Dorothy Day journaliste

Dorothy Day journaliste

Chez Dorothy, l’écriture est fondamentale, et le journalisme nécessaire pour informer : c’est sa première et constante vocation. Mais elle ne va jamais sans l’action, elle l’accompagne nécessairement. Dès ses premiers reportages, elle vit avec ses sujets et participe avec eux aux luttes sociales qu’elle décrit ensuite dans ses articles. En fait ces articles racontent toujours la vie de personnes, ce sont toujours des histoires incarnées, dont elle est souvent le personnage principal : elle ne propose pas des principes de vie qu’elle n’ait d’abord appliqués, et ces principes sont la conséquence de ses expériences, et non pas des théories préétablies.

Ainsi, tout au long de sa vie, elle s’efforcera de ne jamais proposer uniquement des idées : pour elle il s’agit, avant tout, d’agir en vue d’une société meilleure. Dans le numéro de janvier 1936, elle annonce ainsi la mise en place de “farming communes” (fermes communautaires) telles que Peter Maurin les préconise :Nous nous rappelons les paroles de Saint François qui explique qu’on ne peut pas connaître ce qu’on n’a pas pratiqué, nous avons tenté nous seulement de publier un journal mais de mettre notre programme en application.” Et plus loin : “Nous déménageons parce que nous avons l’impression que nous ne pouvons pas parler dans le journal de quelque chose que nous ne pratiquons pas. Nous croyons que nos paroles auront plus de poids, nos écrits plus d’impact, si nous mêmes sommes pleinement engagés dans l’amélioration de nos conditions de vie par le travail agricole.”

Voici quelques exemples d’articles de Dorothy Day, tous issus du Catholic worker et disponibles en version original sur le site du mouvement, pour donner un aperçu du style de journalisme pratiqué par Dorothy, combatif, drôle, parfois âpre, parfois lyrique, toujours incarné.


  1. Premier numéro du Catholic workers : “A nos lecteurs” (The Catholic Worker, May 1933, 4 (First Issue))

Cet article décrit les missions du tout nouveau journal : informer les chômeurs catholiques, montrer qu’on peut être “de gauche” sans être athée, et avant tout faire connaitre la pensée sociale de l’Eglise. Dorothy conclut ce petit manifeste en notant à quel point il est réjouissant de savoir que Jésus lui-même ne savait pas où dormir : derrière les affirmations un peu fières et la verve combative, il y a l’ébauche d’une pensée très cohérente de la pauvreté, directement inspirée de Saint François d’Assise. 

Voici le texte en entier.

“A nos lecteurs”

C’est à ceux qui sont assis sur des bancs publics dans la chaleur du soleil printanier.

A ceux qui se précipitent dans les abris pour échapper à la pluie.

A ceux qui parcourent les rues à la recherche d’un travail,

A ceux qui pensent qu’il n’y aura aucun espoir pour eux dans le futur, aucune prise en compte de leur détresse – que cette mince publication est adressée. 

Son but est de les interpeller en soulignant que l’Eglise catholique a un programme social, de leur faire savoir qu’il y a des hommes de Dieu qui ne travaillent pas seulement pour leur bien-être spirituel mais aussi matériel. 

Il est temps qu’il existe un journal catholique pour les chômeurs.

Le but fondamental des publications les plus radicale est la conversion de ses lecteurs à la pensée de gauche* et à l’athéisme.

N’est-ce pas possible d’être de gauche* sans être athée ? 

N’est-ce pas possible de protester, de dévoiler, de se plaindre, de pointer du doigt les abus et de réclamer des réformes sans pour autant désirer renverser la religion ?

Dans l’espoir de populariser et de faire connaître les encycliques du Pape en ce qui concerne la justice sociale et le programme mis en avant par l’Eglise pour la “reconstruction de l’ordre social”, cette nouvelle publication, The Catholic Worker, est lancée.

Pour le moment on ne sait pas si ce sera un mensuel, un bihebdomadaire ou un hebdomadaire. Cela dépend entièrement des fonds collectés pour l’impression et la distribution. Ceux qui peuvent s’abonner, et ceux qui peuvent faire un don sont appelés à le faire. 

Ce premier numéro du Catholic worker a été programmé, écrit et édité dans la cuisine d’un immeuble de la 15e rue, dans des wagons de métros, sur le ferry. Il n’y a pas de salle de rédaction, pas de notes de frais pour le téléphone ou l’électricité, pas de salaires. 

L’argent pour l’impression du premier numéro a été récolté en mendiant de petites contributions à des amis. Un prêtre de Newark nous a envoyé dix dollars et les prières de sa congrégation. Une soeur du New Jersey, habillée aussi de sainte pauvreté, nous a envoyé un dollar. Un autre ami bienveillant et généreux nous en a envoyé vingt-cinq. Pour le reste, les rédacteurs sont allés cherché dans leurs propres économies, et pour ce faire ils ont utilisé de l’argent destiné à payer des factures de lait, de gaz, d’électricité.

En acceptant les retards de paiement, les fournisseurs ne savaient pas qu’ils faisaient avancer la cause de la justice sociale. Ils ont, pour cette fois, involontairement coopéré.

Le mois prochain, quelqu’un pourrait nous faire don d’un bureau, qui sait ?

Il est réjouissant de se rappeler que Jésus Christ errait sur cette terre sans endroit pour reposer Sa tête. “Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel leurs nids, mais le Fils de l’Homme n’a pas d’endroit pour reposer Sa tête.”. Et quand nous considérons notre existence précaire et nos doutes, nous nous souvenons (fiers de partager le même honneur) que les disciples ont soupé au bord de la mer et ont erré à travers des champs de maïs en cueillant sur les tiges des épis pour en faire un repas frugal.”

