Bienvenu dans l’Atelier de Pascal, l’un des poumons du Dorothy ! A l’issue de votre lecture, vous pouvez vous inscrire sur notre page Facebook ou via notre site internet (https://www.ledorothy.fr/atelier/) pour rencontrer celui qui, les mardis et vendredis soirs, nous invite à « travailler à {notre} propre légende » par le travail manuel. Des ateliers de menuiserie, électricité ou encore plomberie, de 2h environ, sont en effet proposés.

Quel est, pour toi, le but des ateliers {menuiserie, plomberie, électricité} que tu animes chaque semaine ?

Les ateliers permettent de passer de « je vais faire » à « je fais ». J’accompagne les gens à faire les choses. C’est de la réalité, du concret. Et en se découvrant dans l’acte de faire, on trouve à l’intérieur de soi des capacités insoupçonnées. En tant qu’être humain on va chercher le compliqué, ce qui est en relief, au lieu d’aller chercher la simplicité. Il faut enlever tout un tas de choses pour penser simple. Je pianote là-dessus, je m’adresse à l’intelligence de la personne, et pour cela je la nourris avec des choses simples, avec l’essence des choses, pour qu’elle puisse faire. 

Les gens s’ouvrent très rapidement car même s’ils arrivent avec les volets clos, le fait de leur apporter quelque chose les titille, c’est très rare d’avoir de la suspicion. Je ne leur démontre rien, je vais les chercher là où ils en sont. J’aime bien quand les gens ont des projets, où ils se projettent pour faire des choses et surtout pour donner une deuxième vie aux choses : ne pas jeter, être dans une bonne récup’, …parfois on n’a pas besoin d’un projet précis. Même si on ne fait pas le lien tout de suite, on peut se se poser la question : qu’est-ce que je vais faire avec ça pour répondre à tel besoin. Là aussi on créé, on met son cerveau en route…on est tous des créateurs, et beaucoup l’oublient.

Comment fais-tu ?

Je pose des questions, je suis hyper interactif : « c’est quoi le bois pour toi ? », « comment tu imagines l’électricité ?». Souvent, les gens passent tout de suite au deuxième chapitre (le compliqué) au lieu de s’attarder sur le premier : la matière. J’aime bien animer avec cette intention : « et moi, comment j’aurais aimé qu’on m’apprenne ? ». Quand j’étais môme (14 ans), j’étais apprenti avec un type qui savait tout faire mais qui ne disait pas un mot de la journée. J’ai dû comprendre en observant, parfois même en cachette. Alors quand je suis entré dans la formation professionnelle, j’ai beaucoup réfléchi à la pédagogie : je suis le maillon d’une chaine, la transmission est très, très importante. Je te passe un témoin et tu vas aller plus loin avec. Le savoir ne doit pas se perdre. L’idée d’une civilisation c’est j’observe, je transmets, les autres écoutent, le prennent à leur sauce et font évoluer. Pendant les ateliers, je laisse l’intelligence de l’autre mâcher ce que je donne. C’est étonnant, les gens font à leur manière, et parfois ça me surprend. J’ai besoin de ça, de m’enrichir encore et encore et encore… 

J’ai rencontré des femmes qui se sont entendu dire toute leur vie, quel que soit leur âge : « fais pas ça, tu vas faire une bêtise ». Moi je dis au contraire, fais-le, et plus tu vas faire de conneries, mieux ce sera. J’en ai vu en larmes de voir ce qu’elles étaient capables de faire, à faire des enduits, je te jure, venant de l’autre monde. Les femmes sont plus méticuleuses, soigneuses, précises… (un mec ça veut tout contrôler, maitriser). Alors que toute leur vie on leur a dit qu’elles allaient faire des conneries, là on leur donne cette capacité d’aller au-delà de la position obligée, c’est un truc de dingue de voir ça.

Comment ta pédagogie s’incarne dans les ateliers ?

