el Maskine ne s’est en effet pas limité à rebâtir les mûrs du monastère et à le repeupler. Il a aussi insufflé une refondation dans l’esprit même de la vie monastique et de la Tradition Copte en revenant à la racine de la spiritualité des Pères du désert. Il a également constitué une riche Bibliothèque rassemblant des ouvrages écrits en langues coptes et grecques. 

Matta el Maskine a une aura spirituelle forte. Il centre sa spiritualité sur la christologie et une méditation autour de l’Incarnation. Mais si ses livres sont lus jusqu’en Occident, ils sont censurés pendant des années en Egypte. Le monastère de Saint-Macaire a en effet été marginalisé au sein même de l’Eglise copte à partir des années 1970, pour des raisons théologiques et politiques. Ces tensions ont culminé il y a trois ans avec l’assassinat d’Abba Epiphanios, évêque et supérieur de Saint Macaire. Le pape actuel, Tawadros, entretient cependant de bonnes relations avec le monastère – et celui-ci conserve un rayonnement important.

Nous sommes accueillis par un jeune moine, Abouna Markos, qui a vécu une partie de sa vie en Belgique et en Italie. Nous apprécions beaucoup son accueil chaleureux et son humour fraternel. Nous le suivons pour une visite des lieux historiques du monastère. Nous visitons plusieurs chapelles très belles, et le lieu où les reliques de saint Jean Baptiste ont été déplacées depuis la Palestine lorsque le contexte là-bas rendait leur conservation peu sûre. Nous chantons tous ensemble pour prier et nos chants attirent les visiteurs.

Notre programme est perturbé par l’arrivée impromptue du prince héritier du Luxembourg. Après cette annonce cocasse, Abouna Markos nous conduit à l’hôtellerie, récemment construite pour les hôtes, qui peuvent y être accueillis pour des retraites, et dédiée à Abba Epiphanios. Une grande table nous attend dans une longue et belle salle, dressée avec des nappes blanches et de jolis plats. Le repas est abondant et délicieux ! Abouna Markos se confie à certains d’entre nous sur sa vie monastique.

Après déjeuner, nous avons la chance de pouvoir avoir un entretien avec Abouna Wadid. Il est une figure spirituelle importante du monastère. Jeune architecte, il est entré comme moine à Saint-Macaire au moment de sa refondation. Il est l’un des plus proches disciples de Matta El-Maskine. C’est à présent un ancien dont la vie est marquée par une vocation très particulière : copte catholique par son baptême, il ne se convertit pas à l’orthodoxie à la demande de Matta el Maskine. Abouna Wadid a donc embrassé cette vocation œcuménique qui lui donne une place singulière dans le monastère. Très proche d’Abouna Matta, il a traduit certains de ses livres en français et également écrit des textes spirituels. Il est aussi l’oncle de Marie-Nil, ce qui nous permet d’avoir l’honneur de passer un moment avec lui.

Ce moment est riche d’enseignement. Nous parlons tout d’abord du Salut, du mystère du mal et de la souffrance. “Ton Salut est déjà présent, actuel, car il est ta relation vivante au Christ. L’essentiel, que ce soit chez les Latins, les Coptes ou les Russes, c’est comment vivre l’union au Christ, comment vivre l’incarnation, comment actualiser dès aujourd’hui le mystère de l’union personnelle. » À une question sur le mal et la souffrance, Abouna Wadid répond que : «  la venue du Christ n’a supprimé ni le mal ni la souffrance mais a en revanche transformé, pour toujours, le sens de la souffrance. Car l’épreuve de La Croix, vécue par le Christ par amour, a conduit à la Résurrection. Ainsi, la souffrance que nous vivons aujourd’hui n’est plus seulement injustice ou absurdité car le Christ, par La Croix, est allé au bout de la souffrance puis, par la Résurrection, l’a définitivement vaincue. »

Une question est ensuite posée sur le scandale des abus sexuels dans l’Eglise Catholique romaine et sur son appréhension par nous, jeunes chrétiens français. Nous prenons à ce moment-là la mesure des différences culturelles et générationnelles qui nous séparent. Abouna Wadid nous dit son incompréhension face à l’abondance du discours médiatique sur ces questions. Il pense qu’en Orient cet étalage serait plutôt une cause de honte et de déshonneur pour les victimes. Nous répondons que la vérité, quand elle est dite, permet à la honte de changer de camp. Cette manière de rendre justice lui semble étrangère. Pour lui, c’est la confiance brisée de personne à personne qui le peine, et le peu de miséricorde et de discernement produit par cet étalage public. Ce sujet nous sépare, mais il est le témoignage que nous avons besoin de la grâce et de l’Esprit Saint pour que nos cultures, nos identités, nos langages et nos âges ne soient pas des murs qui nous empêchent de nous rencontrer mais des occasions de saisir toutes les richesses que Dieu a mis en l’Homme.

Abouna Wadid nous parle ensuite de la vie monastique quotidienne à Saint Macaire. Les moines, comme en Occident, se lèvent au milieu de la nuit pour psalmodier. Mais, de façon différente, la vie à Saint Macaire est fondée, comme dans une grande partie du monachisme oriental, sur une tradition érémitique, ce qui frappe une grande partie d’entre nous. Nos monastères occidentaux sont en effet fortement imprégnés par la Règle de Saint-Benoît dite “cénobitique”, c’est à dire centrée sur la communauté. La vie des moines à Saint-Macaire, elle, est bien moins marquée par le rythme des temps communautaires. Comme nous l’explique Abouna Wadid, la question première est comment chacun vit le mystère de l’union au Christ. Il y a des moines qui vivent 90% de leur temps au travail de la terre, d’autres dans les livres, d’autres dans la prière. “Les moines Égyptiens cherchent à suivre l’inspiration de l’Esprit. La vie monastique est fondée sur la Liberté de l’Esprit. Ainsi, c’est le Père spirituel, suivant les inclinations du moine, qui aide celui-ci à organiser sa vie dans le monastère. Les temps communautaires, sauf quelques-uns, ne sont pas obligatoires. A contrario, le monde latin cultive le goût de la systématisation : tout doit ainsi être prévu par la règle.“ Il est vrai que l’importance de la Règle chez les Bénédictins et les Cisterciens est ce qui les distingue de beaucoup de traditions monastiques. Abouna Wadid nous confie en souriant qu’à l’opposé, chez les coptes, il y a une pénurie de règles, mais que le plus important est de veiller à ce que chacun, dans sa vocation personnelle, puisse vivre chaque jour le mystère de l’union intime au Christ. 

