Seibane : « Je n’ai jamais été puni comme ça. »

Seibane : « Je n’ai jamais été puni comme ça. »

Je n’ai jamais été puni de ma vie comme ça. C’est très dur. On n’a pas le choix. Plus de deux jours chez moi sans sortir, je n’ai jamais fait ça.

On vit dans une petite chambre, avec mon père et mon frère, c’est comme une cellule. Trois personnes pour 6 m2. Il y a un seul lit, pour mon père. Au coucher on met les matelas avec mon frère et on dort par terre. Il y a aussi une petite cuisine et une petite salle de bain. Malgré le confinement les gens viennent toujours chez nous.
Depuis le confinement je me lève pas le matin, je reste dans mon lit, même si je suis réveillé. Je me réveille vers midi souvent. Avant je me levais vers 6, 7h. Ensuite je cuisine, jusqu’à 15, 16h. On mange avec mon père (mais lui il mange à midi en général), mon frère et les gens qui viennent. La vaisselle, puis je monte au troisième voir mon cousin, on discute jusque 21h.

Depuis plusieurs jours je ne suis pas sorti du tout. Respecter le règlement, c’est différent de la peur. S’il y a un contrôle de police alors que j’ai pas les papiers… Je ne suis pas régularisé. C’est mon père qui fait les courses, alors que d’habitude c’est moi. Je peux prendre un peu l’air quelques minutes dans la cour, après je retourne dans ma cellule. On ne peut pas rester très longtemps sinon on dérange les immeubles autour.

Quand Macron a annoncé le confinement ça m’a pas étonné. Depuis que le corona est en France j’ai arrêté d’aller dans les lieux publics, en cours, à la mosquée… J’étais confiné avant que l’État s’engage. Les autres au foyer me calculaient pas, ils disaient que j’avais peur. Quand je sortais je respectais les consignes, ils disaient que j’avais peur. Ils ont pas compris. C’était de faire ce qu’on nous a demandé aussi, se protéger soi et autrui !

On vit dans une petite chambre, avec mon père et mon frère, c’est comme une cellule. Trois personnes pour 6 m2.

Après le confinement j’espère qu’on va faire une grande fête. Ça fait longtemps qu’on n’a pas fêté, depuis l’anniversaire d’Anne. Ce qui me manque le plus c’est la liberté. Avant je volais ! J’allais où je voulais. Je marchais beaucoup. Je ne prends presque jamais les transports parce que j’aime marcher… Je peux faire jusqu’à deux heures de marche pour aller quelque part, si je ne suis pas pressé.
Ça me manque d’aller voir mes amis, discuter, faire la fête, danser. Tu ne peux pas danser si tu dois rester à 2 mètres d’écart ! Si on n’est pas confiné on ne peut pas savoir ce qu’est la liberté. Une autre chose que je ne peux plus faire, c’est appeler ma mère car j’ai pas le crédit. Le Dorothy me manque aussi, les amis, là-bas tu peux voir toujours des nouvelles personnes, le lapin aussi me manque.

Je m’ennuie pas, pas forcément. Si y’avait pas la maladie, c’est une expérience positive car je n’ai jamais vu de ma vie Paris si vide comme ça. Déjà avant je ne travaillais pas, c’était juste voir les amis, cuisiner, faire les courses, aller voir la famille… À part la cuisine je n’ai plus besoin de faire tout ça. Je suis plus indépendant ! Je peux dormir plus comme ça… On rigole.
L’ambiance au foyer n’a pas changé. Mais la grande inquiétude c’est de ne pas travailler. Une personne sur dix continue à travailler : ceux qui font les poubelles et les ménages. Les autres ils ne travaillent plus, ils travaillaient dans le bâtiment, dans les travaux publics. Il y en a qui pensent que le corona c’est une invention. Et on débat. On parle parfois de la maladie, de l’actualité, on discute des choses qu’on ne peut plus faire, on raconte ce qui se passe dehors quand quelqu’un sort, et ceux qui vont au travail racontent aussi ce qu’ils voient.

