Dorothy Day : vie collective et communauté

Dorothy Day : vie collective et communauté

Conférence 1 du cycle « A la découverte de Dorothy Day » – Jeudi 24 septembre 2020 au Dorothy – Par Baudoin et Foucauld.

Plan

1) Biographie introductive de Dorothy Day

2) Lecture d’un article de 1950 qui résume la vision de la communauté chez Dorothy

3) La communauté comme réponse à une solitude existentielle

4) La communauté : un contre-pouvoir politique (Easy Essay de Peter Maurin)

5) La communauté : un communisme chrétien ?

1) Petite bio de Dorothy

            Née dans une famille de la classe moyenne, elle n’a aucune prédisposition particulière pour une telle vie. Néanmoins, quittant l’université tôt, elle développe une sensibilité pour la justice sociale qui la mène auprès des milieux ouvriers. Vivant de sa plume, elle est journaliste pour divers journaux socialistes. Elle couvre alors de nombreuses manifestations entre 1916 et 1925. Sa radicalité lui vaudra plusieurs emprisonnements, notamment lors d’une marche avec les suffragettes. 

            Ces expériences ne l’arrêtent pas, au contraire, elles la fortifient dans son désir de faire briller une véritable justice sociale. Pourtant, blessée par ses relations personnelles et insatisfaite par ses luttes purement sociales, elle réfléchit intensément à la meilleure manière d’aider les opprimés : le journalisme suffit-il ? Ne faut-il pas s’engager davantage ? Ces années d’errance, après la première guerre mondiale la confronte à sa propre solitude : délaissée par ses compagnons successifs, elle tombe enceinte et décide de garder son enfant contre l’avis du père de l’enfant. 

            Cette naissance lui apparaît comme le début d’une nouvelle vie : petit à petit elle se rapproche du christianisme, et plus précisément du catholicisme qui lui apparaît comme « l’Église des pauvres ». Sa conversion se fera lente et progressive. Elle rencontre alors Peter Maurin, paysan français, anarchiste, désireux de créer un mouvement appliquant les principes de la doctrine sociale de l’Église. Principes qu’il fait découvrir à Dorothy Day et ensemble ils fondent le mouvement des Catholic Worker. Sous la forme tout d’abord d’un journal qu’ils distribuent dans les rues, puis viennent l’ouverture de maisons d’hospitalité afin d’accueillir les pauvres, les opprimés et tous ceux que l’État américain tient écartés de la vie ordinaire. 

            L’ouverture de ces maisons se fait de manière anecdotique. En pleine Grande Depression aux Etats-Unis, Dorothy et Peter ont trouvé un local dans les quartiers les plus touchés où ils distribuent une soupe et du pain. Un jour viennent deux femmes qui leur demandent s’ils n’ont pas un logement pour elles. Dorothy et Peter n’ont malheureusement rien pour les héberger. Le lendemain, une seule des deux femmes revient. L’autre s’est suicidée pour « ne pas avoir à dormir dehors encore une fois ». 

            C’est un choc pour Dorothy : comment peut-on souffrir d’une telle solitude ? Comment une société peut laisser ses citoyens dans un tel dénuement ? Dorothy décide alors de réunir assez d’argent pour racheter un appartement afin d’y loger les plus vulnérables. Et c’est ainsi, les appartements ne suffisant plus, il faudra des maisons, puis des fermes. 

            Le mouvement des Catholic Worker grandit, aujourd’hui il y a 150 maisons aux États-Unis, et une dizaine en Europe. 

            Dorothy n’a cessé toute sa vie de réfléchir à la manière d’organiser ces communautés. A la fin de son autobiographie La Longue Solitude, elle écrit que la meilleure solution à la solitude existentielle et sociale est la communauté. Il nous reste à examiner ce qu’elle entend par communauté et les raisons d’une telle nécessité.

2) Octobre 1950 – Article « On Pilgrimage », Dorothy Day

            Nous écrivons pour une raison : communiquer des idées, et c’est pour communiquer avec nos frères que nous sortons le journal Catholic Worker chaque mois (nous avons 63, 000 abonnés et bien plus encore de lecteurs). Nous devons propager par nos écrits toutes les choses dont nous avons parlé et que nous avons vécues durant ce mois. Écrire est un acte de communauté. C’est comme une lettre, ça procure du réconfort, ça console, ça aide, ça offre des conseils et en même temps ça demande des conseils. C’est une partie de l’union des hommes entre eux. C’est une expression de leur amour et de leur intérêt les uns pour les autres.

            « Si vous n’avez aucune volonté de voir les hommes s’associer, je peux vous dire que vous exposez la société à une mort fatale dans une agonie effrayante » disait Pierre Leroux en 1848.

            Essentiellement, chaque homme est seul, et cela nous fait réaliser, tout d’abord, notre besoin d’être aidé, et ensuite notre besoin des autres et notre responsabilité envers les autres.

            « Nous avons vécu 14 ans en communauté à Mott Street. Chaque nuit, lors des complies, nous disions « Visite, Seigneur, cette communauté ! » Et par là, nous voulions dire, la rue, le voisinage, les deux paroisses autour de nous, le groupe que nous étions à la maison, pour une fois nous nous sentions chez nous dans nos familles « Se sentir soi-même accepté, soutenu, dans son indépendance et sa responsabilité. » 

            C’était une communauté de famille, de petits travaux, un kiosque mobile, une boulangerie, une ferme à fromage, un voisinage décentralisé d’Italiens qui avaient un sens aigu de la famille, du clan, et de la nécessité de rester proche de leur maison lorsqu’ils travaillaient. Ils travaillaient de longues heures, mais tranquillement et même idéalement. Le cordonnier, le boulanger, le caviste, le restaurant familial, tous étaient au travail avant que nous allions à la messe de 8h, et ils travaillaient tard la nuit, mais ils avaient le temps de profiter des fêtes, de déjeuner avec leur famille chaque jour, de vivre la vie des rues, de jouer aux cartes sur les trottoirs, ou à la balle dans les rues. Ils avaient les joies naturelles de la famille et de la communauté, si ce n’est les joies de la nature. 

            Le vice de la ville, le gaspillage d’argent et de temps, le désœuvrement, les jeux d’argent, la paresse des jeunes en comparaison de l’assiduité des anciennes générations – tout cela y était, bien sûr, mais il y avait là-dedans une communauté. (Ma belle-sœur a vécu dans un appartement pendant sept ans, et elle ne connaissait pas un voisin.) Il y avait une aide mutuelle à Mott Street. Vous pouviez emprunter de l’argent ou de la nourriture à vos voisins, vous pouviez les réveiller à n’importe quelle heure en cas de maladie, il y avait une acceptation du pauvre. 

            Oui, Mott Street nous manquera. Ici, à Chrystie Street, à l’intérieur d’une ville gigantesque de neuf millions d’habitants, nous devons, dans ce quartier, dans cette rue, dans cette paroisse retrouver un sens de la communauté qui soit la base de la paix dans le monde. Ce n’est que comme cela que nous pouvons nous opposer à l’État, et à ses guerres actuelles qui ne cessent de se répandre. Nous ne sommes pas représentés par nos soi-disant représentants. 

            Nos représentants sont les saints, les penseurs qui nous unissent dans une communauté d’intérêts, dans une relation humaine au sein de ce monde et dans le suivant. Et nous devons travailler d’arrache-pied dans ce monde, pour commencer notre paradis ici, pour faire un paradis pour les autres (on a appelé ça une utopie) parce que c’est l’enseignement des saints. 

            Toutes les voies pour le paradis sont le paradis, parce que le Christ a dit, je suis la Voie, disait Ste Catherine de Sienne. Nous devons être des Christ les uns pour les autres, et voir le Christ à l’intérieur des autres, et ainsi nous pourrons nous aimer les uns les autres. « Et pour cela, il n’y a pas de lois » dans le sens légal du terme mais seulement « la liberté du Christ ». C’est ce que nous appelons notre anarchisme philosophique. 

            Nos représentants, nos guides, nos penseurs et nos figures de la lutte sont des hommes tels que St Vincent de Paul, Saint François, Gandhi. »

3) La communauté comme réponse à la solitude existentielle

« Essentiellement chaque homme est seul » : Pour Dorothy Day, la notion de communauté est abordée d’abord comme une réponse. C’est la constatation d’une solitude irréductible, d’une solitude essentielle et existentielle, d’une solitude problématique, qui l’amène à penser la communauté. Solitude problématique ? 

            La solitude, Dorothy l’a vécu dans sa vie, du point de vue sentimental, comme dans ses relations humains en général : le choix du catholicisme, ses choix politiques l’ont écarté d’un certain nombre d’amis. Il y a une certitude qui reste : nous sommes seuls, résolument seuls et il faut faire avec.

            Mais cette solitude est aussi une ouverture, une occasion de rentrer en relation : l’homme n’est pas un animal solitaire qui aurait toutes les capacités pour vivre de manière indépendante. Il a besoin des autres. 

            Premièrement, le besoin d’être aidé : l’être humain est d’abord reconnu comme en demande, dépendant, faible, nécessitant l’aide des autres. C’est l’image du nourrisson qui ne peut vivre sans ses parents. L’ouvrage de l’anarchiste russe Kropotkine, L’Entraide, fut l’un des livres de chevet de Dorothy Day.

            Deuxièmement : « Cela nous fait réaliser tout d’abord notre besoin d’être aidé, puis notre besoin des autres » Quelle différence entre être aidé et avoir besoin des autres ? Le besoin des autres, c’est l’association, les relations humaines, le commerce avec les autres. C’est un besoin qui n’est plus de l’ordre du don, de la dépendance, mais de l’échange. Nous sommes faits pour nouer des relations où les dons mutuels de chacun enrichissent le tout, formant une communauté d’intérêts, de biens et de valeurs.