*ndtr : c’est l’adjectif anglais “radical” qui est traduit ici par “de gauche”, ce qui reste une approximation et suppose que le lecteur se rappelle le contexte politique américain des années 30. Voir la biographie Dorothy Day, la révolution du coeur – Tallandier, 2018


2. Jour après jour (titre original : Day After Day), Juin 1935 (The Catholic Worker, June 1935, 5.). Extraits

Cet article relate entre autres le travail en cours dans le jardin communautaire du mouvement des Catholic worker, basé à New York, qui leur procure un havre de paix, pour se reposer au vert loin des bureaux de la ville. Typique du style de Dorothy Day, ce texte égrène une série de portraits de personnalités de la petite communauté, toujours avec une touche d’humour. Cela lui permet de décrire le quotidien des Catholic workers de New York, afin que les lecteurs du journal aient un aperçu de la vie de la communauté. Elle y évoque l’importance du lien à la nature, et à quel point un cadre urbain sans végétation peut être asséchant pour l’âme.  Voici le début de l’article. 

Dans le jardin commun, Edelson travaille pieds nus, son pantalon roulé jusqu’à ses genoux, sans chemise, son maillot de corps collé au dos. Il travaille avec un pic, qu’il manie avec de grands mouvements puissants. De temps en temps il fait une pause et émiette la terre sous ses pieds, en méditant. Il va nous donner quelques semaines, a-t-il dit, pour l’amour de la camaraderie, du communisme chrétien, de la coopération, de la fraternité, de l’unité, en tant que membre du Corps mystique, parce que le Christ est dans son coeur, pour exercer sa fonction presbytérale de laïcs, et pour toute une série d’autres raisons. Aussi parce que cela lui ferait du bien. 

(…)

« En ville il n’y a pas de jardin,  il n’y pas de verdure pour reposer le regard. Nous avons déménagé loin de notre jardin aux pétunias, avec ses plants d’asperge, son figuier et ses haies de troène. En réalité il y a de l’autre côté de la rue un ailante, « arbre qui monte au ciel» comme il est aussi appelé, et il nous donne faim et soif de campagne. » Mais à part ça, il n’y a pas l’ombre d’une plante. En guise d’arbres nous avons les mats et les cheminés des navires sur les quais, et pour l’herbe et la terre nous avons les pavés inégaux des trottoirs devant les entrepôts et les garages, et de lugubres et affreux immeubles au milieu. ». Nous sommes heureux, nous tous, de savoir que le jardin de la communauté est là bas, à quelques heures de route du bureau. Déjà le mois dernier il y a eu environ 35 visiteurs et le travail jardinier a progressé de jour en jour. Les conférences de week-end nous pas encore démarrées mais des courriers seront envoyés dans le courant du mois pour annoncer les rencontres qui auront lieu soit pendant tout un week end ou seulement le dimanche. »


3. Petit manifeste des Catholic workers (1936). Traduction de l’article “For the new Reader”, dans The Catholic Worker, December 1936, 6

Pour bien comprendre cet article, rappelons qu’il est écrit dans le contexte particulier de la Grande Dépression, avec une situation économique très dure aux Etats-Unis, des conflits sociaux croissants (les droits des ouvriers, des femmes, des Noirs sont en train de naître dans la douleur et continueront pendant quelques décennies à être l’objet d’affrontements violents), et une lutte sur le plan des idées qui se durcit entre les idéologies qui tiraillent l’Occident : une guerre point à l’horizon. D’où l’insistance des premiers paragraphes sur l’antifascisme et l’anti-communisme du mouvement (un rappel sans doute nécessaire pour un mouvement régulièrement soupçonné de marxisme), puis le paragraphe sur la “guerre juste”. Cela n’empêche pas les Catholic workers de proposer ici un programme à valeur universelle, fondé directement sur la Doctrine sociale de l’Eglise dont on retrouve certains grands thèmes (l’importance relative de la propriété par rapport au bien commun, la place centrale de la personne humaine). 

A propos de l’expression “ responsabilité personnelle”, qui a une place centrale dans la pensée de Dorothy Day : Il ne faut pas comprendre que l’Etat n’a pas d’importance ou d’utilité, mais que l’amélioration de la société passera nécessairement par une implication personnelle des chrétiens dans la lutte contre la misère, et non par des institutions impersonnelles, ne serait-ce que parce que c’est soi-même que l’on sauve lorsqu’on fait un acte de charité envers son prochain. Il faut donc bien entendre ici le mot “personnelle” comme un écho au personnalisme de la Doctrine sociale de l’Eglise, et non comme un synonyme d’”individuel”. Dorothy Day refuse aussi bien l’individualisme libéral que le socialisme étatique. Elle est bien plus proche de ce qu’on pourrait appeler un “anarchisme chrétien communautaire”, (ou pour reprendre ses propres mots, d’un “communisme chrétien”), dont l’objectif est d’établir des communautés de vie où les aides de l’Etat deviennent inutiles puisque chacun y choisit librement la pauvreté et prend soin de son prochain.

“Au nouveau lecteur”

Le Catholic Worker est fermement anti-fasciste parce que le fascisme refuse que l’homme ait une obligation plus haute celle qu’il doit à l’Etat, parce que le fascisme croit que l’homme est fait pour l’Etat et refuse de dire que l’Etat est fait pour l’homme, parce que, bien que les croyances et actions du fascisme repose sur ces principes, comme cela est apparent en Italie et en Allemagne, il fait semblant de reconnaître des droits religieux, politiques et économiques, et est donc plus dangereux, par bien des aspects, que l’hostilité ouverte du Communisme.

Le Catholic Worker est tenacement anti-communiste, malgré tout ce que vous avez pu entendre, parce que le communisme proclame que l’homme vit seulement de pain”, déifie le confort, refuse la liberté religieuse, politique et économique, bien que pas aussi ouvertement qu’autrefois, a remplacé le capitaliste et l’aristocrate par le Parti communiste, mais asservit et exploite toujours le paysan et le prolétaire ; n’est, en somme, pas mieux qu’un Capitalisme d’Etat.

Le Catholic Worker est pour un communisme chrétien, tel que pratiqué dans les monastères catholiques et par les premiers chrétiens, comme une économie de la perfection, possible uniquement sur la base du volontariat.

Le Catholic Worker est anti-capitaliste, dans le sens où il condamne l’état d’esprit cupide, d’un matérialisme rampant, qui est devenu synonyme de ce système, et a conduit aux abus actuels dans la production et la distribution. 