Depuis que le corona est en France j’ai arrêté d’aller dans les lieux publics, en cours, à la mosquée… J’étais confiné avant que l’État s’engage.

C’est bien quand on est tout seul, tu réfléchis beaucoup mais avec du monde tu peux pas réfléchir comme quelqu’un qui est seul. Chez nous il n’y a jamais de silence, c’est le tabou !!! Il y a tout le temps des gens qui parlent : les gens qui viennent parler avec mon père, moi je parle avec mon frère, ou c’est le téléphone.

En ce moment c’est le marché des écrivains et des artistes, tout le monde écrit ses pensées, ses inspirations. Les écrivains et les artistes, ils ont toujours l’inspiration, tout les inspire, par exemple cette situation, si tu es écrivain, philosophe, ou encore artiste ça t’inspire, car tu vois comment les gens se comportent, comment ils font, comment tu dépends de beaucoup de choses. Tout ça est inspirant. Ils ont de la chance. Même si ils sont allongés, ils sont inspirés ! Je peux le faire aussi un peu mais il faut le décider. Je réfléchis un peu mais je peux pas aller plus loin… Je ne suis pas philosophe, encore moins artiste.

En ce moment c’est le marché des écrivains et des artistes, tout le monde écrit ses pensées, ses inspirations.

Les autres au foyer ils se moquent de moi, ils disent que je parle comme un philosophe. Je vois dans un contexte global, je vois plus loin. Je leur dis que je suis pas un philosophe mais ils disent que je parle comme un philosophe.
Ce que disent les philosophes, moi de mon côté ce que je dis, et ce qu’on dit avec les gens au foyer, c’est très différent. Chacun dit ce qu’il a dans sa petite tête, on peut faire trente minutes sur un seul débat. On regarde la tv : on entend des nouvelles, on est tout ouïe. Tout le monde parle du «connard-virus ». Les humoristes maliens aussi, ils font des blagues. Chacun dit ce qu’il pense. On est comme noyé dans l’eau, parce que chacun dit ses pensées, tu ne sais pas où tu te trouves…

Je suis inquiet pour moi, les proches, et les autres qui sont malades. Je prie pour eux même si je les connais pas. Il faut être solidaire. Ce que je préfère c’est quand on applaudit les soignants, à 20h ! C’est une belle solidarité. Ça c’est vraiment beau ! Elle est belle la vie. Elle est difficile, mais elle est belle. Et toi, quand même, tu t’en sors bien avec le confinement !


Portrait réalisé par Jeanne de Guillebon
Témoignage recueilli par Anne Waeles


Des vies confinées

Une série de témoignages en temps de confinement

N’étant pas tous confinés à la même enseigne, nous avons voulu donner la parole à plusieurs amis du Dorothy, des personnes de l’équipe, des habitués, pour qu’ils nous racontent ce qu’ils vivent, et nous partagent leur regard sur cette crise. Chaque témoignage est accompagné d’un portrait réalisé par un artiste du Dorothy

L’épreuve du voyage

Seibane, membre du Dorothy, nous raconte les raisons de son émigration vers l’Europe. Il a 26 ans et il est malien. Il est arrivé en France en 2016. Dans le précédent Manœuvre, il racontait les raisons de son départ vers l’Europe. Dans ce numéro, il raconte son voyage. Le troisième et dernier volet portera sur son arrivée à Paris et son regard sur la France.

On peut se rendre en Algérie de deux façons différentes : soit de façon régulière, en avion ; soit de façon clandestine, en car puis à pied. Beaucoup de personnes utilisent les deux options. Les clandestins rencontrent plus de souffrances que les réguliers. Généralement, les clandestins n’ont pas de problème jusqu’au Sahara. Là, les problèmes commencent. Ils peuvent tomber dans la main des malfaiteurs qui les rackettent. S’ils n’ont pas d’argent, les agresseurs peuvent se montrer très violents, parfois même les tuer. Les racketteurs exigent des personnes qu’elles appellent leurs familles et leur demandent de l’argent. Cela se déroule dans le Sahara malien. Les réguliers, ceux qui vont en Algérie par avion, courent moins de dangers mais il y a quand même des obstacles : par exemple à l’aéroport, à Alger, il y a des arnaqueurs africains qui mentent à leurs frères noirs pour leur soutirer de l’argent.