            Troisièmement : la reconnaissance de la solitude, c’est ce que Dorothy appelle « notre responsabilité envers les autres ». C’est là le dépassement de l’individualisme, nous ne sommes plus uns, mais nous appartenons à une communauté à partir du moment où nous comprenons notre responsabilité.  Le début d’une communauté saine, c’est la question posée par Caïn dans la Bible : « Suis je le gardien de mon frère ? » C’est une des questions initiales : d’où vient que l’on soit responsable les uns des autres ? Qu’est-ce qui justifie ça ? Pourquoi devrais-je me soucier de mon voisin de pallier, du miséreux dans la rue etc … ?

            Pour Dorothy l’unique raison d’une telle reconnaissance de notre responsabilité : c’est l’acte de voir dans l’autre le Christ. Qu’est-ce que ça veut dire voir le Christ ? C’est d’abord considérer mon prochain comme un être radicalement seul, créé par Dieu, unique et exigeant la même attention que moi. Nous sommes donc des Christ, tous, et en cela des bergers de nos frères et sœurs, c’est-à-dire que nous recevons une responsabilité énorme.

            Il faut s’arrêter sur cette responsabilité qui est à l’origine de la communauté : si nul n’est responsable, il n’y a pas de communauté, mais un désordre et un chaos. Le Christ se lève au milieu des peuples, il abolit toutes les différences, comme l’écrit St Paul : « il n’y a plus ni Juifs, ni païens » et dans cette abolition des différences, une idée ressort : celle d’aimer son prochain comme soi-même.

            La responsabilité est donc la seule réponse à l’individualisme. Une réponse essentielle, devrait-on dire, philosophique, voire ontologique. Mais elle est aussi une réponse politique : la communauté des responsabilités, c’est le début d’une société, d’une Cité. 

4) La communauté : un contre-pouvoir politique (Easy Essay de Peter Maurin)

Dans l’article que nous avons lu ensemble, Dorothy cite le théoricien du « socialisme » Pierre Leroux. Il y a, dans l’organisation en communauté, un trait politique indéniable. 

            Le refus de l’association des hommes, selon Leroux, serait l’agonie de la société, son crépuscule : pourtant de quels types d’associations parle-t-il ? Toutes les associations forment-elles des communautés, au sens où l’entend Dorothy ? 

            Il est certain que ce n’est pas le fait de travailler les uns avec les autres qui forme nécessairement une association : qu’on prenne des exemples modernes, ou les exemples de Leroux : les ouvriers de l’usine qui travaillent à la même chaîne ne sont pas dans une association de personnes. Ils ne forment pas une communauté par leur travail. 

            « Nous devons retrouver un sens de la communauté » écrit Dorothy. Que signifie ce sens ? 

Plusieurs réponses possibles : 

  • Une association de travailleurs, comme elle le montre, ils sont associés par quartier, par voisinage.
  • Il y a aussi le IWW, syndicat/association international(e) de travailleurs qui lutte pour des intérêts communs.
  • Plus largement : tout ensemble d’intérêts matériels peut former une communauté.

Quel est le commun alors de ces communautés ?

D’abord, la possibilité d’être un contre pouvoir :  la communauté comme principe de subsidiarité, dans Houses of Hospitality, Dorothy cite ce poème de Peter Maurin : 

« Les gens vont à Washington,

Pour demander au Gouvernement Fédéral

De résoudre leurs problèmes économiques. 

Mais le Gouvernement Fédéral

N’a jamais été fait 

Pour résoudre les problèmes économiques des hommes.

Thomas Jefferson dit  :

 » Moins il y a de gouvernement

Mieux c’est. « 

Si moins il y a de gouvernement 

Mieux c’est,

Le meilleur type de gouvernement

C’est l’auto-gouvernement.

Alors, le meilleur type d’organisation

Est l’auto-organisation.

Quand les organisateurs essayent

D’organiser ce qui n’est pas organisé 

Ils le font souvent pour le bénéfice

Des organisateurs. 

Les organisateurs ne s’organisent pas eux-mêmes

Et quand les organisateurs ne s’organisent pas eux-mêmes

Personne ne s’organise.

Et quand personne ne s’organise,

Rien n’est organisé. »

Dorothy, dans l’article cité, explique que nous n’avons aucun représentant politique : le choix de la communauté c’est un refus complet de la politique contemporaine. Il y a, en cela, un geste proche de celui des premiers chrétiens : des communautés autonomes, qui ne se mêlent pas de la politique politicienne (dont la finalité est la conquête de pouvoir et le contrôle des personnes), mais qui par leurs actions ont un rôle dans la société. Ils ne se réfèrent pas au Gouvernement, ni au Congrès, comme le souligne Peter Maurin, mais ils s’organisent, c’est à dire qu’ils prennent en charge la production des conditions matérielles d’existence, le soin des plus pauvres et la mobilisation politique en vue de combattre les injustices. Si pour Dorothy le maître mot est la responsabilité, pour Peter Maurin c’est l’organisation. Cette proximité avec les Premiers Chrétiens est voulu, pour Dorothy il peut y avoir des communautés hors du catholicisme, dont il faut s’inspirer :

« Peter Maurin, aimant la terre d’un amour paysan, cherchant à résoudre les problèmes de chômage, de vie de familles, de santé mentale et physique, a toujours prêché les « fermes communes ». Il attirait notre attention sur les tentatives de communautés de biens de notre époque, dans les coopératives en Nouvelle Ecosse, dans les Kibbutz en Palestine, les récentes tentatives de communautés de famille à travers les Etats-Unis. Il demandait qu’on étudie les communautés religieuses, spécialement les monastères bénédictins comme modèles de communautés de vie, il demandait aussi que les familles vivent ensemble de cette manière, vivant selon la diversité des talents » (Article 1953)

5) Un communisme chrétien : le Christ, centre de gravité de la communauté ?

            On le voit dans l’article cité au début de cette conférence, Dorothy mêle dans les inspirateurs des figures aussi différentes que Gandhi et St François. Cette communauté d’intérêts, élargie aux personnalités mortes, n’est pas seulement réservée à ceux qui ont suivi le Christ. Au cours de sa vie, Dorothy répétera un bon nombre de fois, que sa vision est bien souvent plus proche des communistes et socialistes de son temps qui ont une véritable approche chrétienne du monde que de beaucoup de chrétiens qui ont une approche bourgeoise du monde. Bourgeoise : individualiste, ne réfléchissant pas aux conséquences de leurs actes (travail, consommation etc …) et n’ayant aucun sens de la responsabilité sociale. 

Il est clair aussi que chez les Catholic Worker, les athées et les religieux de religions différentes se cotoyaient. Mais ce n’était pas une communauté organisée autour d’une seule religion.

Il faut chercher à établir le paradis sur terre, écrit Dorothy : qu’est-ce que signifie cette Utopie ?

Est-ce un discours théocratique ? Il ne semble pas. C’est d’abord retrouver ce sens de la communauté, de l’union. Ne plus demander comme Caïn, suis le gardien de mon frère ? Mais comment être le gardien de mon frère ? Cela suppose une tentative de conversion permanente et répétée du coeur à l’amour évangélique. C’est le vrai défi et la vraie beauté de la vie. C’est un chemin de sainteté qui n’apporte pas la souffrance mais la force, pas la tristesse mais la joie. Ce chemin est semé d’embûches mais il est un chemin de recréation de soi et du monde, le moyen de faire advenir sur terre le Royaume de l’amour.

Deux textes de Dorothy pour finir. Le premier qui précise sa vision de la communauté :

« La communauté –  c’était la réponse sociale à la longue solitude. C’était un des attraits de la vie religieuse et pourquoi, alors, les laïcs n’auraient pu le partager ? Pas simplement la communauté de base qu’est la famille, mais aussi une communauté de familles, où l’on combine une propriété commune et privée. Cela pourrait être une ferme commune, une sorte de continuation des universités d’agronomie dont Peter parlait comme d’une part du programme que nous avions à mettre en place. Peter avait une vision et nous étions tous séduits par ses idées. […] Le plan de Peter était que des groupes de personnes empruntent de l’argent à des syndicats d’entraide dans les paroisses, afin de commencer ce qu’il appelait tout d’abord des universités d’agronomie, où l’ouvrier pourrait devenir un universitaire et l’universitaire un ouvrier. Il désirait aussi que des personnes donnent des terres et de l’argent. Il parlait toujours de donner. Ceux qui ont des terres et des instruments devraient donner. Ceux qui ont un capital devraient donner. Ceux qui ont un travail devraient le donner. “L’amour est un échange de dons”, disait saint Ignace. Et c’est selon ces voies simples, pragmatiques et terre à terre que l’on peut montrer son amour pour les autres. Si l’amour n’était pas là au départ, mais seulement le besoin, de tels dons feraient naître l’amour . » 

Et le second qui est un texte poétique tiré de son autobiographie et qui résume plutôt bien l’activité des Catholic Worker, leur degré d’improvisation et de créativité malgré la demande d’organisation de Peter Maurin. Par des anaphores, Dorothy souligne l’action de la Providence. Finalement, la communauté, c’est se tenir prêt à agir pour les autres : se tenir prêt à être responsable. Sans savoir ni le jour ni l’heure.

« Nous étions simplement assis ici, quand Peter Maurin est arrivé. 

Nous étions simplement ici à parler quand des files de personnes se sont formées en disant « Nous avons besoin de pain ». Nous ne pouvions pas dire « Allez, et soyez rassasiés ». S’il n’y avait que six petits pains et quelques poissons, nous devions les diviser. Il y avait toujours du pain. 