Après cet échange riche et déplaçant avec Abouna Wadid, Abouna Markos nous emmène voir les élevages d’autruches, dont les œufs, qui symbolisent la Résurrection, sont présents dans plusieurs églises du monastère. Moment tout à fait surprenant : nous nous retrouvons au milieu de ces immenses oiseaux qui balancent leurs cous et leurs becs étonnés sous le ciel rouge du coucher de soleil dans le désert. Ces belles autruches participent à l’économie du monastère. Leur viande et leurs oeufs sont vendus à des églises et des restaurants. 

Nous reprenons ensuite le minibus jusqu’à un autre lieu copte du désert où nous passerons la nuit : Anafora. Tout à fait différent de Saint-Macaire. Il s’agit d’une communauté nouvelle fondée dans les années 90. Nous sommes accueillis dans une hôtellerie magnifique, où beaucoup d’hôtes sont en train de finir de dîner. La nourriture, constituée exclusivement de produits locaux est une joie pour les yeux et la promesse d’une nuit douce, loin de l’agitation et des klaxons du Caire ! 

Mercredi 3 novembre

Avant de quitter le monastère d’Anafora, une partie d’entre nous assiste à l’office de 6h donné en langues copte et arabe. Les chants sont omniprésents et cadencent la célébration presque en continu. Un peu plus tard, nous visitons une nouvelle église construite clandestinement au printemps 2011, sur le site du monastère, à la faveur d’un départ des forces de police appelées en renfort au Caire alors que le mouvement révolutionnaire est en plein essor.

L’église est presque entièrement recouverte de fresques très colorées représentant différentes scènes de l’Évangile. Des figures modernes inspirantes, comme Martin Luther King, sont insérées dans certaines des représentations. Ces peintures ont aussi un rôle pédagogique : on nous explique que des cours de religion et de catéchèse peuvent ainsi avoir lieu dans l’église, l’enseignant s’appuyant directement sur les images pour transmettre aux élèves la connaissance des textes sacrés. L’une d’entre nous fait le parallèle avec la fonction indissociablement esthétique et pédagogique des vitraux d’églises et de cathédrales dans nos pays d’Occident.

Je relève une différence de fond avec les mosquées : par leur taille et leur aménagement (tapis etc), ces dernières permettent au corps de se reposer et par leur architecture très aérée et leur décoration sans représentations picturales, elles offrent à l’âme l’occasion de s’élever de l’abstraction vers la transcendance de Dieu. Les conditions sont réunies pour qu’on entre en état de contemplation. Les églises peintes, quant à elles, portent davantage la trace de l’incarnation, d’un Dieu fait homme et transfigurant le cours de l’Histoire humaine.

De retour au Caire, nous visitons le musée antique accompagné d’un guide passionné et passionnant : Halim. Ce musée historique, qui a été fondé 1902 sur la place Tahrir, est en train d’être démantelé pour alimenter les collections d’un nouveau musée en construction aux abords du Caire, à Guizeh, mais les pièces encore en place sont extraordinaires : gravures, papyrus, artisanat, orfèvrerie, statues, sarcophages, trésors,tombeau de Toutankhamon… Beaucoup d’entre nous sont frappés par le fait qu’il y a 5000 ans, la société égyptienne était capable de telles prouesses artistiques. 

Nous passons ensuite la soirée à CILAS (Cairo Institute for Liberal Arts and Science), école libre de sciences sociales fondée par Karim, un ami de Marie-Nil. Cette école, située dans une ancienne maison du Caire fatimide juste en face de la mosquée du Sultan Hassan, propose des cours variés, dans de nombreuses disciplines (sociologie, philosophie…) et réunit des étudiants et des enseignants d’horizons et de parcours très différents. Il est assez bouleversant de voir des personnes qui prennent des risques pour pouvoir faire ce qui nous paraît si banal : se réunir pour échanger, débattre de l’actualité, apprendre à penser… On se sent petit à côté de personnes qui non seulement luttent pour la justice et la beauté mais en plus conservent la paix et la confiance intérieures.

Le thème de la soirée porte sur la laïcité. Deux interventions assurées par notre groupe présentent la laïcité française. S’ensuit un échange très riche sur le rôle de la religion dans la société et les interactions entre religion et politique. Nous constatons des contextes et des histoires tellement différents qu’il est souvent difficile de s’entendre (surtout en anglais !) sur le sens des mots et la portée des idées. En Egypte, dans des milieux intellectuels du type CILAS, la crainte est globalement du côté d’une identification entre religion dominante et pouvoir étatique, et d’une instrumentalisation de la religion par le pouvoir. En France, dans nos rangs, la crainte est plus du côté d’une laïcité déviant vers une tentative de neutraliser la dimension religieuse de la société et ne se contentant plus de séparer Eglise et Etat, et d’assurer la liberté religieuse des membres de la société. Comment penser un articulation entre politique (au sens d’une action pour le bien commun) et religion qui ne soit ni de l’ordre de l’instrumentalisation de la seconde par la première ni de l’ordre de la défiguration de la seconde par ambition de s’emparer de la première ? 

Jeudi 4 novembre

Nous entamons notre cinquième jour au Caire. Plus les jours passent, plus nous sommes émerveillés par ce pays bouillonnant, dépaysant et si chaleureux.

Nous commençons notre journée par la visite d’un atelier d’artisanat, avec le calligraphe Wahdan, et nous découvrons plus particulièrement l’atelier de céramique, avec toutes les étapes de fabrication, de la préparation de la terre à la peinture finale. Une fois de plus, nous sommes émerveillés par la beauté de l’art islamique.

Nous continuons notre journée avec la visite du quartier du Vieux Caire, situé dans le Sud de la ville, sur la rive droite du Nil, à l’emplacement de l’ancienne ville de Fostat. Ce quartier, qui contient les ruines de l’ancienne forteresse romaine du nom de « Babylone », abrite les plus anciennes églises du Caire, la plus ancienne mosquée d’Egypte (Amr Ibn el As, construite au VIIème siècle), et la plus ancienne synagogue d’Egypte, Ben Ezra (construite au IXème siècle dans les murs d’une église du IVème siècle). Selon la Tradition, c’est dans l’une des travées de la synagogue que le prophète Jérémie aurait rassemblé les Hébreux après la destruction du Temple par Nabuchodonosor tandis que, dans l’autre travée, la fille de Pharaon aurai tiré Moise des eaux et la Vierge aurait donné son bain à l’Enfant Jésus. Les strates de la Tradition se superposent ainsi comme les strates architecturales !