Moi, je faisais partie des voyageurs en avion. Quand je suis arrivé, j’ai vu que la vie allait être très dure. Loin de ma famille, j’ai dû me débrouiller pour survivre. Il faut travailler. Les Africains travaillent dans le bâtiment. Beaucoup de patrons ne paient pas leurs employés, ou ne les paient pas entièrement. Cela m’est arrivé. Dans ces cas-là, tu ne peux rien faire. Il y a aussi des patrons honnêtes. Les ouvriers sont éreintés par le travail. J’ai donc été ouvrier, je vivais avec mes collègues africains directement sur les chantiers. On se construisait des abris en bois ou en cartons. Je suis resté un an dans ces conditions à Alger. A Alger, il n’y a pas de foyer où peuvent dormir les travailleurs immigrés. Les rapports avec la population algérienne sont difficiles. On est catégorisé en tant que noirs. Il y a parfois de la violence. Par exemple, quand j’étais là-bas, un jeune homme malien a été tué dans la rue par des agresseurs qui voulaient lui voler de l’argent. Personne ne l’a aidé, on a dû nous occuper de lui, et on a organisé son enterrement puis on a renvoyé son corps au pays. Dans la rue, il arrive souvent que des adolescents te voient et te jettent des cailloux et te crient dessus. Dans les mosquées, on est souvent mis sur le côté même s’il y a aussi des gens gentils et accueillants. Donc, il y a beaucoup de racisme. On résiste parce que la première chose qu’on se dit quand on quitte le pays, c’est qu’il faut éviter tout problème et ne pas faire de bagarre. Cette leçon te reste dans le crâne. C’était une vie très dure mais il y avait aussi beaucoup de solidarité entre nous, j’ai beaucoup appris. Je me renseignais régulièrement pour savoir s’il était possible de partir en Europe. Il y a des réseaux de personnes qu’on te fait rencontrer, tu les paies et ils organisent ton départ. Tu dois attendre longtemps avant que ce départ devienne réalité.

Un jour, enfin, j’ai reçu l’information qui me disait de partir. On est parti au Maroc, on a escaladé des montagnes, ça a duré toute une nuit. On s’est arrêté dans une grotte à côté de laquelle il y avait une forêt. On attendait, on attendait… On a partagé le peu de nourriture qu’on avait. La nuit suivante, on a encore marché et au petit matin on est arrivé sur les bords de la mer Méditerranée. On nous a indiqué un endroit où il y avait un zodiac assez loin de la côte. On a dû le porter jusqu’à la mer et là on l’a gonflé. Il était en mauvais état. On n’avait pas peur, on était prêt à affronter la mort. Notre destin était peut-être d’être les cadavres de la mer. Au petit matin, on a pris la mer. Vers 13h, un gros poisson a sauté hors de l’eau et la personne qui tenait la boussole a eu tellement peur qu’elle a laissé tomber la boussole qui s’est cassée. C’était dramatique : sans boussole, on était désorienté, on était perdu. Pour ne pas s’égarer complètement, on a fait des tours en rond sur l’eau, le temps de débattre entre nous de la décision à prendre. Une dispute a éclaté entre la cinquantaine de personnes présentes sur le bateau. Certains voulaient revenir en arrière, d’autres poursuivre le voyage. L’essence diminuait, l’anxiété augmentait. J’ai pris la parole et j’ai dit que c’était fou de vouloir rentrer sur la côte vu ce qu’on avait déjà consommé en essence. On n’allait jamais réussir à revenir. On a donc continué. Vers la fin d’après-midi, on a vu un bateau de pêche au loin. On a essayé de les rejoindre mais sans succès. Cependant, quelque temps après un hélicoptère est passé au-dessus de nous. Il y avait une croix rouge dessus. Est-ce que c’est le bateau de pêche qui a appelé les sauveteurs ? Je ne sais pas. Ensuite, un bateau avec une croix rouge est venu et on est monté dans le bateau. On est arrivé en Espagne dans la nuit, on était soulagé ! On est resté deux jours dans les locaux de la Croix-Rouge puis ils nous ont laissés partir. J’ai acheté un billet de train pour partir en France. Je n’avais presque plus d’argent. J’avais traversé la frontière mais entre Narbonne et Perpignan j’ai été arrêté par les contrôleurs. Ils m’ont demandé mes papiers. Ils m’ont amené au poste de police. J’ai passé trois jours en garde à vue. Le troisième jour, la police m’a reconduit en Espagne. A peine étais-je avec la police espagnole, celle-ci m’a dit de partir et je suis allé prendre le train à Barcelone avec le reste de mes économies. Je voulais à tout prix gagner la France. 