Nous étions simplement assis ici, en train de parler, quand des personnes sont arrivées parmi nous. Que ceux qui peuvent s’en occuper, s’en occupent. D’autres sont partis, et il y a eu des chambres libres. Et en quelque sorte les murs se sont élargis. 

Nous étions simplement assis ici, en train de parler quand quelqu’un a dit « Allons vivre dans une ferme »

C’était aussi impromptu que ça, j’y pense souvent. C’est simplement venu à nous. C’est arrivé, tout simplement. 

Moi, la femme stérile, je me suis retrouvé la joyeuse mère d’enfants. Ce n’est pas toujours facile d’être joyeuse, de garder à l’esprit le devoir de la joie.

La chose la plus importante chez les Catholic Worker c’est la pauvreté, disent certains.

La chose la plus importante c’est la communauté, disent d’autres. Nous ne sommes plus seuls. 

Mais le dernier mot, c’est l’amour. Par moments, cet amour a été, selon les mots du Staretz Zossima (Frères Karamazov) une chose aride et horrible, et notre foi en l’amour est passée par le feu.

Nous ne pouvons aimer Dieu sans aimer notre prochain, et pour aimer nous devons nous connaître. Nous le connaissons dans la fraction du pain, et nous ne sommes plus seuls. Le Paradis est un banquet, et la vie est un banquet aussi, même avec quelques croûtons, là où il y a de la camaraderie. 

Nous avons tous connus la longue solitude et nous avons appris que la seule solution est l’amour et que l’amour vient avec la communauté. 

Tout cela est arrivé pendant que nous étions assis, ici, à discuter, et cela continue aujourd’hui. »

Dorothy Day et la pauvreté

Dorothy Day et la pauvreté

Conférence au Dorothy (11 octobre 2018)
Cycle découverte de Dorothy Day

Jeudi 11 octobre nous avons parlé de Dorothy Day et de ce qu’elle a vécu et pensé sur la pauvreté. Dorothy Day (1897-1980) journaliste de vocation, a été une militante  pour la justice toute sa vie, d’abord fortement influencée par la pensée marxiste, puis, après sa conversion, mue par l’Evangile, qu’elle s’est donné pour mission de mettre en pratique. Fortement marquée par les idéaux pacifistes et anarchistes dans lesquels elle a baigné pendant sa jeunesse à New York, elle a fondé le Catholic worker, un journal dédié à la diffusion de la pensée sociale de l’Eglise, qui s’est transformé très vite en un réseau de maisons d’hospitalité pour les sans-abris, aux Etats-Unis, et qui existent aujourd’hui dans 27 pays à travers le monde.

Grande lectrice et admiratrice de Saint François d’Assise, Dorothy voyait la pauvreté volontaire comme un moyen de refonder une société fondée sur l’Evangile : seule une adhésion pleine et entière à la pauvreté au sens franciscain, c’est à dire la sobriété qui rend heureux, joyeuse et contemplative, peut permettre de retrouver le sens de la communauté et de proposer des formes de vie sociale susceptibles de rendre bons les hommes.

Mais peut-on vouloir que les autres soient pauvres aussi ? Non, au contraire, il faut lutter contre la pauvreté subie. Durant toute sa vie D.D a cherché à établir ce qu’elle appelle une “Philosophie du travail”. La misère matérielle commence souvent par l’aliénation au travail, et conduit à la misère spirituelle. Ce n’est évidemment pas la misère que Dorothy défend comme mode de vie : vivre pauvre au sens franciscain, ce n’est pas mourir de faim, ni être dans le besoin permanent. C’est une pauvreté où le nécessaire est comblé : un travail, une famille, une terre à cultiver, de quoi se nourrir. C’est un anti-capitalisme radical, ou plutôt un anti-consumérisme, c’est l’appel radical de l’évangile et de St Paul que Dorothy prend à la lettre et, fait rare parmi tous les théoriciens anarchistes, qu’elle a mis en pratique.

Dorothy Day et le choix de la pauvreté évangélique

Dorothy Day et le choix de la pauvreté évangélique


Deux articles suivis d’un extrait de conférences pour mieux comprendre la pauvreté selon Dorothy Day.


Le premier article, tout à fait dans l’esprit des articles de Dorothy Day, est un appel radical à la “pauvreté volontaire”, qui préfigure les discours de la décroissance et qui prône avant l’heure la sobriété heureuse, la consommation de produits locaux, le refus de la société de consommation avant même son avènement…

Le deuxième article, écrit en 1945, précise un peu mieux ce que Dorothy entend par “pauvreté”, en opérant un va et vient entre deux définitions de la pauvreté : la pauvreté subie qui est une plaie sociale, la pauvreté volontaire qui nous rend semblable au Christ. La pauvreté est un état de dépouillement qui nous rend dépendant d’autrui, mais la question est de savoir si cette dépendance engendre une perte de liberté ou au contraire une plus grande liberté, et donc de savoir s’il faut la combattre au contraire la choisir comme mode de vie. 

Pauvreté et pacifisme
Dorothy Day
The Catholic Worker, December 1944, 1, 7.

Le mois dernier j’ai médité sur l’usage des armes spirituelles. (…). L’amour pour l’humanité de notre Seigneur est l’amour de notre frère. La seule façon dont nous pouvons montrer notre amour pour Dieu est par l’amour que nous avons pour notre frère. “Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.”
Aimer son frère implique une pauvreté volontaire, de se déposséder, de se dévêtir du  vieil homme, de s’oublier, etc. Cela implique aussi de ne pas participer à ces conforts et luxes qui ont été fabriqués via l’exploitation d’autres personnes. Tant que nos frères souffrent, nous devons avoir de la compassion pour eux, souffrir avec eux. Tant que nos frères souffrent du manque de produits de première nécessité, nous refuserons de profiter de confort. Ces résolutions, quelle que soit la difficulté qu’on peut avoir de s’y tenir, quelle que soit la fréquence de nos échecs et de nos recommencements, font partie de la vision et la vue à long terme que Peter Maurin a essayé de nous transmettre ces dix dernières années. (…)
La pauvreté résultera de notre examen de conscience en ce qui concerne les emplois. (…) Si ces emplois ne contribuent pas au bien commun, nous prions Dieu pour la grâce de pouvoir les abandonner. Est-ce qu’ils ont quelque chose à voir avec le fait d’abriter, de nourrir, de vêtir ? Est-ce qu’ils ont quelque chose à voir avec les oeuvres de miséricorde ? Frère Tompkins dit que chacun devrait être capable de situer son emploi dans une catégorie des oeuvres de miséricorde.
Cela exclurait les emplois dans la publicité, qui ne fait qu’augmenter les désirs inutiles des gens. Dans les assurances et la banque aussi, qui sont connus pour exploiter les pauvres du pays et des autres pays. Les banques et les compagnies d’assurances se sont emparés de la terre, ont construit des fermes, des ranchs, des plantations de 30 000, 100 000 acres, et ont dépossédé les pauvres. Les sociétés de prêt et de finance les ont encore plus escroqué. Les films, la radio, les ont encore plus asservis. Si bien qu’ils n’ont pas de temps ni de réflexion sur leur vie, aussi bien spirituelle que corporelle. Tout ce qui a contribué à leur misère et à leur dégradation peut être considéré comme un mauvais emploi.
Si nous examinons notre conscience de cette façon, nous serions bientôt attiré par le travail manuel, le travail humble, et nous deviendrions plus comme notre Seigneur et notre sainte Mère. La pauvreté implique de ne pas participer. Elle implique ce que Peter appelle un mode de vie régional. Cela implique de renoncer au thé, au café, au cacao, au pamplemousse, à l’ananas, etc., aux choses qui n’ont pas poussé dans la région où l’on vit. Un jour de l’hiver dernier, nous avons acheté des broccoli qui portaient l’étiquette d’une entreprise agricole en Arizona ou au Texas, où nous avions vu des hommes, des femmes et des enfants travailler à deux heures du matin avec des lampes de mineurs sur le front, afin d’éviter la chaleur torride du jour, qui atteignait parfois plus de 50°C. C’était des migrants sans abri, ils sont environ un million aux Etats Unis. (…) Pour eux il n’y a pas de place dans l’auberge.
Nous ne devrions pas manger de nourriture produite dans de telles conditions. Nous ne devrions pas fumer, non seulement parce que c’est une habitude inutile, mais aussi parce que le tabac appauvrit l’âme et paupérise les fermiers, et implique que des femmes et des enfants travaillent aux champs. La pauvreté implique d’avoir le strict minimum en ce qui concerne les vêtements et de vérifier qu’ils sont fait dans des conditions de travail décentes, avec des salaires et des horaires corrects, etc. L’étiquette syndicale essaie de le garantir. Vu les conditions dans les ateliers de lainages, ce serait mieux d’élever soi-même moutons, chèvres et lapins angoras, et de filer, tisser et faire ses propres couvertures, bas et costumes.  Beaucoup de groupes, dans le pays, essaient de faire cela, à la fois comme remède au chômage et pour avoir un mode de vie plus agréable.
(…) La pauvreté implique de ne pas rouler sur du caoutchouc tant que des conditions de travail horribles sont la norme dans l’industrie du caoutchouc (…). La pauvreté implique de ne pas utiliser le chemin de fer tant que de mauvaises conditions de travail existent dans les mines de charbon et les usines d’acier. (…) Les chemins de fer ont été construits par le vol et l’exploitation etc…

Encore au sujet de la sainte pauvreté, qui est la pauvreté volontaire
Dorothy Day
The Catholic Worker, February 1945, 1-2.