L’Eglise dite « suspendue » (car elle a été construite sur l’une des portes de la forteresse romaine), construite au VIIème siècle, est le siège du patriarcat copte depuis le XIème siècle. Elle comprend des icônes très célèbres, notamment de Saint-Georges (saint très important pour l’Eglise copte, Mar Guirguis) et de Saint Jean-Baptiste. L’Eglise de Saint Serge et Saint Bacchus, que nous visitons ensuite, est particulièrement belle et ancienne (elle comprend des colonnes du IVème siècle). Selon la tradition, la Sainte famille aurait séjourné dans sa crypte pendant son séjour en Egypte. La beauté de ces édifices nous rappelle une fois de plus le génie égyptien. Mais ce qui a encore davantage frappé certains d’entre nous, ce sont certains éléments architecturaux qui nous font clairement penser à des éléments architecturaux typiques de mosquées, comme le Mihrab. Le dialogue possible entre les religions se lit sous nos yeux.

Après ces différentes visites nous partons pour le Mokattam, la montagne du Caire où vivent les chiffonniers et où se trouve la plus grande église du Moyen Orient. On nous prévient : on saura rapidement qu’on est arrivé à l’odeur.

Concrètement, c’est dans ce quartier que s’effectue le tri de tous les déchets du Caire. Les chiffonniers (des coptes venus de Haute Egypte – comprendre Egypte du Sud – il y a quelques décennies) sillonnent la ville avec leurs camionnettes pour ramasser des sacs de déchets qu’ils empilent à l’arrière de leurs véhicules. Les déchets sont ensuite triés dans leur quartier avant d’être vendus. Ce quartier est donc un véritable lieu « industriel » de tri mais également un lieu d’habitation. Les chiffonniers vivent au milieu des déchets. Les appartements, les bars, les magasins, cohabitent avec les ateliers de tri et les déchets qui inondent les rues. Je me demande ce que ce doit être en plein été quand il fait une chaleur insoutenable.

Malgré leurs conditions de vie difficiles, nous sommes frappés par les regards des personnes dans la rue. Foucauld témoigne « Des regards ouverts, curieux sans être intrusifs, reflétant, dirait-on, une joie de nous voir. Ils ont des regards qui embrassent. Avec beaucoup de personnes, nous échangeons des signes amicaux de la main, lancés parfois depuis la fenêtre des voitures. Cela me fait songer aux regards des rues de France, si souvent soucieux ou méfiants, comme si la peur était l’affect qui commandait beaucoup de nos interactions sociales. »

Nous arrivons au sommet de la colline, dans le monastère Saint Simon le Tanneur où nous sommes reçus comme des rois par Hani (pas notre chauffeur, un autre Hani que nous nommerons ci-après Hani II pour faciliter la compréhension des lecteurs :)). Hani II nous emmène visiter la plus grande église du Moyen-Orient : une impressionnante église creusée à même la roche, construite dans les années 1980 par les chrétiens coptes du quartier qui n’avaient pas d’église pour eux. Des bas-reliefs relatant différents épisodes de la vie du Christ ornent la roche. Hani II nous explique que cette église commémore un miracle fondateur pour les coptes : le sultan fatimide Al-Muizz aurait mis à l’épreuve le patriarche de l’époque en faisant référence au verset de la Bible « si vous aviez de la foi comme un grain de moutarde, vous diriez à cette montagne : Transporte-toi d’ici là, et elle s’y transporterait ». Si la foi des coptes était vraie, la montagne du Mokattam devait se déplacer. Après 3 jours de prières, et sur les consignes de Saint Simon le Tanneur, la montagne se serait déplacée jusqu’à l’endroit actuel.

Nous échangeons ensuite avec Mina, anthropologue et enseignant à CILAS, qui nous dresse l’histoire du monde copte au cours des cinquante dernières années, sur les marches mêmes de l’immense l’Eglise où nous assistons en parallèle aux préparatifs de la grande soirée du prière du jeudi soir. Mina nous éclaire aussi sur les divisions internes du monde copte : divisions politiques, sociologiques et spirituelles. Nous découvrons un peu plus les liens complexes entre Église copte et pouvoir en Égypte. La notion générale de « Chrétiens d’Orient » nous semble perdre un peu plus de sa consistance.

Après ce riche échange, nous traversons à nouveau le quartier des chiffonniers pour aller à la rencontre des petites sœurs de l’enfant Jésus. Nous sommes reçus autour d’un goûter exquis par trois religieuses rayonnantes : toutes simples mais si accueillantes et souriantes. Elles nous expliquent leur vocation : vivre la simplicité de la vie de Nazareth. Visiter ceux qui en ont besoin. Accueillir. Aimer. Ces petites sœurs travaillent et vivent très simplement, en cherchant à « donner Jésus au monde », là où elles sont. L’une des Sœurs évoque son père qui lui avait donné la joie comme critère de discernement. Cela me rappelle Dorothy Day : « vous reconnaîtrez votre vocation à la joie qu’elle vous procurera ». Dans cette petite fraternité au bout du Caire, nous nous sentons un peu à la maison. Nous concluons cette intense rencontre par un temps de prière en français, en arabe et en copte avec à la fin la prière de Charles de Foucauld « Mon Père, mon Père, je m’abandonne à Toi ». On aurait dit un temps de prière du lundi du Dorothy. Mais avec de toutes petites et si grandes religieuses. Au Caire.

C’était magnifique.

Vendredi 5 novembre

La journée démarre agréablement avec un petit-déj jus de mangue / pâtisserie égyptiennes (le combo gagnant!) dans le parc Al-Azhar, qui nous révèle une magnifique vue sur la Citadelle au loin. Pour y arriver, Augustin s’adresse à un égyptien dans la rue : 

“ – Je cherche mon chemin pour le parc Al-Azhar… c’est tout droit ?

  • Attends, tu me demandes ton chemin, je vais te répondre, mais c’est moi qui indique la route. (petit silence de 10 secondes). C’est tout droit “

Ici le vendredi est le 1er jour du weekend, le parc fourmille donc de parents et enfants venus pique-niquer ou se promener en famille.