Contraint à partir

Seibane, membre du Dorothy, nous raconte les raisons de son émigration vers l’Europe. Il a 26 ans et il est malien. Il est arrivé en France en 2016. Dans le prochain numéro de Manœuvre, il décrira son voyage et son arrivée en France.

La grande majorité des pays Africains souffre d’un appauvrissement général depuis la décolonisation survenue il y a soixante ans. Le continent importe plusieurs produits de première nécessité prolongeant les systèmes d’échanges coloniaux. Les produits locaux restent sous valorisés, étouffant
toutes les possibilités de développement d’une industrie locale. L’Afrique souffre d’autres maux : guerres ethniques, corruption, mauvaise gouvernance. La croissance économique de l’Afrique ne s’accompagne pas d’une réduction effective de la pauvreté. Elle ne génère pas suffisamment emplois durables pour les jeunes. Elle est marquée par une forte inégalité dans le partage des richesses au profit des entreprises multinationales et des élites politiques. Seule une minorité de la population en voit les effets positifs. Cette situation résulte d’une carence de politique économiques adéquates pour prendre à bras le corps ces sujets.

Aujourd’hui l’Afrique dispose d’atouts important et stratégiques comme l’abondance de main œuvre. L’Afrique concentre aujourd’hui 550 millions de personnes en âge de travailler et en 2050 ce chiffre devrait atteindre plus d’un milliard devant la Chine et l’Inde. Près de 70% des jeunes de moins de 25 ans sont sans emploi. Les jeunes qui représentent environ 60% des chômeurs sont désespérés par l’absence totale de perspectives et cela se traduit par l’émigration. Il y a aussi un problème avec la monnaie. Le Franc CFA n’est pas adapté au Mali et à l’Afrique. Il n’est pas dans notre intérêt et il ancre notre dépendance envers l’Europe.


Ainsi après la triste époque de la traite des Noirs, l’Océan Atlantique est devenu un nouveau cimetière pour de nombreux émigrants africains. Le silence coupable de migrants africains sur le drame épouvantable de la migration illégale est inacceptable et condamnable. Les migrants se
retrouvent à faire passer le bien-être et l’amélioration de la situation économique de la famille avant de penser à leur propre cause. En effet la population restée en Afrique considère l’Occident comme une manne financière, ce qui fait que les migrants sont régulièrement sollicités pour couvrir les dépenses quotidiennes de leurs familles. Certains ont des vies inhumaines et en dessous du seuil de pauvreté, afin de subvenir aux besoins de leur familles restées là-bas. Ceux qui ne réussissent pas et
qui veulent rester dignes sont souvent condamnés à rompre le contact. Il n’est surtout pas envisageable pour ces personnes de retourner au pays car revenir les mains vides, sans ressources financière représente une profonde honte. Dès lors, beaucoup d’Africains choisissent d’être malheureux en terre étrangère plutôt que de subir le mépris social au pays.