La clarification de la pensée est le premier élément du programme du Catholic Worker. Il ne peut y avoir de révolution sans une théorie de la révolution, dit Peter Maurin en citant Lénine. L’action doit être précédée par la réflexion. L’hérésie des bonnes oeuvres est une chose bien réelle, ces “maudites occupations”, comme Saint Bernard les appelle, qui empêchent les gens de penser.  Nourrir les affamés, habiller les dévêtus, et abriter les sans-logis sans essayer également de changer l’ordre social afin que les gens puissent se nourrir, se vêtir et s’abriter eux-mêmes, revient à se contenter de palliatif. Cela revient à manquer de foi dans ses semblables, dans leur responsabilité en tant qu’enfants de Dieu, héritiers du paradis.
Bien sûr les pauvres “nous en aurons toujours parmi nous”. Cela nous a été envoyé, encore et encore, en général avec ce commentaire : “Pourquoi essayer de changer les choses dont notre Seigneur a dit qu’elles seraient toujours avec nous?” Mais  Il n’a certainement pas prévu qu’il y en aurait autant. 

(…)

L’important message que Peter Maurin a pour le monde aujourd’hui est le message de la pauvreté volontaire, un message qu’il a prêché par la parole et par l’exemple. Il est le pauvre le plus véritable parmi nous. Et parce qu’il a choisi d’être pauvre, il est resté libre ; il a du temps pour penser. Il a vécu une vie riche et abondante à cause de cette même pauvreté. “Je pense que votre message le plus vital est votre louange de la pauvreté” écrit John Cort ce mois-ci. Mais c’est le message le plus incompris.
(…)
Bien sûr, le pape Pie XI a dit que, quand une telle crise arrive, que ce soit le chômage, des incendies, des inondations, des tremblements de terre, etc., l’Etat doit se manifester et apporter de l’aide.Mais nous, dans notre génération, considérons de plus en plus l’Etat comme le généreux Oncle Sam. “Oncle Sam va s’en occuper. La question raciale, la question ouvrière, la question du chômage.” Nous serons tous enregistrés, mis dans des tableaux, employés ou assistés par une allocation, et aiguillés de clinique en clinique contraceptive. “De quel droit les gens qui ne travaillent pas auraient un bébé?” Combien de pauvres mères catholiques ont entendu cela pendant ces tristes années d’avant la guerre !
(…) Nous voyons ces idées qui s’exercent tout autour de nous. Nous voyons le résultat de cette façon de penser de tous côtés. Nous vivons avec les pauvres, nous faisons partie des pauvres. Nous connaissons leurs vertus et leurs vices. Nous connaissons leurs générosités et leurs extravagances. Leur générosité même les rend extravagants et imprévoyants.
S’il vous plaît, ne pensez pas que nous blâmons les pauvres quand nous parlons si franchement de leurs erreurs, qu’eux-mêmes aussi reconnaîtront. Ils ne veulent pas que les gens soient sentimentaux, que les gens les idéalisent. Je pense qu’ils se rendent très bien compte qu’ils ne sont que poussière, et une de nos missions aussi est de les faire se rendre compte qu’ils sont aussi un peu moins que des anges.
(…) Les gens disent fièrement : “(…) nous payons des impôts, ce n’est pas de la charité, ce n’est que justice.” Et ils étreignent leurs douceurs, leur liqueur, leurs films, leur radios, leurs dissipations, dans un vain effort pour trouver l’oubli dans le froid et la laideur, la plomberie qui fuit, l’eau froide, le manque de charbon, la laideur du logement, l’emploi affreux, (….)
Oui, ils paient des impôts, et c’est la ville et l’état et le gouvernement fédéral qui les volent et qui chapardent. Ils sont taxés pour chaque bouchée qu’ils mangent, chaque bout de chiffon qu’ils revêtent. Ils sont taxés sur leurs emplois (…). Ils ne sont pas seulement taxés, mais ils sont séduits. Leur vertu leur est enlevée. On fait d’eux des profiteurs de guerre, on les oblige à prendre la posture de l’usurier. La nation toute entière, chaque homme, femme et enfant, est obligé de devenir un profiteur – quel mot hideux – dans cette guerre.
(…) Oui, les pauvres ont été volé des bonnes choses matérielles de la vie, et quand ils demandent du pain, on leur donne une pierre. On leur a volé une philosophie du travail. Ils ont été trahis par leurs enseignants et leurs responsables politiques. On leur a volé leurs savoirs faire et on a fait d’eux des surveillants de machines. Ils ne savent pas cuisiner, on leur a donné la boîte de conserve. Ils ne savent pas filer ou tisser ou coudre – on les invite à aller chez Klein’s s’acheter une robe à 4,98.
(…) Le gouvernement s’occupe paternellement des gens, qui donnent leur soutien à ce gouvernement particulier. Naturellement, ils ne veulent pas en changer. Qui prendra soin d’eux si ce n’est le gouvernement ? C’est la question en ce jour où tout le monde se tourne vers l’Etat (…) 

Ce sont des corps plus petits, des groupes décentralisés, qui devraient s’occuper de ces besoins.
La première unité sociale est la famille. La famille devrait s’occuper de ses propres membres, et, en plus, comme le disaient les Pères, “chaque maison devrait avoir une chambre pour le Christ, pour que l’hospitalité soit mise en pratique”. (…) Les gens plaident l’ignorance, ou disent “ce n’est pas ma responsabilité”. Mais nous sommes tous membres les uns des autres, donc nous sommes obligés en conscience de nous aider les uns les autres. La paroisse est l’unité suivante, et il y a les groupes locaux de la Société de Saint Vincent de Paul. Ensuite il y a la ville, et le corps plus large des organisations charitables. Et il y a les syndicats, où l’aide mutuelle et la charité fraternelle est aussi mise en pratique. (…) Mais à présent il existe une dépendance vis-à-vis de l’Etat. Les hôpitaux, autrefois catholiques, sont subventionnés par l’Etat. Les orphelinats, autrefois soutenus par la charité catholique, reçoivent leur aide de caisses de bienfaisance. Et quand ce n’est pas l’Etat, ce sont des parties de bingo !

(…) Nous devons continuer à parler de pauvreté volontaire, et de pauvreté sainte, parce que c’est seulement en consentant à nous dépouiller que nous pouvons revêtir le Christ. C’est seulement en aimant la pauvreté que nous aurons les moyens d’aider les autres. Si nous aimons la pauvreté, nous serons libres d’abandonner un emploi, de parler quand nous sentirons qu’il n’est pas bon de se taire. Nous pouvons parler de pauvreté volontaire uniquement parce que nous croyons que les Chrétiens doivent être des fous pour le Christ. Nous ne pouvons embrasser la pauvreté volontaire qu’à la lumière de la foi.”

Dorothy Day journaliste

Dorothy Day journaliste

Chez Dorothy, l’écriture est fondamentale, et le journalisme nécessaire pour informer : c’est sa première et constante vocation. Mais elle ne va jamais sans l’action, elle l’accompagne nécessairement. Dès ses premiers reportages, elle vit avec ses sujets et participe avec eux aux luttes sociales qu’elle décrit ensuite dans ses articles. En fait ces articles racontent toujours la vie de personnes, ce sont toujours des histoires incarnées, dont elle est souvent le personnage principal : elle ne propose pas des principes de vie qu’elle n’ait d’abord appliqués, et ces principes sont la conséquence de ses expériences, et non pas des théories préétablies.

Ainsi, tout au long de sa vie, elle s’efforcera de ne jamais proposer uniquement des idées : pour elle il s’agit, avant tout, d’agir en vue d’une société meilleure. Dans le numéro de janvier 1936, elle annonce ainsi la mise en place de “farming communes” (fermes communautaires) telles que Peter Maurin les préconise :Nous nous rappelons les paroles de Saint François qui explique qu’on ne peut pas connaître ce qu’on n’a pas pratiqué, nous avons tenté nous seulement de publier un journal mais de mettre notre programme en application.” Et plus loin : “Nous déménageons parce que nous avons l’impression que nous ne pouvons pas parler dans le journal de quelque chose que nous ne pratiquons pas. Nous croyons que nos paroles auront plus de poids, nos écrits plus d’impact, si nous mêmes sommes pleinement engagés dans l’amélioration de nos conditions de vie par le travail agricole.”

Voici quelques exemples d’articles de Dorothy Day, tous issus du Catholic worker et disponibles en version original sur le site du mouvement, pour donner un aperçu du style de journalisme pratiqué par Dorothy, combatif, drôle, parfois âpre, parfois lyrique, toujours incarné.


  1. Premier numéro du Catholic workers : “A nos lecteurs” (The Catholic Worker, May 1933, 4 (First Issue))

Cet article décrit les missions du tout nouveau journal : informer les chômeurs catholiques, montrer qu’on peut être “de gauche” sans être athée, et avant tout faire connaitre la pensée sociale de l’Eglise. Dorothy conclut ce petit manifeste en notant à quel point il est réjouissant de savoir que Jésus lui-même ne savait pas où dormir : derrière les affirmations un peu fières et la verve combative, il y a l’ébauche d’une pensée très cohérente de la pauvreté, directement inspirée de Saint François d’Assise. 

Voici le texte en entier.

“A nos lecteurs”

C’est à ceux qui sont assis sur des bancs publics dans la chaleur du soleil printanier.

A ceux qui se précipitent dans les abris pour échapper à la pluie.

A ceux qui parcourent les rues à la recherche d’un travail,

A ceux qui pensent qu’il n’y aura aucun espoir pour eux dans le futur, aucune prise en compte de leur détresse – que cette mince publication est adressée. 

Son but est de les interpeller en soulignant que l’Eglise catholique a un programme social, de leur faire savoir qu’il y a des hommes de Dieu qui ne travaillent pas seulement pour leur bien-être spirituel mais aussi matériel. 