Le catholic worker n’est pas opposé à la propriété privée, mais au contraire travaille pour “la restauration de la propriété” à travers des coopératives, des banques mutualistes et le mouvement de retour à la terre. Il soutient la possession privée des moyens de production sauf quand une telle possession est incompatible avec le bien commun, comme chez certains fournisseurs de service public, mais s’oppose à la concentration du pouvoir productif dans les mains de quelques uns, parce que cette concentration a presque été destructive du bien commun.

Le Catholic Worker n’est pas opposé à “économiser pour les jours de vache maigre” et pour le soutien de ceux qui dépendent de nous, mais s’intéresse plus à donner ce qu’il a, non seulement parce que c’est le devoir des Chrétiens de donner leur surplus au plus pauvre, mais aussi parce que c’est un bon calcul économique de distribuer l’argent oisif à ceux qui le dépenseront.

Le Catholic Worker ne condamne pas absolument toutes les guerres, mais croit que les conditions nécessaires pour une “guerre juste” ne seront pas remplies aujourd’hui.

Le Catholic Work admet l’importance de l’action politique mais s’intéresse beaucoup plus à l’importance l’action privée, pour créer de l’ordre à partir du chaos.

Le Catholic Worker admet l’importance de la responsabilité publique pour les pauvres et les nécessiteux, mais s’intéresse beaucoup plus à l’importance de la responsabilité personnelle pour les affamés, les assoiffés, les nus, les sans-abris, les malades, les criminels, les affligés et les ignorants.”


4. “Jour après jour”, décembre 1938. (The Catholic Worker, December 1938, 1, 4)

“Day after Day” est le nom de la chronique tenue par Dorothy dans tous les numéros du Catholic Worker. Si le nom changera par la suite, la tradition demeurera : Dorothy tiendra jusqu’à la fin de sa vie une chronique dans le journal. Cet article donne un aperçu à la fois de sa vie quotidienne et de ce style journalistique qui lui est propre, associant la description des petites joies du quotidien à une réflexion générale sur la pauvreté, racontant sur le même plan une soirée avec Raissa Maritain et une soirée avec sa fille Tamar Teresa : l’une n’est pas plus importante que l’autre, l’action politique est toujours ancrée dans une réalité quotidienne, faite avant tout de relations avec les autres, de lien de proximité avant d’être fondée sur un système idéologique. Sans qu’à aucun moment elle l’exprime comme une doctrine, ce texte porte néanmoins pour nous, lecteurs d’aujourd’hui, une injonction simple et évidente : la charité commence par aider concrètement son prochain, l’action politique commence par parler à son voisin. S’y dénote une certaine dose d’humour aussi, qui nous permet de comprendre qui était Dorothy Day aussi : Raissa Maritain ne sera-t-elle pas choquée par les danses qu’elle verra à Harlem, va-t-on trouver un hérisson pour Tamar Teresa ?

Un soir du mois dernier, un groupe s’est réuni pour un dîner en l’honneur de Madame Raissa Maritain, qui repartait en France le jour suivant après une courte visite à New York et dans le Midwest. Harry McNeil, qui est le président de nos rencontres du mardi soir, Dr Ruth Byrnes, Dr. William O’Meara, Harry Binsse et sa femme, la soeur de Mme Maritain, et Emmanuel Chapman étaient présents, et la conversation s’est déroulée en français et en anglais. Grâce au Dr McNeil, qui a aussi familier du français que de l’anglais, ce fut un dîner très agréable pour moi qui ne parle pas français. Les autres ont avoué qu’ils étaient plus à l’aise pour parler de philosophie en français, que du mouvement syndical, par exemple, qui intéressait énormément Mme Maritain.

Madame Maritain nous a chaudement recommandé le livre de Borne et Herny, Le travail et l’homme et dit qu’elle et son mari connaissaient bien les auteurs, qui avaient été parmi ses étudiants à lui à Paris. Maritain et sa femme aiment beaucoup tous les deux l’Amérique (…).

Madame Maritain s’est montrée très intéressée par les Noirs dans ce pays et la soirée s’est terminée par une visite d’une demi-heure à Harlem où nous nous sommes assis au Savoy pour voir les danseurs et écouter du swing. Elle-même musicienne, Madame Maritain voulait entendre en direct un de ces groupes si médiatisés dans les journaux européens. J’étais heureuse que nous soyons allés dans une des grandes salles de danses parce que c’était un lieu où les ouvriers se réunissent après de longues heures de travail manuel éreintant, où les femmes qui travaillent comme femmes de chambre, femmes de ménages, ou vendeuses peuvent aller et oublier leur oppression en dansant le coeur léger pendant quelques heures. Certaines danses étaient grotesques ou même drôles, certaines étaient très calmes. Aucune n’était répréhensible alors que j’avais des craintes.

Enfin nous nous sommes mis à faire du feu après un automne long et tiède. Toutes les femmes dans la Maison d’Hospitalité sortent pour ramasser du bois dans le quartier et la cour résonne du bruit des haches sur le bois mais aussi sur le béton. Ce qui n’est pas recommandé pour les haches. Les voisins nous apporte généreusement tous les cageots qui contenaient les raisins après qu’ils aient fait leur vin et la cour en était remplie pendant quelques jours. Le matin, le froid nous pénètre et les hommes dans la file d’attente ont commencé à faire des feux dehors pour se réchauffer. Ils utilisent principalement les ordures qu’ils trouvent dans la rue. Ce matin, pour la fête de la Présentation de Marie au temple, il y a eu un lever de soleil délicatement joyeux comme en l’honneur de la Sainte Mère. Des nuages tout roses, bleus, bleu lavande, dorés et floconneux dans un ciel bleu foncé. Rien de sombre ni de somptueux comme si souvent dans les couchers de soleil, mais un petit spectacle comme pour une petite fille de trois ans, dansant sur les marches du temple où elle était amenée pour être instruite pour la première fois. 