A l’âge de dix ans, j’avais un projet. Je voulais devenir un grand philosophe, mais le temps n’a pas voulu et les moyens m’ont manqué. Je suis né et j’ai grandi dans une campagne. Il y a beaucoup de campagnes au Mali où il n’y a pas de l’école. D’où je viens, les enfants ne sont malheureusement pas
suivis scolairement par les parents. Ils ne contrôlent pas leurs enfants pour voir s’ils travaillent bien à l’école ou pas. Pour eux, le plus important c’est que les enfants travaillent quand ils n’ont pas école. Il y avait des élèves qui s’en foutaient aussi, ils allaient à l’école comme tout le monde mais à l’école ils n’écoutaient ni le professeur ni ne cherchaient à comprendre les leçons et ne faisaient pas les exercices à la maison. Il y en avait aussi qui travaillaient très bien.

Moi, j’étais parmi ceux qui travaillaient bien à l’école et j’étais même le responsable de notre classe pendant quelques années. Je me souviens qu’une année, je voulais abandonner l’école : cette année- là, mon professeur est allé jusqu’à chez nous pour expliquer à mes parents d’essayer de me convaincre de continuer l’école. Après, mes parents ont essayé de me parler, de me faire comprendre et j’étais d’accord avec eux. J’ai recommencé mes études jusqu’à arriver au CP. Là, j’ai été obligé d’abandonner l’école pour deux raisons : d’abord, mes parents ne voulaient pas que je m’éloigne d’eux et du village. Or l’école était loin et pour la suivre il fallait que je parte. Ensuite, j’aurais eu besoin d’argent si j’avais continué l’école. Or, mes parents ne voulaient pas donné d’argent pour cela. Du coup, j’ai commencé à travailler : pendant l’hivernage (la saison des pluies), je
m’occupais des champs, après l’hivernage, je m’occupais des bêtes et de l’entretien de la maison. Mon grand frère m’aidait dans ces travaux. Puis, mon grand frère a quitté le Mali. Moi aussi, j’ai eu envie de partir à Bamako pour me former professionnellement. Le problème, c’est que pour cela
j’avais besoin de gagner de l’argent et l’argent est en Europe ! Donc, j’ai voulu aller en Europe. Je savais que ça allait être difficile et que le voyage était dangereux mais je n’avais pas le choix. C’est important de comprendre que si tu restes au pays, tu es pauvre et tu es moins bien vu que si tu pars,
on te considère comme un bon à rien et tu seras moins respecté dans la population. Tu resteras toujours un pauvre malheureux dans la communauté.

Récit de voyage : de Lanza à la ZAD

Récit de voyage : de Lanza à la ZAD

Article de Thérèse et Aloïs (janvier 2019)

Quelques membres de l’équipe ont profité du temps des vacances pour partir à la découverte de modes de vie sobres et joyeux : l’Arche de Lanza del Vasto proche de Quimper et la ZAD (Zone à défendre) de Notre Dame des Landes.

Après une traversée de la Bretagne en stop, le 3 janvier 2019, nous arrivons au Gwenvez, petit hameau de hangars en restauration et de maisonnettes de bois. Les sacs tout justes posés, la visite nous conduit dans un poulailler et s’achève dans la petite salle commune où commence la prière. Les derniers rayons du soleil éclairent une petite pièce chauffée au poile où siègent une table de bois, deux chaises et une gazinière. Nous nous mettons à genou autour d’une bougie. « Aujourd’hui c’est jeudi, nous prions pour les hindous » nous explique Robert. Déjà des questions émergent et nous ne
manquerons pas de les poser durant le séjour au sein de la communauté. 

L’Arche se situe au Gwenvez, à vingt minutes de Quimper. Composée de familles et de célibataires, la petite communauté marche dans les pas de Lanza del Vasto, philosophe italien. Après sa conversion au catholicisme, à la suite de la lecture de Saint Thomas d’Aquin et de quelques années de recherche de soi, il part à la rencontre de Gandhi en Inde «non par attrait pour les religions exotiques – je m’étais non sans peine converti à la religion de mes pères, mais pour apprendre à devenir meilleur chrétien ». À son retour, après la guerre, inspiré par le modèle de l’ashram, il fonde l’Arche. Pour lui, cet ilot de vie communautaire dans le désastre d’un monde de violence est semblable à l’Arche de Noé dans le Déluge. Cette vie simple est nourrie de la prière communautaire, du travail manuel, des arts et de la non-violence.  