Il est temps qu’il existe un journal catholique pour les chômeurs.

Le but fondamental des publications les plus radicale est la conversion de ses lecteurs à la pensée de gauche* et à l’athéisme.

N’est-ce pas possible d’être de gauche* sans être athée ? 

N’est-ce pas possible de protester, de dévoiler, de se plaindre, de pointer du doigt les abus et de réclamer des réformes sans pour autant désirer renverser la religion ?

Dans l’espoir de populariser et de faire connaître les encycliques du Pape en ce qui concerne la justice sociale et le programme mis en avant par l’Eglise pour la “reconstruction de l’ordre social”, cette nouvelle publication, The Catholic Worker, est lancée.

Pour le moment on ne sait pas si ce sera un mensuel, un bihebdomadaire ou un hebdomadaire. Cela dépend entièrement des fonds collectés pour l’impression et la distribution. Ceux qui peuvent s’abonner, et ceux qui peuvent faire un don sont appelés à le faire. 

Ce premier numéro du Catholic worker a été programmé, écrit et édité dans la cuisine d’un immeuble de la 15e rue, dans des wagons de métros, sur le ferry. Il n’y a pas de salle de rédaction, pas de notes de frais pour le téléphone ou l’électricité, pas de salaires. 

L’argent pour l’impression du premier numéro a été récolté en mendiant de petites contributions à des amis. Un prêtre de Newark nous a envoyé dix dollars et les prières de sa congrégation. Une soeur du New Jersey, habillée aussi de sainte pauvreté, nous a envoyé un dollar. Un autre ami bienveillant et généreux nous en a envoyé vingt-cinq. Pour le reste, les rédacteurs sont allés cherché dans leurs propres économies, et pour ce faire ils ont utilisé de l’argent destiné à payer des factures de lait, de gaz, d’électricité.

En acceptant les retards de paiement, les fournisseurs ne savaient pas qu’ils faisaient avancer la cause de la justice sociale. Ils ont, pour cette fois, involontairement coopéré.

Le mois prochain, quelqu’un pourrait nous faire don d’un bureau, qui sait ?

Il est réjouissant de se rappeler que Jésus Christ errait sur cette terre sans endroit pour reposer Sa tête. “Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel leurs nids, mais le Fils de l’Homme n’a pas d’endroit pour reposer Sa tête.”. Et quand nous considérons notre existence précaire et nos doutes, nous nous souvenons (fiers de partager le même honneur) que les disciples ont soupé au bord de la mer et ont erré à travers des champs de maïs en cueillant sur les tiges des épis pour en faire un repas frugal.”

*ndtr : c’est l’adjectif anglais “radical” qui est traduit ici par “de gauche”, ce qui reste une approximation et suppose que le lecteur se rappelle le contexte politique américain des années 30. Voir la biographie Dorothy Day, la révolution du coeur – Tallandier, 2018


2. Jour après jour (titre original : Day After Day), Juin 1935 (The Catholic Worker, June 1935, 5.). Extraits

Cet article relate entre autres le travail en cours dans le jardin communautaire du mouvement des Catholic worker, basé à New York, qui leur procure un havre de paix, pour se reposer au vert loin des bureaux de la ville. Typique du style de Dorothy Day, ce texte égrène une série de portraits de personnalités de la petite communauté, toujours avec une touche d’humour. Cela lui permet de décrire le quotidien des Catholic workers de New York, afin que les lecteurs du journal aient un aperçu de la vie de la communauté. Elle y évoque l’importance du lien à la nature, et à quel point un cadre urbain sans végétation peut être asséchant pour l’âme.  Voici le début de l’article. 

Dans le jardin commun, Edelson travaille pieds nus, son pantalon roulé jusqu’à ses genoux, sans chemise, son maillot de corps collé au dos. Il travaille avec un pic, qu’il manie avec de grands mouvements puissants. De temps en temps il fait une pause et émiette la terre sous ses pieds, en méditant. Il va nous donner quelques semaines, a-t-il dit, pour l’amour de la camaraderie, du communisme chrétien, de la coopération, de la fraternité, de l’unité, en tant que membre du Corps mystique, parce que le Christ est dans son coeur, pour exercer sa fonction presbytérale de laïcs, et pour toute une série d’autres raisons. Aussi parce que cela lui ferait du bien. 

(…)

« En ville il n’y a pas de jardin,  il n’y pas de verdure pour reposer le regard. Nous avons déménagé loin de notre jardin aux pétunias, avec ses plants d’asperge, son figuier et ses haies de troène. En réalité il y a de l’autre côté de la rue un ailante, « arbre qui monte au ciel» comme il est aussi appelé, et il nous donne faim et soif de campagne. » Mais à part ça, il n’y a pas l’ombre d’une plante. En guise d’arbres nous avons les mats et les cheminés des navires sur les quais, et pour l’herbe et la terre nous avons les pavés inégaux des trottoirs devant les entrepôts et les garages, et de lugubres et affreux immeubles au milieu. ». Nous sommes heureux, nous tous, de savoir que le jardin de la communauté est là bas, à quelques heures de route du bureau. Déjà le mois dernier il y a eu environ 35 visiteurs et le travail jardinier a progressé de jour en jour. Les conférences de week-end nous pas encore démarrées mais des courriers seront envoyés dans le courant du mois pour annoncer les rencontres qui auront lieu soit pendant tout un week end ou seulement le dimanche. »


3. Petit manifeste des Catholic workers (1936). Traduction de l’article “For the new Reader”, dans The Catholic Worker, December 1936, 6

Pour bien comprendre cet article, rappelons qu’il est écrit dans le contexte particulier de la Grande Dépression, avec une situation économique très dure aux Etats-Unis, des conflits sociaux croissants (les droits des ouvriers, des femmes, des Noirs sont en train de naître dans la douleur et continueront pendant quelques décennies à être l’objet d’affrontements violents), et une lutte sur le plan des idées qui se durcit entre les idéologies qui tiraillent l’Occident : une guerre point à l’horizon. D’où l’insistance des premiers paragraphes sur l’antifascisme et l’anti-communisme du mouvement (un rappel sans doute nécessaire pour un mouvement régulièrement soupçonné de marxisme), puis le paragraphe sur la “guerre juste”. Cela n’empêche pas les Catholic workers de proposer ici un programme à valeur universelle, fondé directement sur la Doctrine sociale de l’Eglise dont on retrouve certains grands thèmes (l’importance relative de la propriété par rapport au bien commun, la place centrale de la personne humaine). 

A propos de l’expression “ responsabilité personnelle”, qui a une place centrale dans la pensée de Dorothy Day : Il ne faut pas comprendre que l’Etat n’a pas d’importance ou d’utilité, mais que l’amélioration de la société passera nécessairement par une implication personnelle des chrétiens dans la lutte contre la misère, et non par des institutions impersonnelles, ne serait-ce que parce que c’est soi-même que l’on sauve lorsqu’on fait un acte de charité envers son prochain. Il faut donc bien entendre ici le mot “personnelle” comme un écho au personnalisme de la Doctrine sociale de l’Eglise, et non comme un synonyme d’”individuel”. Dorothy Day refuse aussi bien l’individualisme libéral que le socialisme étatique. Elle est bien plus proche de ce qu’on pourrait appeler un “anarchisme chrétien communautaire”, (ou pour reprendre ses propres mots, d’un “communisme chrétien”), dont l’objectif est d’établir des communautés de vie où les aides de l’Etat deviennent inutiles puisque chacun y choisit librement la pauvreté et prend soin de son prochain.

“Au nouveau lecteur”

Le Catholic Worker est fermement anti-fasciste parce que le fascisme refuse que l’homme ait une obligation plus haute celle qu’il doit à l’Etat, parce que le fascisme croit que l’homme est fait pour l’Etat et refuse de dire que l’Etat est fait pour l’homme, parce que, bien que les croyances et actions du fascisme repose sur ces principes, comme cela est apparent en Italie et en Allemagne, il fait semblant de reconnaître des droits religieux, politiques et économiques, et est donc plus dangereux, par bien des aspects, que l’hostilité ouverte du Communisme.

Le Catholic Worker est tenacement anti-communiste, malgré tout ce que vous avez pu entendre, parce que le communisme proclame que l’homme vit seulement de pain”, déifie le confort, refuse la liberté religieuse, politique et économique, bien que pas aussi ouvertement qu’autrefois, a remplacé le capitaliste et l’aristocrate par le Parti communiste, mais asservit et exploite toujours le paysan et le prolétaire ; n’est, en somme, pas mieux qu’un Capitalisme d’Etat.

Le Catholic Worker est pour un communisme chrétien, tel que pratiqué dans les monastères catholiques et par les premiers chrétiens, comme une économie de la perfection, possible uniquement sur la base du volontariat.

Le Catholic Worker est anti-capitaliste, dans le sens où il condamne l’état d’esprit cupide, d’un matérialisme rampant, qui est devenu synonyme de ce système, et a conduit aux abus actuels dans la production et la distribution. 

Le catholic worker n’est pas opposé à la propriété privée, mais au contraire travaille pour “la restauration de la propriété” à travers des coopératives, des banques mutualistes et le mouvement de retour à la terre. Il soutient la possession privée des moyens de production sauf quand une telle possession est incompatible avec le bien commun, comme chez certains fournisseurs de service public, mais s’oppose à la concentration du pouvoir productif dans les mains de quelques uns, parce que cette concentration a presque été destructive du bien commun.

Le Catholic Worker n’est pas opposé à “économiser pour les jours de vache maigre” et pour le soutien de ceux qui dépendent de nous, mais s’intéresse plus à donner ce qu’il a, non seulement parce que c’est le devoir des Chrétiens de donner leur surplus au plus pauvre, mais aussi parce que c’est un bon calcul économique de distribuer l’argent oisif à ceux qui le dépenseront.