En menuiserie, le point de départ est souvent : « quel rapport a-t-on chacun avec le bois ? », ou « C’est quoi pour toi un arbre ? » Je repère comment ils se situent. Personne n’aime pas le bois, n’aime pas l’arbre, ça n’existe pas. Même un bûcheron aime le bois. Je veux aller plus loin avec les mots, de bien les choisir : le charme, la noblesse… Il faut éveiller les sens, pour travailler le bois, j’ai besoin de mots romantiques. C’est ce qui me permet ensuite d’écouter le son du bois pour le guider. On n’est pas dans la maitrise des choses, on s’embellit et on s’ennoblit. Je mets en avant le respect, je sors de l’automatisation, de la domination des choses. C’est l’association entre « à qui j’ai à faire » et « ce que je dois faire. »

La plomberie, ça parait rébarbatif et c’est complexe : chaque chose que tu fais mal, tu le reprends dans la tronche, c’est du ping-pong. En expliquant comment ça fonctionne, on garde la complexité, mais on est dans la compréhension de cette complexité. L’approche est moins rebutante comme ça. Il faut se positionner mentalement (serein, je sais que je vais avoir à faire à quelque chose qui va être contre moi, je ne dois pas m’emporter) et techniquement (le fonctionnement). J’apprends à pallier aux soucis du quotidien, avec des petites astuces à la portée de chacun, dans une pédagogie humoristique, imagée.

Avec l’électricité, on est dans le rêve. On ne la voit pas, on ne la sent pas vraiment. En électricité, il faut comprendre, après c’est simple, la suite vient tout seul, comme un cours d’eau qu’on peut diriger. Avec ce qu’on comprend, on peut ensuite créer : « qu’est-ce que je peux faire avec ça ? ». L’information permet la liberté d’action, et une possibilité de faire, les gens peuvent se dépatouiller en fonction de ce qu’ils ont à faire. Après il faut pratiquer, c’est comme tout. Mais le fait de mettre dans l’exercice de faire, déjà, ça change tout.


In fine, la pédagogie est commune mais j’appuie sur des notes différentes. Je parle aussi des freins : à un moment, il faut d’autres compétences, d’autres matériels. Je parle aussi de la sécurité : le respect des normes d’utilisation pour les outils (les machines en menuiserie), les normes d’installation pour l’électricité ou par rapport à la pression de l’eau…il faut comprendre à qui on a à faire. La sécurité, c’est aussi soi-même en train de faire – là aussi on se comprend et on s’enrichit.

Qu’est-ce que cela t’apporte ?

J’aime que chacun donne de l’historicité aux choses. Je dis souvent « travaille à ta légende ». Peu importe ce qu’on met derrière, c’est laisser une trace. Faire un meuble, changer un robinet, réparer une prise…la satisfaction qu’on en tire, ça ne peut pas s’enlever. Cette satisfaction, c’est intime, très personnel… dans la vie de tous les jours il y a peu de cette satisfaction concrète, réelle. C’est s’enrichir à chaque instant – comme dans la vie, c’est ça qui nous donne notre densité, notre estime de soi, ce sont des instants magiques. J’ai une base de pragmatique, j’ai besoin de ce réel. 

Je prends des bouffées d’enrichissement, d’énergie à travers les ateliers. Je capte des moments suspendus, il n’y a plus de temps, c’est un échange entre des perceptions, des choix, …c’est la vie là. Y a de la rigolade. Et moi je suis maître de cérémonie entre ceux qu’ont de l’humour, ceux qu’ont le verbe facile…c’est l’harmonie, on arrive à une mélodie super sympa. Dans ce temps suspendu, avec l’atelier au fond du couloir, un peu à part, c’est l’instant qui va amener du plaisir et de la facilité à faire après. 

C’est un peu comme s’il y avait un gué à passer, moi ça va, ça fait mille fois que je passe, je connais les dédales, alors je t’accompagne dans les dédales, et après tu fais ta route. 

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR FANNY RAMPINI.