Après une première nuit reposante, le travail nous appelle. Il est temps d’enfiler bottes et gants et d’affronter le gel à la lueur du jour pour ramasser carottes et betteraves dans les champs. C’est l’occasion d’en savoir un peu plus sur la vocation de l’Arche et la vie de ses habitants. « Tout l’enjeu est d’être présent à ce que l’on fait, aux personnes qui nous entourent, à Dieu » explique Benoît en montant sur son tracteur. La cloche sonne, comme à chaque heure. C’est le rappel. Nous déposons outils et légumes et interrompons notre travail pour entrer dans un court instant de silence, à l’écoute de notre respiration, de notre état intérieur, de notre présence à la vie. « La méditation n’est pas la prière. C’est la première étape d’attention nécessaire pour entrer dans la prière » continue Benoît. Nous découvrons ici, au milieu des herbes odorantes, des matières, des goûts, des textures, des couleurs, que le réel et sa beauté sont bien plus perceptibles qu’en ville où rien ne semble nous rappeler que nous appartenons à la terre. 

« La méditation n’est pas la prière. C’est la première étape d’attention nécessaire pour entrer dans la prière »

Les repas sont l’occasion de goûter à la grande satisfaction de déguster le fruit de notre travail. Nous sommes également touchés par la richesse, la joie et la simplicité qui se dégagent de ces visages qui ont choisi la pauvreté laborieuse en communauté, au plus près de la nature. Nous n’avons jamais entendu de leur bouche une parole négative à l’encontre de la société ou de nos modes de vies. C’est par un choix simple et communautaire, renouvelé chaque jour, que chacun avance vers une plus grande unité de vie. Découpe du bois, filage de la laine, confection des vêtements, construction des maisons, travail de la terre, préparation du pain… C’est à travers chacun de ces gestes, répétés sans cesse, que l’on redécouvre la joie d’apprendre et le sens profond des choses lorsqu’elles sont partagées avec d’autres. « Et que l’œuvre de mes mains prépare la tienne. Moi, tu le sais, je vais te prier avec mes mains dans le secret du travail et toi seul sauras mon secret. Et mon travail ce sera ton amour rendu visible. Seigneur, le murmure de mes heures, au rythme de la terre, transforme-le en musique. » écrivait Lanza. Leur plus grande joie c’est de constater que chaque tâche est une occasion d’apprendre, de découvrir plus précisément un cycle naturel, les caractéristiques d’une matière. Apprendre sans cesse et développer ses talents humains. Ce n’était pas le refus d’un monde mais le choix d’une vie pleine.

Le cœur léger et rempli de joie nous reprenons notre route en stop vers la ZAD de Notre- Dame-des-Landes. Nous traversons des petits villages, emmenés par de gentils conducteurs tout aussi curieux que nous de découvrir le bocage. Ce lieu symbolique d’opposition au modèle de croissance capitaliste et terrain d’expérimentation de nouveaux modes de vie a été le théâtre de nombreux affrontements avec les forces de l’ordre ces dernières années. Nous entrons dans la petite ferme de Bellevue où une dizaine de zadistes nous invitent à leur table. Forgeron, menuisier, boulanger, artisan, maraîcher, ces militants et anarchistes aux parcours singuliers ont développé un savoir-faire au sein de la zone et le mettent à profit les uns des autres. Chaque petite ferme s’organise en autonomie, entourée de ses habitants qui logent autour en caravane, tente, tipi, hutte ou yourte. Au sein de la ZAD s’est développé un bouillonnement de vie où chaque personne, selon ses désirs et aspirations, trouve une activité pour prendre part à cette économie non marchande. Nous sommes touchés par l’entraide entre les personnes et leur recherche sincère d’un autre mode de vie, de consommation et d’échange. Pour sortir du système de la valeur marchande, le logement et la nourriture sont à prix libre. Une boulangerie donne une fournée sur deux à une cantine qui aide des personnes dans le besoin, principalement des émigrés à Nantes.