A côté du magasin de fromage, il y a une petite boulangerie qui répand la bonne odeur du pain dans l’air du matin. Entre les chaudes odeurs de boulangerie et la riche odeur du café de la Maison St Joseph dans un matin d’automne, les premières heures sont souvent des heures joyeuses. Tout spécialement en ce moment pour nous qui commençons, petit à petit, à pouvoir payer certaines de nos factures. Nous n’avons pas à nous demander désespérément si nous allons être capables de maintenir l’accueil de jour, si nous allons devoir nous détourner de ces visages pleins d’attente, nous regardant avec tant d’espoir pour être accueillis le matin. “Le meilleur café jamais servi”, disent-ils tous, et nous sommes d’accord avec eux tandis que nous prenons le petit déjeuner avec une tasse fumante et un petit pain. 

Merci à Dieu pour les petites joies qui viennent d’un instant, avec un éclat de soleil levant qui éclaire les canyons entre les falaises des immeubles; avec une tasse de café chaud, et l’odeur et le goût du bon pain.

Nous avons rendu visite à un boulanger amical dans la rue qui nous donne régulièrement de grands sacs de jute plein du pain qui lui reste. En bas d’une volée de marches abruptes, il a son petit magasin dans un sous-sol blanchi à la chaux. Le boulanger y est propriétaire, patron et ouvrier. Il emploi un seul homme, qui conduit une voiture à cheval pour livrer le pain. Le patron va au travail à 9h du soir et travaille jusqu’à 11h du matin, pour mélanger, pétrir, et cuire ses miches croustillantes dans un grand four construit à une extrémité du sous-sol. Le four est chauffé avec un petit feu de charbon dans un coin, et il y a une lampe électrique dedans si bien qu’on peut voir les longues miches de pain qui brunissent, et qu’il enfourne, retourne et enlève avec dextérité, à l’aide d’une longue pelle et d’un coup de poignet. Il appartient à l’Eglise adventiste du 7e jour, et a des textes accrochés au mur et une pile de tracts qu’il distribue à ses clients. Il n’a rien contre les Catholiques, dit-il. Nous devrions tous nous aimer les uns les autres et c’est pourquoi il souhaite nous donner du pain tous les jours. Il nous apprendra également à faire du pain, n’importe quelle nuit où l’un d’entre nous voudra bien venir, et il viendra même à la ferme à Easton nous montrer comment construire un grand four.

C’est comme un village, ce quartier. Il y a une chaleur et une amitié, il y a des foyers où des gens sont nés et vient de longues années jusqu’à leur mariage, où ils reviennent pour les fêtes ou pour les deuils, et où ils sont finalement enterrés.  Mais il y a aussi les aspects laids et sordides qui ne sont toujours que trop visibles. Des chambres surpeuplés, des immeubles envahis par les rats, de la vermine contre laquelle on doit toujours se battre, la boisson, les drogues et le vice, qui côtoient des maisons chaudes et bien gardées. 

Il y a peu de temps, il y a eu un meurtre dans les parages dans la rue Mulberry, et quand les éditions spéciales ont proclamé dans les rues “Meurtre dans la rue Mott”, les voisins se sont sentis insultés et n’ont pas voulu acheter le journal. Le meurtre étaient dans la rue Mulberry. Quoi qu’il en soit, lorsque le coup a été tiré, les femmes se sont précipitées en dehors de chez elles, pensant à leurs maris, fils et frères. L’homme qui a été tué venait d’être relâché de Sing-Sing après avoir purgé une peine de 10 ans. Un des voisins dit tristement : “Presque chaque foyer de cette rue a un garçon en prison”.

John Mella vient d’entrer pendant que Teresa faisait ses devoirs, avec une grande boîte qui contenait un lapin extrêmement sale. Il a été blanc mais il est tout ébouriffé et sa bien triste situation a tout de suite attiré Teresa. Un garçon du voisinage voulait lui trouver un foyer et c’est notre maison qui a été choisie. Après tout, la maison Saint Joseph n’est-elle pas une maison d’hospitalité ? Nous avons d’autres rongeurs, mais pas qui ne sont pas des animaux domestiques, donc pourquoi pas un lapin ? Il se plairait sans doute avec les deux souris blanches. Si bien que maintenant, tandis que Teresa fait ses devoirs, le lapin explore sa nouvelle boîte. Il peut en sortir quand il veut, mais espérons qu’il ne grimpe pas dans le lit la nuit. Il sent assez fort pour le moment, mais espérons qu’une fois lavé il sera un compagnon plus agréable. 

Une heure plus tard. A mon grand soulagement, trois petits garçons italiens viennent d’entrer à la hâte et ont réclamé leur animal.

“Ce que je voudrais vraiment”, a dit Teresa, “c’est un hérisson. Ils sont petits et ne piquent pas du tout si on les entraîne bien, et ils sont de vrais ennemis pour les cafards. Mais ils aiment se pelotonner dans les poubelles donc on est susceptible de les jeter avec si on ne fait pas attention.”

Est-ce que quelqu’un a un hérisson à envoyer au Catholic Worker ?


5. «Jour après jour”, janvier 1940 (The Catholic Worker, Janvier 1940, 5). Extraits.

Au début des années 1940, Dorothy Day s’intéresse particulièrement au sort des travailleurs très fragiles que sont les pêcheurs, et décrit de façon précise comment la coopération et l’organisation syndicale pourrait radicalement transformer un monde précaire et entretenu dans sa précarité par un système pernicieux. À son habitude, elle insiste, dans cet article de janvier 1940, sur l’importance de changer le système, sans se contenter d’en soigner les conséquences : 

Aujourd’hui, Soeur Peter Claver, Teresa, deux lycéens qui nous servent de conducteurs, et moi sommes allés jusqu’à Pensacola pour voir les Frères Trinitaires et le travail qu’ils font pour les pêcheurs là-bas. (…)