Nous tentons ensuite une excursion au souk, en nous perdant dans le quartier des équipements de cuisine : regards étonnés des locaux qui s’interrogent sur notre intérêt pour les fours…

Nous partons pour la nécropole de Gizeh, à l’interface entre l’immense métropole du Caire à l’Est et le désert à l’Ouest.  Trois magnifiques édifices se dévoilent soudain sous nos yeux : les pyramides de Khéops, Khéphren et Mykérinos. Nous sommes émerveillés par la grandeur de ces merveilles construites il y a plus de 4000 ans, en 20 ans, sans interruption, et sidérés par le génie des égyptiens de l’époque qui n’avaient pas encore la roue à leur disposition.

La banalité du matériau utilisé (la pierre), la pureté et simplicité de leur forme triangulaire, la puissance du sens spirituel manifesté (élan vers le ciel, la lumière, le soleil) : voilà ce qui constitue la beauté de ces monuments, et leur transcendance. Mais on peut relever aussi une ambiguïté dans ces oeuvres : leur fonction est-elle d’exalter la puissance politique des chefs et de les sacraliser ou bien est-elle d’abord d’exprimer la relation entre le monde visible et le monde invisible et l’importance pour le premier de rechercher et d’être déférent vis-à-vis du second ?

Nous pénétrons ensuite à l’intérieur de la pyramide de Khéops : une longue ascension nous mène dans une pièce funéraire toute simple, où ne subsiste qu’un tombeau vide…et une chaleur étouffante. L’expérience de s’introduire dans un tel édifice chargé d’histoire marquera nos mémoires! 

Sur la route du retour, notre chauffeur se fait confisquer ses papiers par la police. Nous nous sentons impuissants face à ce système qui nous semble injuste et où les backchichs sont monnaie courante, leurs bénéficiaires étant d’autant plus gourmands que la situation économique du pays n’est pas au beau fixe.

Nous arrivons donc, non sans inquiétude pour notre chauffeur, dans le quartier de Zeytoun, où Mina nous fait visiter son atelier d’iconographie. Dans un style moderne, il actualise la Bible au regard de la situation en Egypte : Jésus se tient au milieu de nous, dans le resto du quartier où l’on boit un café noir et on fume la chicha, la Sainte Famille se trouve séparés des visiteurs par des tanks et barbelés. Il nous raconte que son style ne fait pas l’unanimité parmi les croyants. Son dynamisme, son rire détonant et sa gentillesse nous touchent particulièrement. La soirée se termine autour d’un bon Kochari, un plat traditionnel égyptien où se mélangent riz, pâte, lentilles, oignons frits et sauce tomate.

Samedi 6 novembre

Nous nous retrouvons ce matin à l’est du Caire, au pied de la citadelle de Saladin, devant un vaste complexe de deux mosquées.

Ce voisinage immédiat est étrange : une mosquée néo-mamelouke à droite (Al Rifa’i) jouxte celle du sultan Hassan, bâtie au XIVe. Les deux sont séparées d’une courte ruelle que nous empruntons pour rejoindre Farida à l’entrée de la première enceinte, la plus ancienne. Sur le fronton, ces mots : « N’entrent ici que ceux qui veulent embellir la maison de Dieu ». En fins géomètres, nous pénétrons donc. Sur le pan droit, dans un cartouche de caractères coufiques, la shahada. Des motifs de lotus chinois et de fleurs de lys parsèment les murs. Une fois parvenus dans la cour pavée, nous contemplons les quatre arcades où s’abritaient les différentes madrasas. Celle orientée vers la Mecque abrite un splendide mirhab en marbre polychrome. Des dizaines de luminaires sont suspendus à la voûte par de longues chainettes de dix mètres. Nous imaginons avec Camille l’enseignement des élèves en internat à la lueur de ces lampes. Comme la frise de stuc attire notre regard, Farida nous lit alors le verset du trône (sourate de la vache) qui y est inscrit : « […] Son Trône déborde les cieux et la terre, dont la garde ne Lui coûte aucune peine. Et Il est le Très Haut, le Très Grand. ». Marie note qu’à la différence de vitraux chrétiens destinés à la contemplation commune, ces inscriptions s’adressent aux lettrés. D’où l’importance de l’apprentissage de l’arabe pour tout musulman : le premier verset de la sourate 96 où Gabriel s’adresse à Mahomet n’est-il pas « Lis au nom du Seigneur » ? Dans une salle latérale, tandis que nous découvrons le cénotaphe du sultan et un gigantesque lutrin boisé, un guide entonne la shahada.

En sortant de la mosquée, notre guide nous arrête devant « la plus belle spolia du Caire », discrètement incrustée à droite du porche : une fine colonnette prise à Jérusalem, où figure le dôme du rocher.

Le bâtiment voisin, bien plus récent, est un négatif complet de la mosquée Hassan. A peine rentré, le visiteur est débordé de motifs et couleurs qui occupent chaque paroi de la vaste salle de prière. Farida nous convie son écœurement devant ce qui lui semble une peur panique du vide : l’artisanat égyptien (plafonds à caissons mamelouks, les muqarnas en nids d’abeilles) trouve grâce à ses yeux mais pour le reste, l’architecte européen lui semble avoir commis une mosquée rococo.

Une fois sortis, nous traversons la rue pour monter à CILAS. Là nous rejoignons Karim, Mina, et une demi-douzaine de jeunes réunis pour une matinée de discussions. Mina débute la séance et nous présente son travail sur les annotations bibliques d’un prisonnier rencontré via le « Prison service » de l’Eglise copte (fondé en 1984). Quels sont les passages qui ont touché cet homme enfermé ? Nous lisons silencieusement ses notes. Les apôtres emprisonnés (Ac, 5:19), la vie de Jonas, le Christ au Prétoire (Mc, 15:16), la visite aux prisonniers (Mt, 25:36). On le sent très sensible aux miracles (tremblement de terre qui occasionne la fuite de Paul) et aux rêves (ceux de Joseph) : dans sa geôle il cherche à distinguer les miracles de sa vie, les signes qui ont marqué son séjour d’homme libre et distrait. Un homme de l’assemblée, étudiant à CILAS, demande si l’Eglise ne serait pas une prison, où l’on ferait payer les croyants pour leurs péchés. Mina répond qu’on est libre de la quitter, aujourd’hui plus que jamais. C’est la volonté d’être un seul corps dans le Christ, unis par l’amour qu’Il nous a témoigné le premier, qui nous fait demeurer ensemble. En vérité, vers quelles idoles nous précipitons-nous quand nos lâchetés ou notre désespoir nous font cesser de prier…En France, ce triste spectacle : combien de fuyards qui se font passer pour des évadés ?