Dans l’atmosphère surréaliste de ce corps de ferme, digne d’un repère de contrebandiers, on nous compte l’histoire du bocage, le projet d’aéroport, les expropriations, la fabuleuse mobilisation et les grandes heures de la ZAD au moment des affrontements. Début 2018 le projet d’aéroport à Notre- Dame des Landes est abandonné par le gouvernement. Les zadistes n’ont plus de légitimité à occuper ces terres. Un plan d’évacuation est lancé en avril mais n’aboutit pas. La préfecture lance alors un appel à projet pour confier les terres à des agriculteurs et faire rentrer les choses dans l’ordre. Les zadistes ne veulent pas en entendre parler. Ils ne veulent pas que ce bocage préservé depuis 50 ans soit intégré dans le système de l’agriculture conventionnelle. Ils désirent que la ZAD reste une zone d’expérimentation qui ne soit pas la propriété de quelques-uns, mais de tous, mise à disposition de tous. Ils créent un fond d’investissement pour racheter l’intégralité de la zone et commencer un projet rassemblant tous les mouvements de la ZAD.

C’est lorsque l’on parle d’unité que le bât blesse. L’opposition au projet d’aéroport avait permis de passer au-dessus des oppositions internes et de faire front commun contre les CRS, identifiés comme la main armée du gouvernement, au service d’une société de consommation. Maintenant que le projet est abandonné et qu’il faut travailler à une vision commune, les différences émergent et la convergence des luttes se transforme vite en luttes non-convergentes entre les vegan, les éleveurs, les agriculteurs, les cueilleurs, les pro-technologies et les décroissants… Les zadistes ne veulent pas d’une société autoritaire, où un individu ou un groupe impose son point de vue aux autres. Chacun doit pouvoir être libre de son action et de sa destinée.

Ils désirent que la ZAD reste une zone d’expérimentation qui ne soit pas la propriété de quelques-uns, mais de tous, mise à disposition de tous.

Mais comment concilier ce désir d’autonomie avec la vie commune que semblent choisir les habitants de la ZAD ? Cette volonté d’auto-gestion peut-elle se réaliser, au-delà d’un petit groupe à une si grande échelle en conciliant toutes les volontés ? Qui sait. Ceux qui sont restés veulent préserver cet esprit : « Le 17 janvier va être un an depuis l’abandon de l’aéroport. Ce jour où on a appris que ce territoire qu’on a défendu toutes ces années ne va finalement pas finir sous une grosse couche de béton. Ce jour où on a vu les efforts d’un mouvement aussi divers que déterminé finir avec une victoire, partielle certes mais quand même. L’année qui a suivi cette date a été lourde : expulsions, répression, divisions au sein du mouvement, des départs des camarades. Ces défaites sont venues entacher cette victoire. Mais on ne va quand même pas laisser cette date passer dans l’oubli ! On vous invite à un goûter à Lama Fâchée à partir de 16h (…) donc amenez vos gâteaux, vos instruments de musique, vos histoires, vos idées, vos tristesses et vos joies » ZAD News du 7 au 14 janvier.

Face à ces questions, nous relisons en creux la richesse de l’Arche du Gwenvez. La vie communautaire, fondée sur l’enseignement précis de Lanza permet à chacun d’adhérer librement au projet, de suivre son enseignement, de renoncer à soi-même, sans perdre sa liberté par l’acceptation d’une règle commune, ajustée par un vote à l’unanimité. L’obéissance commune à une règle choisie librement, nous a permis de trouver facilement une légitimité et une place en tant qu’accueillis au sein de la communauté. 

Ces deux expériences mise en perspectives nous invitent à nous demander quel témoignage de communauté les chrétiens sont appelés à donner aujourd’hui ? Comment articuler ce désir juste de liberté individuelle inscrite en l’homme et sa vocation à la vie commune et partagée qui nécessite un certain renoncement à soi-même ?