Le Catholic Worker ne condamne pas absolument toutes les guerres, mais croit que les conditions nécessaires pour une “guerre juste” ne seront pas remplies aujourd’hui.

Le Catholic Work admet l’importance de l’action politique mais s’intéresse beaucoup plus à l’importance l’action privée, pour créer de l’ordre à partir du chaos.

Le Catholic Worker admet l’importance de la responsabilité publique pour les pauvres et les nécessiteux, mais s’intéresse beaucoup plus à l’importance de la responsabilité personnelle pour les affamés, les assoiffés, les nus, les sans-abris, les malades, les criminels, les affligés et les ignorants.”


4. “Jour après jour”, décembre 1938. (The Catholic Worker, December 1938, 1, 4)

“Day after Day” est le nom de la chronique tenue par Dorothy dans tous les numéros du Catholic Worker. Si le nom changera par la suite, la tradition demeurera : Dorothy tiendra jusqu’à la fin de sa vie une chronique dans le journal. Cet article donne un aperçu à la fois de sa vie quotidienne et de ce style journalistique qui lui est propre, associant la description des petites joies du quotidien à une réflexion générale sur la pauvreté, racontant sur le même plan une soirée avec Raissa Maritain et une soirée avec sa fille Tamar Teresa : l’une n’est pas plus importante que l’autre, l’action politique est toujours ancrée dans une réalité quotidienne, faite avant tout de relations avec les autres, de lien de proximité avant d’être fondée sur un système idéologique. Sans qu’à aucun moment elle l’exprime comme une doctrine, ce texte porte néanmoins pour nous, lecteurs d’aujourd’hui, une injonction simple et évidente : la charité commence par aider concrètement son prochain, l’action politique commence par parler à son voisin. S’y dénote une certaine dose d’humour aussi, qui nous permet de comprendre qui était Dorothy Day aussi : Raissa Maritain ne sera-t-elle pas choquée par les danses qu’elle verra à Harlem, va-t-on trouver un hérisson pour Tamar Teresa ?

Un soir du mois dernier, un groupe s’est réuni pour un dîner en l’honneur de Madame Raissa Maritain, qui repartait en France le jour suivant après une courte visite à New York et dans le Midwest. Harry McNeil, qui est le président de nos rencontres du mardi soir, Dr Ruth Byrnes, Dr. William O’Meara, Harry Binsse et sa femme, la soeur de Mme Maritain, et Emmanuel Chapman étaient présents, et la conversation s’est déroulée en français et en anglais. Grâce au Dr McNeil, qui a aussi familier du français que de l’anglais, ce fut un dîner très agréable pour moi qui ne parle pas français. Les autres ont avoué qu’ils étaient plus à l’aise pour parler de philosophie en français, que du mouvement syndical, par exemple, qui intéressait énormément Mme Maritain.

Madame Maritain nous a chaudement recommandé le livre de Borne et Herny, Le travail et l’homme et dit qu’elle et son mari connaissaient bien les auteurs, qui avaient été parmi ses étudiants à lui à Paris. Maritain et sa femme aiment beaucoup tous les deux l’Amérique (…).

Madame Maritain s’est montrée très intéressée par les Noirs dans ce pays et la soirée s’est terminée par une visite d’une demi-heure à Harlem où nous nous sommes assis au Savoy pour voir les danseurs et écouter du swing. Elle-même musicienne, Madame Maritain voulait entendre en direct un de ces groupes si médiatisés dans les journaux européens. J’étais heureuse que nous soyons allés dans une des grandes salles de danses parce que c’était un lieu où les ouvriers se réunissent après de longues heures de travail manuel éreintant, où les femmes qui travaillent comme femmes de chambre, femmes de ménages, ou vendeuses peuvent aller et oublier leur oppression en dansant le coeur léger pendant quelques heures. Certaines danses étaient grotesques ou même drôles, certaines étaient très calmes. Aucune n’était répréhensible alors que j’avais des craintes.

Enfin nous nous sommes mis à faire du feu après un automne long et tiède. Toutes les femmes dans la Maison d’Hospitalité sortent pour ramasser du bois dans le quartier et la cour résonne du bruit des haches sur le bois mais aussi sur le béton. Ce qui n’est pas recommandé pour les haches. Les voisins nous apporte généreusement tous les cageots qui contenaient les raisins après qu’ils aient fait leur vin et la cour en était remplie pendant quelques jours. Le matin, le froid nous pénètre et les hommes dans la file d’attente ont commencé à faire des feux dehors pour se réchauffer. Ils utilisent principalement les ordures qu’ils trouvent dans la rue. Ce matin, pour la fête de la Présentation de Marie au temple, il y a eu un lever de soleil délicatement joyeux comme en l’honneur de la Sainte Mère. Des nuages tout roses, bleus, bleu lavande, dorés et floconneux dans un ciel bleu foncé. Rien de sombre ni de somptueux comme si souvent dans les couchers de soleil, mais un petit spectacle comme pour une petite fille de trois ans, dansant sur les marches du temple où elle était amenée pour être instruite pour la première fois. 

A côté du magasin de fromage, il y a une petite boulangerie qui répand la bonne odeur du pain dans l’air du matin. Entre les chaudes odeurs de boulangerie et la riche odeur du café de la Maison St Joseph dans un matin d’automne, les premières heures sont souvent des heures joyeuses. Tout spécialement en ce moment pour nous qui commençons, petit à petit, à pouvoir payer certaines de nos factures. Nous n’avons pas à nous demander désespérément si nous allons être capables de maintenir l’accueil de jour, si nous allons devoir nous détourner de ces visages pleins d’attente, nous regardant avec tant d’espoir pour être accueillis le matin. “Le meilleur café jamais servi”, disent-ils tous, et nous sommes d’accord avec eux tandis que nous prenons le petit déjeuner avec une tasse fumante et un petit pain. 

Merci à Dieu pour les petites joies qui viennent d’un instant, avec un éclat de soleil levant qui éclaire les canyons entre les falaises des immeubles; avec une tasse de café chaud, et l’odeur et le goût du bon pain.

Nous avons rendu visite à un boulanger amical dans la rue qui nous donne régulièrement de grands sacs de jute plein du pain qui lui reste. En bas d’une volée de marches abruptes, il a son petit magasin dans un sous-sol blanchi à la chaux. Le boulanger y est propriétaire, patron et ouvrier. Il emploi un seul homme, qui conduit une voiture à cheval pour livrer le pain. Le patron va au travail à 9h du soir et travaille jusqu’à 11h du matin, pour mélanger, pétrir, et cuire ses miches croustillantes dans un grand four construit à une extrémité du sous-sol. Le four est chauffé avec un petit feu de charbon dans un coin, et il y a une lampe électrique dedans si bien qu’on peut voir les longues miches de pain qui brunissent, et qu’il enfourne, retourne et enlève avec dextérité, à l’aide d’une longue pelle et d’un coup de poignet. Il appartient à l’Eglise adventiste du 7e jour, et a des textes accrochés au mur et une pile de tracts qu’il distribue à ses clients. Il n’a rien contre les Catholiques, dit-il. Nous devrions tous nous aimer les uns les autres et c’est pourquoi il souhaite nous donner du pain tous les jours. Il nous apprendra également à faire du pain, n’importe quelle nuit où l’un d’entre nous voudra bien venir, et il viendra même à la ferme à Easton nous montrer comment construire un grand four.

C’est comme un village, ce quartier. Il y a une chaleur et une amitié, il y a des foyers où des gens sont nés et vient de longues années jusqu’à leur mariage, où ils reviennent pour les fêtes ou pour les deuils, et où ils sont finalement enterrés.  Mais il y a aussi les aspects laids et sordides qui ne sont toujours que trop visibles. Des chambres surpeuplés, des immeubles envahis par les rats, de la vermine contre laquelle on doit toujours se battre, la boisson, les drogues et le vice, qui côtoient des maisons chaudes et bien gardées. 

Il y a peu de temps, il y a eu un meurtre dans les parages dans la rue Mulberry, et quand les éditions spéciales ont proclamé dans les rues “Meurtre dans la rue Mott”, les voisins se sont sentis insultés et n’ont pas voulu acheter le journal. Le meurtre étaient dans la rue Mulberry. Quoi qu’il en soit, lorsque le coup a été tiré, les femmes se sont précipitées en dehors de chez elles, pensant à leurs maris, fils et frères. L’homme qui a été tué venait d’être relâché de Sing-Sing après avoir purgé une peine de 10 ans. Un des voisins dit tristement : “Presque chaque foyer de cette rue a un garçon en prison”.

John Mella vient d’entrer pendant que Teresa faisait ses devoirs, avec une grande boîte qui contenait un lapin extrêmement sale. Il a été blanc mais il est tout ébouriffé et sa bien triste situation a tout de suite attiré Teresa. Un garçon du voisinage voulait lui trouver un foyer et c’est notre maison qui a été choisie. Après tout, la maison Saint Joseph n’est-elle pas une maison d’hospitalité ? Nous avons d’autres rongeurs, mais pas qui ne sont pas des animaux domestiques, donc pourquoi pas un lapin ? Il se plairait sans doute avec les deux souris blanches. Si bien que maintenant, tandis que Teresa fait ses devoirs, le lapin explore sa nouvelle boîte. Il peut en sortir quand il veut, mais espérons qu’il ne grimpe pas dans le lit la nuit. Il sent assez fort pour le moment, mais espérons qu’une fois lavé il sera un compagnon plus agréable. 

Une heure plus tard. A mon grand soulagement, trois petits garçons italiens viennent d’entrer à la hâte et ont réclamé leur animal.