Farida prend la suite de Mina pour présenter 3ali Shariati, philosophe et militant politique iranien très actif de 1960 à 1980. Le concept « d’édification de soi » est central dans le texte présenté. Les deux égarements qui guettent l’homme moderne : être le jouet de traditions non vécues ; à l’opposé n’être qu’un pantin agité par de vaines libérations. 3ali ne nous souhaite d’être « ni moines retirés du monde, ni marxistes révolutionnaires » : son œuvre est marquée par une recherche de l’équilibre entre ces pôles opposés. Il enseignait le Coran comme Sartre, dont il était l’ami, traduisit Fanon en farsi, lisait assidûment l’islamologue chrétien Louis Massignon dont il avait été l’élève, et a contribué à la revue Esprit. Le plus important à ses yeux : la dévotion, qui conduit par elle-même à la lutte pour la justice. Il puise souvent aux mystiques (notamment El Hallaj).

Marie Nil conclut le trio en précisant trois notions essentielles développées par la théologie chrétienne de la libération : l’option préférentielle pour les pauvres, l’idolâtrie et le péché structurel. Fadi, notre compagnon de voyage égyptien, poursuit et décrit la traduction arabe récente de Gustavo Gutierrez dans la maison d’édition dominicaine Al Aquini (qui publie des ouvrages de théologie chrétienne en arabe), à laquelle il a contribué en participant à un groupe de discussion autour de la théologie de la libération. Ce fut une grande découverte pour lui, alors que la théologie et la littérature spirituelle en général lui était lointaines (sauf des lectures de Matta el Meskine et les enseignements des pères du désert). Discussion sur le sens de cette préférence pour la pauvreté, présente dans les Béatitudes. Une jeune égyptienne s’interroge sur l’interprétation de la parole christique « Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, et, quand vous le voulez, vous pouvez leur faire du bien ; mais moi, vous ne m’aurez pas toujours » (Mc, 14:7).

Déjeuner chez un rôtisseur voisin. Sur les devantures, ces mêmes associations improbables : après l’autruche, le pape et la Vierge (à st Macaire), l’affiche marie ici allègrement Mohammed Ali et une broche de kebab.

Après-midi dans le parc pris de l’Opéra, sur l’île Guezira, en compagnie d’amies alexandrines et de Fadi, puis d’amis de CILAS conduits par Karim et Farida. Ahmed, docteur en philosophie politique et enseignant à CILAS, nous propose une intervention autour du « Left Islam » et nous introduit à la figure de Hassan Hanafy, philosophe égyptien qui a notamment théorisé la notion de « gauche islamique », et vient de mourir quelques semaines plus tôt.

Le soir, nous fêtons l’anniversaire de Mathilde sur les toits du Caire. Camille rentre d’une journée de peinture sur les bords du Nil avec une toile bien entamée. Adieux à Fadi. Le lendemain, après l’office à l’IDEO le matin et le sermon de Frère Emmanuel, nous quittons Le Caire – le coeur rempli de joies et de souvenirs !

L’égalité

Depuis quelques semaines, je donne des cours particuliers de français à P… Je l’aide à préparer un concours de la Fonction publique qui lui permettrait de devenir agent d’entretien titulaire. Nous nous voyons une fois par semaine. À chaque cours, P… se confond en excuses à mon égard : elle est désolée de prendre de mon temps, de ne pas faire suffisamment de progrès, de commettre les mêmes erreurs de séance en séance… Lorsque je lui demande un exercice et que je m’éloigne le temps qu’elle le réalise, je l’entends qui se houspille elle-même : « Nulle, tu es nulle… Ce n’est pas bien… Tu n’as pas honte ? » Plus que de la honte, je crois qu’elle ressent de la gêne. Elle est convaincue qu’à cause de personnes « comme elle », des personnes « comme moi » gâchent leur vie pour rien. Selon cette conception, les premières seraient le fardeau des secondes. J’ai tendance à penser que la vérité est tout autre : que les riches sont le fardeau des pauvres ; que ce sont les pauvres qui peuvent nous sauver, nous, les riches bien portants et sûrs d’eux-mêmes, en nous faisant prendre conscience de notre vulnérabilité et de notre besoin de salut.

Je m’interroge sur les causes de cette attitude si profondément ancrée chez P… Est-elle provoquée par ce que je dis ou par ce que je fais ? Y a-t-il un problème dans la méthode de travail que je lui impose ? Je ne crois renvoyer aucun sentiment d’impatience ou d’insatisfaction. J’effectue ce cours par choix, j’apprécie cette heure hebdomadaire passer avec P…, à essayer de l’accompagner dans la préparation de son concours. Je ne pense pas non plus trop exiger d’elle. La preuve en est qu’elle fait des progrès notables et saisit de mieux en mieux l’enjeu des exercices demandés. Pourtant, quand je la félicite, un sourire voilé de légère tristesse se dessine sur son visage. « Tu es gentil » me répond-elle et cette phrase sonne comme s’il ne pouvait y avoir aucun bienfondé à mes compliments scolaires. 

Je décris cette situation à un ami, vieux briscard au cœur tendre, routier expérimenté des relations humaines. 

Lui : « Que lui dis-tu dans ces cas-là ? » 

Moi : « Je lui dis que c’est bien, qu’elle progresse… J’essaye de lui renvoyer de la douceur… Je lui dis qu’elle ne vole pas mon temps et que je suis content de l’aider. » 

Lui : « Mais aimes-tu lui donner ce cours ? » 

Moi : « Oui… » 

Lui : « Il faut lui dire clairement. Lui dire que tu aimes ce temps ; que ce temps que tu donnes est aussi un temps où tu reçois ; que vous passez un bon moment ensemble. Il faut qu’elle le sache. Si elle le comprend, la colère qu’elle a contre elle-même sera en partie compensée par la joie qu’il y a à te savoir heureux de l’aider. » 

Ces paroles ont été une lumière et cette lumière a eu son efficace. J’ai appliqué le conseil d’autant plus facilement que ces mots reflétaient ce que je vivais intérieurement. P… est plus sereine, moins dure avec elle-même. Une égalité nouvelle anime notre relation durant ces cours. Ni l’égalité des savoirs, ni l’égalité des avoirs, mais une égalité d’un autre genre : l’égalité des estimes réciproques, de la considération reçue de la part d’autrui, de la joie d’être réunis pour ce travail enrichissant pour l’un comme pour l’autre. Le sentiment d’être une charge dont on s’occupe s’est atténué chez P… Je la sens plus légère, moins prompte à penser que j’ai forcément quelque chose de bien mieux à faire.   