Les voyages de pêche, qui emmènent les hommes jusqu’à la côte mexicaine, durent 28 jours, et, comme l’a dit l’un des hommes, s’ils gagnent 8 dollars pour leur participation, ils ont de la chance. (…) Ils ont trois ou quatre jours à quai, puis ils repartent. Pendant l’été, la pêche est maigre et peu de voyages sont faits. Le capitaine fera sortir les bateaux à condition qu’ils trouvent des hommes. On leur donne seulement cinq dollars, dont ils doivent utiliser un dollar pour la nourriture, deux pour l’essence, et un pour l’assurance, donc ils ont un dollar pour récompenser leur travail. (…)

La pêche est censée être un système participatif, ce qui implique que les hommes paient pour le fuel, la nourriture, etc., et ensuite sur ce qu’ils gagnent, la compagnie récupère environ 80 pour cent, le capitaine 10, le cuisinier et le mécanicien 1,5, et l’équipage 1 chacun. Il y a seulement deux compagnies de pêches, la Warren et la Saunders (…). En mer, les hommes ne boivent pas, mais à terre ils cherchent un remède à la tension et à la monotonie du travail dans l’alcool.  (…) Les hommes sont de toutes nationalités et de tous les âges. Ils forment un bon groupe et les frères aiment travailler avec eux (…). 

Il n’y a pas de syndicat, bien sûr. C’est dur de voir comme le sort des hommes pourraient changer. L’employeur n’a aucune pression pour leur donner une plus grande part des profits, et s’il le faisait, cela ne serait pas en soi une solution. Souvent, lorsqu’il y a une prise exceptionnelle et que le prix du marché est élevé, les hommes gagnent beaucoup plus d’argent, mais le reste ne change pas. En quelques jours, ils sont à nouveau fauchés. Alors que si le travail de déprolétarisation des hommes était fait, comme le recommande le Saint Père dans son encyclique, et qu’un mouvement coopératif était construit pour que les hommes deviennent propriétaires, le fait d’être propriétaires et responsables ferait beaucoup pour les changer et changer leurs vies. Mais il y a des difficultés gigantesques sur leur route. Si une douzaine d’hommes coopéraient pour acheter un bateau et s’en occupaient en part égales, alors il y aurait le problème du marketing. Personne ne leur ferait confiance,  ne leur donnerait de la glace, ou n’achèterait leur produit. Beaucoup de ces smacks  auraient à travailler ensemble pour y arriver. Une solution serait que les hommes trouvent leurs propres marchés, en vendant à des institutions catholiques, par exemple. Mais cela impliquerait que les hommes et les institutions coopèrent. Si bien qu’on en revient à nouveau à la base – la nécessité d’une éducation (l’éducation des institutions aussi bien que des hommes) pour reconstruire l’ordre social. Il faut commencer à un moment,  à moins que nous ne souhaitions laisser les choses devenir pire, que les hommes dégénèrent jusqu’à être une foule incapable de penser, exploitée par des démagogues, pour être finalement utilisés dans une révolution. (…) Le travail charitable n’est pas suffisant. Nous devons aller à la racine. Cela peut sembler être un travail sans espoir, mais si les Communistes ont suffisamment confiance dans leurs solutions économiques pour essayer d’endoctriner les masses, pourquoi les autres auraient moins de foi dans leur frère ? Nous recommandons certainement que des cercles d’étude soit fondés là bas (…). Aussi bien à Philadelphie qu’à New York nous avons rencontré des pêcheurs intéressés par la création d’une coopérative de pêche, et si c’est possible dans de grandes villes, pourquoi pas dans une petite comme Pensacola, où il n’y a que deux cents pêcheurs ?
Source : site du mouvement Catholic Worker – “The Catholic Worker Movement » – www.catholicworker.org

Qu’est-ce que le mouvement Catholic Worker ?

Qu’est-ce que le mouvement Catholic Worker ?

Qu’est-ce que le mouvement Catholic Worker ?

L’inspiration du mouvement, c’est Peter Maurin, qui a fait découvrir la pensée sociale de l’église à Dorothy, mais aussi une chose très importante qui est dans les Évangiles : “les oeuvres de miséricorde”. Dans la tradition catholique, ce sont les actions que chaque chrétien est invité à accomplir prioritairement, pour servir son prochain sur le plan matériel et sur le plan spirituel. Les œuvres de miséricorde « corporelles » sont au nombre de sept (les six premières œuvres corporelles sont énumérées par l’Evangile de Matthieu, la septième a été ajoutée au XIIe siècle) : donner à manger aux affamés ; donner à boire à ceux qui ont soif ; vêtir ceux qui sont nus ; accueillir les étrangers ; assister les malades ; visiter les prisonniers ; ensevelir les morts. Et les œuvres spirituelles, au nombre de sept également, par parallélisme avec les œuvres corporelles, remontent aux Pères de l’Église, et sont énumérées ainsi par saint Thomas d’Aquin : conseiller ceux qui sont dans le doute ; enseigner les ignorants ; avertir les pécheurs ; consoler les affligés ; pardonner les offenses ; supporter ;patiemment les personnes ennuyeuses ; prier Dieu pour les vivants et pour les morts. Pour Dorothy, c’est quasi un programme politique, et c’est autant une voie personnelle vers la sainteté qu’un programme politique à appliquer collectivement. 

Deux principes majeurs régissent le mouvement : 

Tout d’abord, l’importance de la petite communauté. Dorothy rappelle sans arrêt l’importance de la petite taille et de la responsabilité personnelle, en disant que si on ouvre des maisons pour accueillir les sans-abris, c’est à défaut qu’ils soient  accueillis dans des familles de particuliers : en fait il faudrait mieux que chaque foyer chrétien réserve une chambre pour un pauvre, plutôt que de devoir organiser des lieux d’accueil. C’est entre autres pour cela qu’elle refusera toujours de faire du mouvement catholic worker une organisation charitable (avec subventions et déductions d’impôt), parce que ça va à l’encontre du dynamisme qu’elle et Peter Maurin voudraient donner à la société. S’il faut mettre une étiquette sur ce positionnement politique, on peut parler d’anarchisme chrétien. Un des piliers du programme de Peter Maurin, c’était aussi de fonder des fermes communautaires où la vie en communauté permettrait à des “intellectuels” et des “ouvriers” de se rencontrer, de vivre en commun, et de se faire grandir les uns les autres, en donnant du sens au travail, notamment au travail manuel. Ces communautés agricoles n’ont pas aussi bien fonctionné que les maisons d’hospitalité urbaine, mais l’idée est la même : réparer la société par des petites communautés de vie locale