“Ce que je voudrais vraiment”, a dit Teresa, “c’est un hérisson. Ils sont petits et ne piquent pas du tout si on les entraîne bien, et ils sont de vrais ennemis pour les cafards. Mais ils aiment se pelotonner dans les poubelles donc on est susceptible de les jeter avec si on ne fait pas attention.”

Est-ce que quelqu’un a un hérisson à envoyer au Catholic Worker ?


5. «Jour après jour”, janvier 1940 (The Catholic Worker, Janvier 1940, 5). Extraits.

Au début des années 1940, Dorothy Day s’intéresse particulièrement au sort des travailleurs très fragiles que sont les pêcheurs, et décrit de façon précise comment la coopération et l’organisation syndicale pourrait radicalement transformer un monde précaire et entretenu dans sa précarité par un système pernicieux. À son habitude, elle insiste, dans cet article de janvier 1940, sur l’importance de changer le système, sans se contenter d’en soigner les conséquences : 

Aujourd’hui, Soeur Peter Claver, Teresa, deux lycéens qui nous servent de conducteurs, et moi sommes allés jusqu’à Pensacola pour voir les Frères Trinitaires et le travail qu’ils font pour les pêcheurs là-bas. (…)

Les voyages de pêche, qui emmènent les hommes jusqu’à la côte mexicaine, durent 28 jours, et, comme l’a dit l’un des hommes, s’ils gagnent 8 dollars pour leur participation, ils ont de la chance. (…) Ils ont trois ou quatre jours à quai, puis ils repartent. Pendant l’été, la pêche est maigre et peu de voyages sont faits. Le capitaine fera sortir les bateaux à condition qu’ils trouvent des hommes. On leur donne seulement cinq dollars, dont ils doivent utiliser un dollar pour la nourriture, deux pour l’essence, et un pour l’assurance, donc ils ont un dollar pour récompenser leur travail. (…)

La pêche est censée être un système participatif, ce qui implique que les hommes paient pour le fuel, la nourriture, etc., et ensuite sur ce qu’ils gagnent, la compagnie récupère environ 80 pour cent, le capitaine 10, le cuisinier et le mécanicien 1,5, et l’équipage 1 chacun. Il y a seulement deux compagnies de pêches, la Warren et la Saunders (…). En mer, les hommes ne boivent pas, mais à terre ils cherchent un remède à la tension et à la monotonie du travail dans l’alcool.  (…) Les hommes sont de toutes nationalités et de tous les âges. Ils forment un bon groupe et les frères aiment travailler avec eux (…). 

Il n’y a pas de syndicat, bien sûr. C’est dur de voir comme le sort des hommes pourraient changer. L’employeur n’a aucune pression pour leur donner une plus grande part des profits, et s’il le faisait, cela ne serait pas en soi une solution. Souvent, lorsqu’il y a une prise exceptionnelle et que le prix du marché est élevé, les hommes gagnent beaucoup plus d’argent, mais le reste ne change pas. En quelques jours, ils sont à nouveau fauchés. Alors que si le travail de déprolétarisation des hommes était fait, comme le recommande le Saint Père dans son encyclique, et qu’un mouvement coopératif était construit pour que les hommes deviennent propriétaires, le fait d’être propriétaires et responsables ferait beaucoup pour les changer et changer leurs vies. Mais il y a des difficultés gigantesques sur leur route. Si une douzaine d’hommes coopéraient pour acheter un bateau et s’en occupaient en part égales, alors il y aurait le problème du marketing. Personne ne leur ferait confiance,  ne leur donnerait de la glace, ou n’achèterait leur produit. Beaucoup de ces smacks  auraient à travailler ensemble pour y arriver. Une solution serait que les hommes trouvent leurs propres marchés, en vendant à des institutions catholiques, par exemple. Mais cela impliquerait que les hommes et les institutions coopèrent. Si bien qu’on en revient à nouveau à la base – la nécessité d’une éducation (l’éducation des institutions aussi bien que des hommes) pour reconstruire l’ordre social. Il faut commencer à un moment,  à moins que nous ne souhaitions laisser les choses devenir pire, que les hommes dégénèrent jusqu’à être une foule incapable de penser, exploitée par des démagogues, pour être finalement utilisés dans une révolution. (…) Le travail charitable n’est pas suffisant. Nous devons aller à la racine. Cela peut sembler être un travail sans espoir, mais si les Communistes ont suffisamment confiance dans leurs solutions économiques pour essayer d’endoctriner les masses, pourquoi les autres auraient moins de foi dans leur frère ? Nous recommandons certainement que des cercles d’étude soit fondés là bas (…). Aussi bien à Philadelphie qu’à New York nous avons rencontré des pêcheurs intéressés par la création d’une coopérative de pêche, et si c’est possible dans de grandes villes, pourquoi pas dans une petite comme Pensacola, où il n’y a que deux cents pêcheurs ?
Source : site du mouvement Catholic Worker – “The Catholic Worker Movement » – www.catholicworker.org

Qu’est-ce que le mouvement Catholic Worker ?

Qu’est-ce que le mouvement Catholic Worker ?

Qu’est-ce que le mouvement Catholic Worker ?

L’inspiration du mouvement, c’est Peter Maurin, qui a fait découvrir la pensée sociale de l’église à Dorothy, mais aussi une chose très importante qui est dans les Évangiles : “les oeuvres de miséricorde”. Dans la tradition catholique, ce sont les actions que chaque chrétien est invité à accomplir prioritairement, pour servir son prochain sur le plan matériel et sur le plan spirituel. Les œuvres de miséricorde « corporelles » sont au nombre de sept (les six premières œuvres corporelles sont énumérées par l’Evangile de Matthieu, la septième a été ajoutée au XIIe siècle) : donner à manger aux affamés ; donner à boire à ceux qui ont soif ; vêtir ceux qui sont nus ; accueillir les étrangers ; assister les malades ; visiter les prisonniers ; ensevelir les morts. Et les œuvres spirituelles, au nombre de sept également, par parallélisme avec les œuvres corporelles, remontent aux Pères de l’Église, et sont énumérées ainsi par saint Thomas d’Aquin : conseiller ceux qui sont dans le doute ; enseigner les ignorants ; avertir les pécheurs ; consoler les affligés ; pardonner les offenses ; supporter ;patiemment les personnes ennuyeuses ; prier Dieu pour les vivants et pour les morts. Pour Dorothy, c’est quasi un programme politique, et c’est autant une voie personnelle vers la sainteté qu’un programme politique à appliquer collectivement. 

Deux principes majeurs régissent le mouvement : 

Tout d’abord, l’importance de la petite communauté. Dorothy rappelle sans arrêt l’importance de la petite taille et de la responsabilité personnelle, en disant que si on ouvre des maisons pour accueillir les sans-abris, c’est à défaut qu’ils soient  accueillis dans des familles de particuliers : en fait il faudrait mieux que chaque foyer chrétien réserve une chambre pour un pauvre, plutôt que de devoir organiser des lieux d’accueil. C’est entre autres pour cela qu’elle refusera toujours de faire du mouvement catholic worker une organisation charitable (avec subventions et déductions d’impôt), parce que ça va à l’encontre du dynamisme qu’elle et Peter Maurin voudraient donner à la société. S’il faut mettre une étiquette sur ce positionnement politique, on peut parler d’anarchisme chrétien. Un des piliers du programme de Peter Maurin, c’était aussi de fonder des fermes communautaires où la vie en communauté permettrait à des “intellectuels” et des “ouvriers” de se rencontrer, de vivre en commun, et de se faire grandir les uns les autres, en donnant du sens au travail, notamment au travail manuel. Ces communautés agricoles n’ont pas aussi bien fonctionné que les maisons d’hospitalité urbaine, mais l’idée est la même : réparer la société par des petites communautés de vie locale

Ensuite, il y a l’importance de la pauvreté volontaire, : Dorothy Day, comme Peter Maurin, est une grande lectrice et admiratrice de Saint François d’Assise. Pour eux, la pauvreté volontaire est ce qui permet de de refonder une société fondée sur l’Evangile : il faut se rendre semblables au Christ. Autant ils luttent contre la pauvreté, au sens de la misère et de l’aliénation, autant ils considèrent que seule une adhésion pleine et entière à la pauvreté au sens franciscain, c’est à dire la sobriété qui rend heureux, joyeuse et contemplative, peut permettre de retrouver le sens de la communauté et de proposer des formes de vie sociale susceptibles de rendre bons les hommes. Ce choix de vie radical s’appuie sur une vie de prière intense, et est ponctué par des retraites spirituelles vécues en communauté. Dorothy Day insiste beaucoup sur l’importance de la liturgie, des sacrements, et notamment de la communion : cette pauvreté volontaire ne peut être bien comprise que dans l’ordre de la foi en Dieu, comme une vocation.

Petit manifeste des Catholic workers (1936)

Traduction de l’article “For the new Reader”, dans The Catholic Worker, December 1936, 6

( Pour bien comprendre cet article, rappelons qu’il est écrit dans le contexte particulier de la Grande Dépression, avec une situation économique très dure aux Etats-Unis, des conflits sociaux croissants (les droits des ouvriers, des femmes, des Noirs sont en train de naître dans la douleur et continueront pendant quelques décennies à être l’objet d’affrontements violents), et une lutte sur le plan des idées qui se durcit entre les idéologies qui tiraillent l’Occident : une guerre point à l’horizon. D’où l’insistance des premiers paragraphes sur l’antifascisme et l’anti-communisme du mouvement (un rappel sans doute nécessaire pour un mouvement régulièrement soupçonné de marxisme), puis le paragraphe sur la “guerre juste”. Cela n’empêche pas les Catholic workers de proposer ici un programme à valeur universelle, fondé directement sur la Doctrine sociale de l’Eglise dont on retrouve certains grands thèmes (l’importance relative de la propriété par rapport au bien commun, la place centrale de la personne humaine).