La conscience du bonheur que l’autre trouve à se donner à nous facilite l’amour envers nous-même. Donner et recevoir sont joints quelque part dans nos cœurs invisibles.  

Soma

POÈMES DE L’APPEL

Par Foucauld.

Tu ne m’appartiens pas.

En arrière de ma vie, l’obscurité,

Et sous mes pas, l’impermanence.

Je ne m’appartiens pas.

En avant de ma vie, l’incertitude,

Et au-dessus de moi, les étoiles mouvantes.

Seulement le tenace désir 

D’écouter Ta promesse

Me recréer. 

***

Comme une mouche obstinée

Butant sur l’incompréhensible obstacle de la vitre

Qui la sépare de l’odorant jardin fleuri,

Nous butons les uns contre les autres,

Nous fracassons contre le mal,

Nous fissurons contre la peur.

Il n’y a plus que la pensée entortillée 

Dans ce qui la nie, l’humilie et l’afflige. 

L’obstacle seul se fait réel, devient un mur.

Par quel élan lucide, par quel emportement pur, parviendrons-nous

À gagner la hauteur où se font sensibles Tes dons,

Ceux-là qui ne cessent de s’offrir comme vie véritable ?

***

Le ciel pâle me dévisage

sans me voir,

la lumière glisse en moi

sans me toucher :

toute l’innocente beauté du monde m’enveloppe

sans m’inclure en ses jeux.

Je me sens la parcelle d’une profuse indifférence.

De quelle nature serais-je l’enfant perdu,

par quel mystère mon cœur en serait-il exclu ?

Ma pensée se cogne à ma vie

comme un insecte sur le miroir.

Ma conscience ébréchée libère

un appel éperdu.

Calais, à la frontière d’un monde

Calais, à la frontière d’un monde

Par Anne Waeles — février 2021

Je suis partie quelques jours à Calais, pour me rendre compte d’une réalité dont je n’ai que de vagues informations, et pour être inspirée par les personnes qui oeuvrent là-bas, présentes dans ces marges du monde, qui répondent à l’exigence de l’évènement.
Évènement : fait auquel aboutit une situation, tout ce qui se produit, tout fait qui s’insère dans la durée. La situation à Calais n’est pas un simple fait, et elle n’est pas non plus fatale, je m’en rends compte là-bas. Elle pourrait être réglée s’il y avait une volonté politique de le faire. Mais surtout, plus qu’elle ne se produit, elle est produite, par les guerres évidemment, puis par l’État français, par la Grande-Bretagne, par l’Union Européenne, par la mairie.

À la gare, je suis accueillie par Philippe et Abdullah. Philippe est jésuite, il vit dans une maison avec des exilés. Abdullah est un de ses colocataires, il vient d’Afghanistan. C’est chez eux que je suis accueillie quelques jours. Ils sont plusieurs par chambre. Philippe dort sous la tente, sur le terrain devant la maison, avec Michel.
Parce qu’en face il y a la « crèche », c’est une maison diocésaine que le Secours Catholique a aménagé en lieu d’hébergement. La mairie cherche à décourager cette initiative, pour l’instant par la visite d’une commission de sécurité.
Pour que le lieu soit aux normes, il faudrait un système d’alarme incendie centralisé. Des travaux couteux et longs. Peut-on vraiment penser qu’il faille mieux dormir dehors, sous la tente, et être réveillé chaque matin par la police, que d’être au chaud, dans un lit, dans une maison qui sinon serait inoccupée, et où il n’y a pas d’alarme incendie centralisée ? C’est cela qu’on appelle la politique ?
Alors Philippe dort sous la tente, pour manifester quelque chose de la réalité : on ne veut pas que les exilés soient visibles, on ne veut pas non plus qu’ils dorment à l’abri, mais ils pourraient tout aussi bien dormir sous la tente, à côté de la maison. La directrice de l’école voisine s’est inquiétée en voyant des tentes apparaître. Puis rassurée, finalement c’était « le prêtre » qui y dormait.

Le lendemain, Philippe est parti pour la journée, je me sers dans les placards pour le petit-déjeuner, comme il me l’a indiqué. Dans la maison, une icône de la sainte famille en exil d’Arcabas côtoie une citation de l’essai Carte Blanche, L’État contre les étrangers, et une déclaration des Droits des personnes sans-abri. Je suis accueillie tour à tour par les gars qui vivent là et qui n’ont pas l’air surpris qu’il y ait du passage dans la maison. L’un part au lycée pour sa formation d’électricien, l’autre nettoie la salle de bain, un autre me demande si je veux manger des œufs pour le petit-déjeuner, Abdullah m’accompagne au Secours Catholique où je vais passer la journée. Le soir on mangera ensemble, et Philippe évoquera les miettes sur la table et les choses communes qui ne sont pas toujours considérées comme telles, mais où chacun vient simplement puiser ce dont il a besoin. Cette vie commune qu’ils aménagent, je me dis que c’est déjà un début de politique.

« La rétention en France et en Europe est d’abord une machine à broyer les étrangers. Les personnes réveillées dans leur tente par des hurlements et ces duvets lacérés, ces personnes interpellées aux guichets de préfecture, contrôlées dans la rue, humiliées, menottées, matraquées, assignées dans des chambres d’hôtel, ces personnes qu’on enferme avec leurs enfants, ces jeunes qui vivent dans la rue dont on radiographie les dents ou les poignets, tout cela n’a pas seulement pour objectif d’expulser d’Europe 6000 personnes par an. Tout cela est puissance de mort. »