Ensuite, il y a l’importance de la pauvreté volontaire, : Dorothy Day, comme Peter Maurin, est une grande lectrice et admiratrice de Saint François d’Assise. Pour eux, la pauvreté volontaire est ce qui permet de de refonder une société fondée sur l’Evangile : il faut se rendre semblables au Christ. Autant ils luttent contre la pauvreté, au sens de la misère et de l’aliénation, autant ils considèrent que seule une adhésion pleine et entière à la pauvreté au sens franciscain, c’est à dire la sobriété qui rend heureux, joyeuse et contemplative, peut permettre de retrouver le sens de la communauté et de proposer des formes de vie sociale susceptibles de rendre bons les hommes. Ce choix de vie radical s’appuie sur une vie de prière intense, et est ponctué par des retraites spirituelles vécues en communauté. Dorothy Day insiste beaucoup sur l’importance de la liturgie, des sacrements, et notamment de la communion : cette pauvreté volontaire ne peut être bien comprise que dans l’ordre de la foi en Dieu, comme une vocation.

Petit manifeste des Catholic workers (1936)

Traduction de l’article “For the new Reader”, dans The Catholic Worker, December 1936, 6

( Pour bien comprendre cet article, rappelons qu’il est écrit dans le contexte particulier de la Grande Dépression, avec une situation économique très dure aux Etats-Unis, des conflits sociaux croissants (les droits des ouvriers, des femmes, des Noirs sont en train de naître dans la douleur et continueront pendant quelques décennies à être l’objet d’affrontements violents), et une lutte sur le plan des idées qui se durcit entre les idéologies qui tiraillent l’Occident : une guerre point à l’horizon. D’où l’insistance des premiers paragraphes sur l’antifascisme et l’anti-communisme du mouvement (un rappel sans doute nécessaire pour un mouvement régulièrement soupçonné de marxisme), puis le paragraphe sur la “guerre juste”. Cela n’empêche pas les Catholic workers de proposer ici un programme à valeur universelle, fondé directement sur la Doctrine sociale de l’Eglise dont on retrouve certains grands thèmes (l’importance relative de la propriété par rapport au bien commun, la place centrale de la personne humaine).

Certains paragraphes méritent quelques explications, notamment les deux derniers, sur l’importance de la responsabilité personnelle. De façon générale, le rapport à l’État des Catholic worker est un sujet d’importance, qui fait la particularité du mouvement et son intérêt pour aujourd’hui. La responsabilité personnelle est un thème récurrent dans les articles de Dorothy Day. Avec Peter Maurin, elle entretient une méfiance constante, jusqu’à la fin de sa vie, vis-à-vis de l’Etat dont elle voit qu’il prend une importance croissante dans la vie des citoyens. Elle refusera que les Maisons d’hospitalité soient soumises aux règles d’hygiène normalement imposées aux foyers d’accueil collectifs et que le mouvement devienne une association caritative comme une autre (elle refusera les aides de l’Etat et les réductions d’impôts) : elle insistera toujours sur le fait qu’il s’agit de l’initiative de quelques particuliers réunis pour aider leurs prochains, initiative fondée dans et sur la pauvreté. Il ne faut pas comprendre que l’Etat n’a pas d’importance ou d’utilité, mais que l’amélioration de la société passera nécessairement par une implication personnelle des chrétiens dans la lutte contre la misère, et non par des institutions impersonnelles, ne serait-ce que parce que c’est soi-même que l’on sauve lorsqu’on fait un acte de charité envers son prochain. Il faut donc bien entendre ici le mot “personnelle” comme un écho au personnalisme de la Doctrine sociale de l’Eglise, et non comme un synonyme d’”individuel”. Dorothy Day refuse aussi bien l’individualisme libéral que le socialisme étatique. Elle est bien plus proche de ce qu’on pourrait appeler un “anarchisme chrétien communautaire”, (ou pour reprendre ses propres mots, d’un “communisme chrétien”), dont l’objectif est d’établir des communautés de vie où les aides de l’Etat deviennent inutiles puisque chacun y choisit librement la pauvreté et prend soin de son prochain. Voici donc le texte (décembre 1936) :

“Au nouveau lecteur »

Le Catholic Worker est fermement anti-fasciste parce que le fascisme refuse que l’homme ait une obligation plus haute celle qu’il doit à l’Etat, parce que le fascisme croit que l’homme est fait pour l’Etat et refuse de dire que l’Etat est fait pour l’homme, parce que, bien que les croyances et actions du fascisme repose sur ces principes, comme cela est apparent en Italie et en Allemagne, il fait semblant de reconnaître des droits religieux, politiques et économiques, et est donc plus dangereux, par bien des aspects, que l’hostilité ouverte du Communisme.

Le Catholic Worker est tenacement anti-communiste, malgré tout ce que vous avez pu entendre, parce que le communisme proclame que l’”homme vit seulement de pain”, déifie le confort, refuse la liberté religieuse, politique et économique, bien que pas aussi ouvertement qu’autrefois, a remplacé le capitaliste et l’aristocrate par le Parti communiste, mais asservit et exploite toujours le paysan et le prolétaire ; n’est, en somme, pas mieux qu’un Capitalisme d’Etat.

Le Catholic Worker est pour un communisme chrétien, tel que pratiqué dans les monastères catholiques et par les premiers chrétiens, comme une économie de la perfection, possible uniquement sur la base du volontariat.

Le Catholic Worker est anti-capitaliste, dans le sens où il condamne l’état d’esprit cupide, d’un matérialisme rampant, qui est devenu synonyme de ce système, et a conduit aux abus actuels dans la production et la distribution. 