Certains paragraphes méritent quelques explications, notamment les deux derniers, sur l’importance de la responsabilité personnelle. De façon générale, le rapport à l’État des Catholic worker est un sujet d’importance, qui fait la particularité du mouvement et son intérêt pour aujourd’hui. La responsabilité personnelle est un thème récurrent dans les articles de Dorothy Day. Avec Peter Maurin, elle entretient une méfiance constante, jusqu’à la fin de sa vie, vis-à-vis de l’Etat dont elle voit qu’il prend une importance croissante dans la vie des citoyens. Elle refusera que les Maisons d’hospitalité soient soumises aux règles d’hygiène normalement imposées aux foyers d’accueil collectifs et que le mouvement devienne une association caritative comme une autre (elle refusera les aides de l’Etat et les réductions d’impôts) : elle insistera toujours sur le fait qu’il s’agit de l’initiative de quelques particuliers réunis pour aider leurs prochains, initiative fondée dans et sur la pauvreté. Il ne faut pas comprendre que l’Etat n’a pas d’importance ou d’utilité, mais que l’amélioration de la société passera nécessairement par une implication personnelle des chrétiens dans la lutte contre la misère, et non par des institutions impersonnelles, ne serait-ce que parce que c’est soi-même que l’on sauve lorsqu’on fait un acte de charité envers son prochain. Il faut donc bien entendre ici le mot “personnelle” comme un écho au personnalisme de la Doctrine sociale de l’Eglise, et non comme un synonyme d’”individuel”. Dorothy Day refuse aussi bien l’individualisme libéral que le socialisme étatique. Elle est bien plus proche de ce qu’on pourrait appeler un “anarchisme chrétien communautaire”, (ou pour reprendre ses propres mots, d’un “communisme chrétien”), dont l’objectif est d’établir des communautés de vie où les aides de l’Etat deviennent inutiles puisque chacun y choisit librement la pauvreté et prend soin de son prochain. Voici donc le texte (décembre 1936) :

“Au nouveau lecteur »

Le Catholic Worker est fermement anti-fasciste parce que le fascisme refuse que l’homme ait une obligation plus haute celle qu’il doit à l’Etat, parce que le fascisme croit que l’homme est fait pour l’Etat et refuse de dire que l’Etat est fait pour l’homme, parce que, bien que les croyances et actions du fascisme repose sur ces principes, comme cela est apparent en Italie et en Allemagne, il fait semblant de reconnaître des droits religieux, politiques et économiques, et est donc plus dangereux, par bien des aspects, que l’hostilité ouverte du Communisme.

Le Catholic Worker est tenacement anti-communiste, malgré tout ce que vous avez pu entendre, parce que le communisme proclame que l’”homme vit seulement de pain”, déifie le confort, refuse la liberté religieuse, politique et économique, bien que pas aussi ouvertement qu’autrefois, a remplacé le capitaliste et l’aristocrate par le Parti communiste, mais asservit et exploite toujours le paysan et le prolétaire ; n’est, en somme, pas mieux qu’un Capitalisme d’Etat.

Le Catholic Worker est pour un communisme chrétien, tel que pratiqué dans les monastères catholiques et par les premiers chrétiens, comme une économie de la perfection, possible uniquement sur la base du volontariat.

Le Catholic Worker est anti-capitaliste, dans le sens où il condamne l’état d’esprit cupide, d’un matérialisme rampant, qui est devenu synonyme de ce système, et a conduit aux abus actuels dans la production et la distribution. 

Le Catholic Worker n’est pas opposé à la propriété privée, mais au contraire travaille pour “la restauration de la propriété” à travers des coopératives, des banques mutualistes et le mouvement de retour à la terre. Il soutient la possession privée des moyens de production sauf quand une telle possession est incompatible avec le bien commun, comme chez certains fournisseurs de service public, mais s’oppose à la concentration du pouvoir productif dans les mains de quelques uns, parce que cette concentration a presque été destructive du bien commun.

Le Catholic Worker n’est pas opposé à “économiser pour les jours de vache maigre” et pour le soutien de ceux qui dépendent de nous, mais s’intéresse plus à donner ce qu’il a, non seulement parce que c’est le devoir des Chrétiens de donner leur surplus au plus pauvre, mais aussi parce que c’est un bon calcul économique de distribuer l’argent oisif à ceux qui le dépenseront.

Le Catholic Worker ne condamne pas absolument toutes les guerres, mais croit que les conditions nécessaires pour une “guerre juste” ne seront pas remplies aujourd’hui.

Le Catholic Worker admet l’importance de l’action politique mais s’intéresse beaucoup plus à l’importance l’action privée, pour créer de l’ordre à partir du chaos.

Le Catholic Worker admet l’importance de la responsabilité publique pour les pauvres et les nécessiteux, mais s’intéresse beaucoup plus à l’importance de la responsabilité personnelle pour les affamés, les assoiffés, les nus, les sans-abris, les malades, les criminels, les affligés et les ignorants.”

Texte original (copié du site des Catholic workers) :

THE CATHOLIC WORKER is strongly anti-Fascist because Fascism denies that man has a higher obligation than his obligation to the State, because Fascism believes that man is made for the State and denies that the State is made for man, because, although it believes and acts on these principles, as is apparent in Italy and Germany, it pretends to recognize religious, political, and economic rights, and is therefore more dangerous in many ways than the open enmity of Communism.

THE CATHOLIC WORKER is insistently anti-Communist, in spite of all you may have heard to the contrary, because Communism claims that « man lives by bread alone »; deifies comfort; denies religious, political, and economic freedom, though not as frankly as it did once; has replaced the capitalist and aristocrat with the Communist Party, but still enslaves and exploits the peasant and the proletariat; is, in short, no better than State Capitalism.

THE CATHOLIC WORKER is for Christian communism, as practiced in Catholic monasteries and by the early Christians, as an economy of perfection, possible only on a voluntary basis.

THE CATHOLIC WORKER is anti-capitalist, in the sense that it condemns the spirit of greed, of rampant materialism, that has become synonymous with that system and has led to the present abuses in production and distribution.

THE CATHOLIC WORKER is not opposed to private property, but on the contrary works for « the restoration of property » through co-operatives, credit unions, and the back-to-the-land movement. It supports private ownership of the means of production, except where such ownership is incompatible with the common good, as in certain public utilities, but opposes the concentration of productive power in the hands of a few, because that concentration has almost always been destructive of the common good.

THE CATHOLIC WORKER is not opposed to « saving for a rainy day » and for the support of one’s dependents, but is more interested in giving, not only because it is the duty of Christians to give their surplus to the poor, but also because it is good economics to distribute idle money among those who will spend it.

THE CATHOLIC WORKER does not condemn any and all war, but believes the conditions necessary for a « just war » will not be fulfilled today.

THE CATHOLIC WORKER admits the importance of political action, but is much more interested in the importance of private action, in the creation of order out of chaos.

THE CATHOLIC WORKER admits the importance of public responsibility for the poor and needy, but is much more interested in the importance of personal responsibility for the hungry, thirsty, naked, homeless, sick, criminal, afflicted, and ignorant.

Dorothy Day, une figure inspiratrice

Dorothy Day, une figure inspiratrice

Qui est Dorothy Day, notre figure inspiratrice ?

Au lancement du projet, nous avons décidé de placer notre futur café-atelier sous le patronage d’une figure catholique inspirante ayant œuvré pour le bien commun et pensé la question du travail. Les noms de Madeleine Delbrel, Gustave Thibon, Emmanuel Mounier ou encore Joseph Folliet ont été évoqués mais après un vote démocratique, c’est le nom de Dorothy Day qui a été retenu pour donner son prénom au « Dorothy ».

Encore très peu connue en France, Dorothy Day (1897- 1980) est une figure majeure de la société civile américaine et du catholicisme social. Personnalité paradoxale en apparence, elle commence sa vie comme journaliste, notamment au côté de penseurs socialistes et communistes avec qui elle gardera des liens toute sa vie. Après sa conversion en 1926, elle cherche un moyen de mettre en pratique l’Évangile sans renier son désir de révolution. Elle rencontre Pierre Maurin, un paysan français et vagabond, qui fondera avec elle le mouvement des Catholic Worker. Ce mouvement repose sur un journal qui diffuse leur pensée et des maisons d’hospitalité qui fleurissent dans les quartiers pauvres des grandes villes des Etats-Unis.

Après la Grande Dépression et le combat de la misère, Dorothy Day mènera le mouvement vers d’autres luttes : le refus de participer aux guerres mondiales, la sensibilisation aux injustices sociales, l’éveil à une conscience écologique … Celle qui fut journaliste, essayiste, scénariste pour Hollywood, militante, est avant tout une contemplative tirant sa force de la prière et de la lecture des œuvres des saints. Elle guide sa vie selon deux préceptes : le premier est que tout homme est en pèlerinage vers le Paradis, le deuxième est que l’Eglise Catholique doit faire au monde son programme social. Jusqu’à sa mort, Dorothy Day verra le combat social et la prière comme deux réalités indissolubles. En voie de béatification, la « Servante de Dieu », comme l’a reconnue le Vatican en 2012, aura connu les joies et les douleurs du mariage, de la séparation et de l’accouchement, les épreuves de la pauvreté, la souffrance des sarcasmes et des moqueries, l’opposition de certains de ses amis catholiques, mais nous laisse une parole prophétique qui résonne tout particulièrement avec notre projet parisien : « Nous n’avons pas le droit de nous arrêter et de nous sentir désespérés. Il y a trop à faire. »