Carte Blanche, L’État contre les étrangers, Karine Parrot

Le matin, au Secours Catholique, j’assiste à une réunion où tous les salariés et bénévoles font le point sur leurs actions. On commence par écouter Calais Border Broadcast, le nouveau projet de radio lancé par le Secours Catholique, qui vise à diffuser toutes les informations sur les services proposés par les associations à Calais, le droit d’asile en France et en Angleterre, diffuser des nouvelles, et donner la parole aux exilés sur différents sujets dans des ateliers radios. La radio diffuse en français, en anglais, en arabe, en persan, en pastho et en tigrina. Puis la réunion s’anime au gré des différents sujets du moment. On fait remonter les discriminations dont on a pu être témoins : certains supermarchés refusent l’entrée aux migrants, certains chauffeurs de bus ne s’arrêtant pas aux arrêts où il n’y a que des personnes racisées, les contrôles au faciès sont habituels à la gare. On discute des inquiétudes actuelles, notamment de la commission de sécurité envoyée par la mairie à l’accueil de jour comme à la crèche.
À Calais la politique n’est pas une option. À tous les échelons, l’administration met le travail des associations en échec : menace de fermeture de l’accueil de jour du Secours Catholique – le seul de Calais, arrêtés anti-distribution gratuite de nourriture et de boisson dans la ville, démantèlement quotidien des camps et confiscation des affaires des exilés et de leurs tentes. Je prends conscience de l’ampleur de l’action de l’État contre les étrangers, qui vise à les rendre invisibles et à les nier dans leur humanité.
Je découvre en même temps la persévérance ardente de nombreux bénévoles, qui se mettent au service de leurs frères et soeurs, et ne se laissent pas décourager par l’ampleur de la tâche et le cynisme de leurs adversaires politiques. Dans l’équipe de bénévoles du secours catholique, beaucoup sont retraités, beaucoup viennent de milieux populaires, il y a aussi d’anciens exilés. Je découvre aussi leur créativité au service du bien commun. On évoque la possibilité de tenir des banquets avec des chefs cuisiniers dans Calais pour contester les arrêtés anti-distribution. On annonce la venue de l’évêque d’Arras Mgr Olivier Leborgne et de la présidente du Secours Catholique, Véronique Fayet, pour interpeller l’État et demander l’ouverture de lieux d’hébergement et d’accueil et la fin des politiques d’expulsions. On parle de l’étude à venir pilotée par la plateforme des soutiens aux migrants, qui fédère toutes les associations d’aide aux migrants du littoral franco-britannique : réaliser une nouvelle étude pour actualiser celle de 2016, et comprendre les difficultés des exilés, ce qui les a amenés là et ce dont ils ont besoin. Une deuxième étude fera un bilan des politiques publiques avant les législatives et présidentielles de 2022 pour influer sur la campagne et formuler des propositions.

L’après-midi, près de 400 personnes viennent à l’accueil de jour, pour prendre un café, jouer au foot ou au ping-pong, recharger son téléphone, faire sa lessive dans les lavabos, se faire tirer le portrait par une dessinatrice, discuter. Quelques heures volées à un quotidien de soucis et de survie. Arthur qui cherche à créer une école pour les exilés à Calais vient donner un cours d’anglais. Dans un coin de l’immense salle, une dizaine de gars sont massés autour de lui, les visages attentifs et réjouis.
Je suis frappée par le public : majoritairement jeune, exclusivement masculin. Il y a quelque chose d’infiniment pesant dans la combinaison de leur force vitale et de leur désœuvrement. À 16h je suis sonnée par ce tourbillon, et je m’éclipse pour aller voir la mer.

Le samedi Arthur me fait visiter l’auberge des migrants. Un immense hangar où plusieurs associations travaillent conjointement pour préparer des repas à distribuer – une cuisine de collectivité y est installée –, distribuer des vêtements et des tentes, fournir aux exilés de quoi se chauffer. On discute quelques instants avec des jeunes qui se relaient pour fendre des bûches venues d’Allemagne pour en faire des sacs de 7 kg à livrer dans les camps, beaucoup d’entre eux sont anglais, comme de nombreux bénévoles à Calais. Au-dessus de l’atelier bois, un petit écriteau donne du coeur à l’ouvrage : Welcome to the good side of history.

Le soir je visite la maison Maria Skobtsova, fondée par des Catholic Workers à Calais. Je suis accueillie par deux jeunes bénévoles, Marie et Brandon, qui vivent là avec trois familles. La maison a vocation à accueillir les personnes parmi les plus vulnérables, qui leur sont envoyées par d’autres associations : des familles, des femmes seules, des personnes malades ou handicapées. Chacun fait la cuisine à tour de rôle, le menu est iranien ce soir là. Après une bénédiction du repas, les discussions s’animent en plusieurs langues, on se sent vraiment dans un foyer. À l’étage, une femme enceinte se repose. D’un instant à l’autre elle peut avoir besoin d’être conduite à la maternité. Après le diner nous partageons un temps de prière avec Brendon et Marie, dans une partie du salon qui fait office de coin prière. Quand le rideau est tiré, c’est le signal qu’il faut se faire discret. Chacun peut se joindre à la prière qui a lieu chaque soir et matin, et souvent les uns et les autres prient côte à côte, selon leur langue et leur foi. Dans la maison devenue silencieuse, sous les icônes de Jésus et son ami, et de Marie Skobtsova (une sainte orthodoxe audacieuse qui suscite ma curiosité), nous prions pour que toute la maison puisse accueillir la vie du bébé à naître, déjà appelé Timothée. C’est le début du Carême, et nous ouvrons la Bible pour tomber sur le livre d’Isaïe : N’est-ce pas plutôt ceci, le jeûne que je préfère : défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug; renvoyer libres les opprimés, et briser tous les jougs ? N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé, héberger chez toi les pauvres sans abri, si tu vois un homme nu, le vêtir, ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair ?

Je repars de Calais bousculée. Je n’ai pas vu de camps, mais le tunnel au loin, et le port. Je n’ai pas vu les camps : on veut les rendre invisibles, mais ils sont présents partout à Calais, dans les discussions, dans les traits fatigués des exilés que l’on croise avec leurs affaires dans la ville, dans la pesanteur de cet après-midi à l’accueil de jour.
Je me demande de quoi Calais est vraiment la frontière. Je me dis aussi que pour moi, femme blanche et de classe moyenne, il n’y a pas de frontière. Les frontières sont pour les étrangers, mais surtout pour les pauvres. Plus une personne étrangère est riche, moins elle est étrangère. Je me demande si j’ai envie d’habiter le monde duquel Calais est la frontière. Ce monde où de l’autre côté se tiennent ces personnes qu’on appelle migrants – illégaux ou légaux – parce qu’on les a exclus.

Quelques jours après être rentrée à Paris, je reçois un courrier de Philippe, qui m’annonce qu’ils ont reçu un arrêté de fermeture administrative pour la crèche – le centre d’hébergement ouvert par le Secours Catholique, et ces quelques mots « C’est la lutte finale ». Je pense aussi à la lettre de Paul aux Corinthiens : « Voici maintenant le temps favorable, voici maintenant le jour du salut. »

Visites à « l’Ecole des Semeurs »

Visites à « l’Ecole des Semeurs »

Au cours de l’année 2020, plusieurs personnes de l’équipe du Dorothy ont eu l’occasion de rendre visite et de participer aux chantiers organisés par cette ferme-école originale lancée en 2018 pour permettre à des jeunes en décrochage scolaire de se former au métier de maraîcher-primeur. Un très beau projet que nous souhaitions vous faire découvrir !