Le Catholic Worker n’est pas opposé à la propriété privée, mais au contraire travaille pour “la restauration de la propriété” à travers des coopératives, des banques mutualistes et le mouvement de retour à la terre. Il soutient la possession privée des moyens de production sauf quand une telle possession est incompatible avec le bien commun, comme chez certains fournisseurs de service public, mais s’oppose à la concentration du pouvoir productif dans les mains de quelques uns, parce que cette concentration a presque été destructive du bien commun.

Le Catholic Worker n’est pas opposé à “économiser pour les jours de vache maigre” et pour le soutien de ceux qui dépendent de nous, mais s’intéresse plus à donner ce qu’il a, non seulement parce que c’est le devoir des Chrétiens de donner leur surplus au plus pauvre, mais aussi parce que c’est un bon calcul économique de distribuer l’argent oisif à ceux qui le dépenseront.

Le Catholic Worker ne condamne pas absolument toutes les guerres, mais croit que les conditions nécessaires pour une “guerre juste” ne seront pas remplies aujourd’hui.

Le Catholic Worker admet l’importance de l’action politique mais s’intéresse beaucoup plus à l’importance l’action privée, pour créer de l’ordre à partir du chaos.

Le Catholic Worker admet l’importance de la responsabilité publique pour les pauvres et les nécessiteux, mais s’intéresse beaucoup plus à l’importance de la responsabilité personnelle pour les affamés, les assoiffés, les nus, les sans-abris, les malades, les criminels, les affligés et les ignorants.”

Texte original (copié du site des Catholic workers) :

THE CATHOLIC WORKER is strongly anti-Fascist because Fascism denies that man has a higher obligation than his obligation to the State, because Fascism believes that man is made for the State and denies that the State is made for man, because, although it believes and acts on these principles, as is apparent in Italy and Germany, it pretends to recognize religious, political, and economic rights, and is therefore more dangerous in many ways than the open enmity of Communism.

THE CATHOLIC WORKER is insistently anti-Communist, in spite of all you may have heard to the contrary, because Communism claims that « man lives by bread alone »; deifies comfort; denies religious, political, and economic freedom, though not as frankly as it did once; has replaced the capitalist and aristocrat with the Communist Party, but still enslaves and exploits the peasant and the proletariat; is, in short, no better than State Capitalism.

THE CATHOLIC WORKER is for Christian communism, as practiced in Catholic monasteries and by the early Christians, as an economy of perfection, possible only on a voluntary basis.

THE CATHOLIC WORKER is anti-capitalist, in the sense that it condemns the spirit of greed, of rampant materialism, that has become synonymous with that system and has led to the present abuses in production and distribution.

THE CATHOLIC WORKER is not opposed to private property, but on the contrary works for « the restoration of property » through co-operatives, credit unions, and the back-to-the-land movement. It supports private ownership of the means of production, except where such ownership is incompatible with the common good, as in certain public utilities, but opposes the concentration of productive power in the hands of a few, because that concentration has almost always been destructive of the common good.

THE CATHOLIC WORKER is not opposed to « saving for a rainy day » and for the support of one’s dependents, but is more interested in giving, not only because it is the duty of Christians to give their surplus to the poor, but also because it is good economics to distribute idle money among those who will spend it.

THE CATHOLIC WORKER does not condemn any and all war, but believes the conditions necessary for a « just war » will not be fulfilled today.

THE CATHOLIC WORKER admits the importance of political action, but is much more interested in the importance of private action, in the creation of order out of chaos.

THE CATHOLIC WORKER admits the importance of public responsibility for the poor and needy, but is much more interested in the importance of personal responsibility for the hungry, thirsty, naked, homeless, sick, criminal, afflicted, and ignorant.

Dorothy Day, une figure inspiratrice

Dorothy Day, une figure inspiratrice

Qui est Dorothy Day, notre figure inspiratrice ?

Au lancement du projet, nous avons décidé de placer notre futur café-atelier sous le patronage d’une figure catholique inspirante ayant œuvré pour le bien commun et pensé la question du travail. Les noms de Madeleine Delbrel, Gustave Thibon, Emmanuel Mounier ou encore Joseph Folliet ont été évoqués mais après un vote démocratique, c’est le nom de Dorothy Day qui a été retenu pour donner son prénom au « Dorothy ».

Encore très peu connue en France, Dorothy Day (1897- 1980) est une figure majeure de la société civile américaine et du catholicisme social. Personnalité paradoxale en apparence, elle commence sa vie comme journaliste, notamment au côté de penseurs socialistes et communistes avec qui elle gardera des liens toute sa vie. Après sa conversion en 1926, elle cherche un moyen de mettre en pratique l’Évangile sans renier son désir de révolution. Elle rencontre Pierre Maurin, un paysan français et vagabond, qui fondera avec elle le mouvement des Catholic Worker. Ce mouvement repose sur un journal qui diffuse leur pensée et des maisons d’hospitalité qui fleurissent dans les quartiers pauvres des grandes villes des Etats-Unis.

Après la Grande Dépression et le combat de la misère, Dorothy Day mènera le mouvement vers d’autres luttes : le refus de participer aux guerres mondiales, la sensibilisation aux injustices sociales, l’éveil à une conscience écologique … Celle qui fut journaliste, essayiste, scénariste pour Hollywood, militante, est avant tout une contemplative tirant sa force de la prière et de la lecture des œuvres des saints. Elle guide sa vie selon deux préceptes : le premier est que tout homme est en pèlerinage vers le Paradis, le deuxième est que l’Eglise Catholique doit faire au monde son programme social. Jusqu’à sa mort, Dorothy Day verra le combat social et la prière comme deux réalités indissolubles. En voie de béatification, la « Servante de Dieu », comme l’a reconnue le Vatican en 2012, aura connu les joies et les douleurs du mariage, de la séparation et de l’accouchement, les épreuves de la pauvreté, la souffrance des sarcasmes et des moqueries, l’opposition de certains de ses amis catholiques, mais nous laisse une parole prophétique qui résonne tout particulièrement avec notre projet parisien : « Nous n’avons pas le droit de nous arrêter et de nous sentir désespérés. Il y a trop à faire. »

Qui était Dorothy Day ? Biographie succincte !