Un projet unique en France

L’Ecole des Semeurs a bien des particularités qui nous ont été données de découvrir au fur et à mesure de nos visites. En arrivant sur les lieux, au coeur du pays d’Ouche en Normandie, on est d’abord frappés par la beauté du cadre dans lequel l’école a eu la chance de s’installer : celui du domaine du château de Beaumesnil construit au XVIIème siècle et classé monument historique. Des dépendances et de vastes terrain de culture ont permis à l’école d’accueillir ses premiers élèves tout en initiant différents chantiers d’aménagement pour adapter les lieux aux projets.

Car au-delà du cadre magnifique, c’est bien le modèle de l’école qui la rend si unique. L’Ecole des Semeurs est ainsi la première école de production spécialisée dans le maraîchage biologique et la vente de produits en circuits courts en France. Il existe aujourd’hui 35 écoles de production dans des domaines variés comme l’automobile ou la restauration, à partir d’une pédagogie « faire pour apprendre » qui met les jeunes en conditions réelles de production avec un haut niveau d’exigence et de responsabilisation. C’est à partir de ce modèle que Marie-Cécile, fondatrice et directrice de l’école, a créé sa ferme-école avec le désir d’accompagner les jeunes en décrochage scolaire, tout en revalorisant le travail de la terre, la vente de produits en circuit court et les compétences et l’épanouissement qui en découlent.

L’école au quotidien

La première promo compte 8 élèves qui se forment au CAP de maraîcher-primeur, avec une formation complète allant de la préparation des sols à la formation à la vente, complétée par des matières générales comme le français ou l’histoire. Leurs activités s’organisent autour de deux lieux principaux : une grande parcelle de 4,6 hectares dont 1,4 déjà cultivés et l’ancien corps de ferme du château avec la salle de classe, un petit jardin pédagogique et les bureaux de l’équipe. L’école accueille volontiers les visiteurs par exemple lors des cueillettes du mercredi après-midi où les élèves vous accompagnent pour cueillir vos fruits et légumes vous-mêmes ou vous accueillent dans la boutique à la ferme. Les produits de l’école sont également disponibles via la vente en ligne ou sur les marchés de la région dès le retour des beaux jours !

N’hésitez pas à visiter leur page Facebook, leur site internet, à leur rendre visite sur place, et pourquoi pas à les soutenir si le projet vous intéresse !

Guérir pour quoi ?

Guérir pour quoi ?

Par Foucauld. Février 2021.

Toute guérison, parce qu’elle sauve du péril de la mort, met en jeu la question du sens de la vie. N’est-ce pas cette question – et les réponses qu’elle pourrait susciter – qui échappe à notre société frappée par la pandémie ?

Quand nous guérissons, c’est le plus souvent grâce à l’intervention bienfaitrice d’un médecin et à l’assistance prodiguée par l’entourage. La vie guérie, le corps remis d’aplomb, est une vie soignée, c’est-à-dire dont on a pris soin. La vie amoindrie qui reprend possession d’elle-même rencontre inévitablement cette question : à quoi vais-je consacrer mes forces retrouvées ? Toute personne ayant été malade connaît cette exaltante impression de renaissance accompagnant la guérison. A la conscience redécouverte de la mortalité – expérience de pensée offerte à tout malade – succède le sentiment de la vitalité retrouvée. En les sauvant, on donne donc aux vies l’occasion de penser la question de la dépense de leur énergie vitale. Guérie par d’autres qu’elle, toute vie rétablie se demande pour quoi elle veut vivre, à quoi elle désire se consacrer.

Plus la crise actuelle du Covid dure, plus risquent d’apparaître des exaspérations et des clivages mortifères : jeunes contre vieux, personnes impatientes de reprendre le cours de leur existence contre personnes à la santé vulnérable et partisans d’une prudence sanitaire maximum… Éprouvante pour tous, la situation vécue depuis bientôt un an a des conséquences extrêmement diverses : dramatiques et catastrophiques pour certains, gênantes et angoissantes pour d’autres. Ni les discours faisant de la santé le bien suprême sans être capable de le justifier, ni la criminalisation du non-respect des règles sanitaires, ni les moyens importants mis en œuvre pour sauver des vies ne suffisent à donner sens à nos choix éthiques et politiques. S’en contenter nous expose forcément à l’utilitarisme, qui commande de ne pas sacrifier le bien du plus grand nombre à celui du plus petit. 

Dès lors, il importe de voir au-delà de la vie menacée, mise en péril par la maladie, pour penser la vie sauvée de la maladie ou simplement épargnée par celle-ci. Les discours de prévention et les dispositifs de protection sont sans doute nécessaires mais insuffisants. Dans notre société, soigner le corps malade, tout faire pour qu’il guérisse, est un impératif pratique et moral. Cela est heureux. Il serait donc insensé de vouloir conditionner le soin au projet de vie souhaité par le malade.  Rien n’empêche cependant de puiser aux sources de notre culture afin de penser le sens de cette vie dont nous nous efforçons de maximiser la durée. Les Évangiles sont riches de scènes où le Christ côtoie et échange avec des malades. Dans l’Évangile selon Marc, au chapitre 1, il guérit la belle-mère de Simon, l’un de ses disciples. Voici ce que nous dit le texte : « Jésus s’approcha, la saisit par la main et la fit lever. La fièvre la quitta, et elle les servait. » Au-delà de la guérison apparemment miraculeuse accomplie par le Christ, l’attitude de l’ancienne malade interpelle : en faisant du service et de la charité la finalité de sa santé retrouvée, elle témoigne que cela constitue à ses yeux la valeur suprême de l’existence. La portée d’un tel texte est universelle. Ni les malades, ni les femmes sont évidemment les seuls concernés ici. Le Christ nous révèle que la vie s’accomplit dans le don de soi, donc que la vie est en droit subordonnée à l’amour. Nous ne sommes pas face à une leçon de morale ; la vocation la plus profonde de l’homme est mise en lumière. Plus que vers la mort, la maladie et la guérison font donc signe vers la question de la valeur suprême de la vie. En ce point, nous sommes tous indistinctement convoqués, étant tous potentiellement malades et fatalement mortels. 

Cet article a initialement été publié sur le site du magazine d’actualité La Vie : https://www.lavie.fr/idees/covid-19-la-guerison-met-en-jeu-la-question-du-sens-de-la-vie-71270.php