Qui était Dorothy Day ? Biographie succincte !

1/ Enfance et adolescence

1897 : Naissance à New York, à Brooklyn, quartier populaire, dans une famille qui n’est pas pratiquante. 

1906 : La famille a déménagé à San Francisco, Dorothy a neuf ans, et elle connaît sa première expérience bouleversante : un tremblement de terre qui détruit une partie de la ville. Beaucoup de réfugiés et de sans abris sont accueillis dans le quartier, grâce à un élan de solidarité collective qui impressionne beaucoup Dorothy. 

1914 : à 16 ans, en septembre 1914, elle entre à l’université, grâce à une bourse. Elle rencontre des personnes qui l’éveillent aux penseurs politiques, notamment de l’extrême-gauche. Elle renonce à toute forme de religion et décide qu’il est impossible de croire en Dieu et de participer à la lutte des classes en même temps. Et elle se pose la question qu’elle continuera à se poser toujours : pourquoi fait-on autant pour remédier aux maux de la société plutôt que d’essayer d’éviter qu’ils se produisent ? “Où sont les saints qui vont essayer de changer l’ordre social, qui au lieu de porter secours aux esclaves, vont mettre fin à l’esclavage lui-même?”

Les lectures de Dorothy Day adolescente : Dickens, Dostoievski, Jack London. Un roman qui l’a profondément marquée : The Jungle, d’Upton Sinclair, qui décrit les conditions de travail terribles dans les abattoirs de Chicago, la dureté du monde ouvrier. Elle commence à remettre en cause un ordre social qui produit beaucoup de misère, beaucoup d’exclus, où même les gens qui vont à l’église refusent d’aider les pauvres ; elle rejette les organisations caritatives qui établissent une hiérarchie entre les bons pauvres qui ont du mérite, et les “mauvais pauvres”. 

2/ de la lutte des classes à la pauvreté volontaire

1916-1924 : Les années bohème 

En 1916, à 18 ans, Dorothy Day quitte l’université, elle préfère plonger dans le monde “réel”, et décide de devenir journaliste. Ce qu’elle veut, c’est vivre et raconter ce qui se passe, notamment dans le monde du travail, et des luttes pour les droits des ouvriers. Elle travaille pour des journaux socialistes (à noter que “socialiste” signifie alors “révolutionnaire marxiste”), The Call, puis The Masses. Les opinions des journaux pour lesquels elle travaille vont totalement à l’encontre de l’opinion majoritaire, et Dorothy gagne très peu d’argent. Elle aura plusieurs métiers en plus de son travail de pigiste : dans une imprimerie, dans une bibliothèque, dans un restaurant, et même comme élève-infirmière, en 1918 (dans un hôpital civil pour ne pas participer à l’effort d’une guerre qu’elle juge impérialiste). 

Elle va beaucoup sur le terrain pour mener ses enquêtes : c’est à dire les piquets de grève et les manifestations des syndicats. Elle fréquente les milieux communistes et pacifistes. Elle vit dans le milieu artistique et littéraire de Greenwich Village, berceau new-yorkais de la contre culture des années 1920, aux  idées très progressistes sur le plan politique, artistique, sexuelle, en rébellion contre les valeurs traditionnelles. Elle découvre aussi la pensée anarchiste et pacifiste. Ces années confirme sa vocation de journaliste, qu’elle voit non seulement comme une façon de raconter le monde, mais aussi de le changer. Avec toutes ces fréquentations et ces influences, tous ses engagements, il n’est pas étonnant de la voir interviewer Trotski, en 1917, en exil à New York.  

En novembre 1917 : elle se fait arrêter pour la première fois (mais pas la dernière !) avec un groupe de suffragettes, pour avoir fait obstruction à la circulation, et restera 30 jours en prison. La prison sera toujours pour elle un moment de révélation sur la société mais aussi pour elle-même : grand dénuement matériel, mais aussi isolement social.  Après la prison, de temps en temps, elle va s’agenouiller dans une église près de chez elle et assiste à la messe, sans trop se mêler aux croyants. 

En 1918, elle a rencontré un homme qu’elle aime passionnément, Lionel Moise, avec qui elle va vivre plusieurs mois : un moment de sa vie qu’elle ne racontera pas beaucoup, sur laquelle elle restera très pudique; cette aventure se termine par une rupture et un avortement. C’est sans doute pour Dorothy la première grande expérience du malheur. 

En 1920 : à 24 ans, elle épouse un riche new yorkais qui a deux fois son âge,et avec qui elle part en Europe. Et puis au bout d’un an de voyage où elle laisse tomber tous les combats politiques, elle retourne à New York et quitte son mari, en 1921.

En 1924, après être passée par la Nouvelle Orléans et publié son premier livre, un roman où elle raconte justement ses déboires amoureux, elle retourne à New York. Après avoir vendu les droits de son roman à Hollywood, elle achète une petite maison à Staten Island (près de New York), au bord de la plage. 

Les lectures de Dorothy Day jeune journaliste : Proudhon, Kropotkine et Tolstoï, ainsi qu’Emma Goldman, qui est connue pour être une féministe avant l’heure. Elle apprécie aussi Chesterton et son distributisme. Elle lit Dostoïevski pour sa profondeur spirituelle.

1924-1927 : L’amour

En 1924, Dorothy rencontre Forster Braham, qui est un scientifique athée convaincu, et elle s’installe avec lui à Staten Island. Ce sera le grand amour de sa vie, et une période de grand bonheur. Grâce à la grande paix intérieure qui l’habite enfin, elle se met petit à petit à prier, tous les jours, à s’émerveiller de la nature et à y voir l’oeuvre de Dieu, elle commence à aller à la messe, et elle lit la Bible. Petit à petit, elle s’avance doucement vers la foi catholique, qui est aussi ce qui va l’éloigner de Forster. De plus en plus, elle est en conflit avec lui, qui est un athée convaincu et qui la prévient qu’il ne l’épousera jamais. En 1925, Dorothy tombe enceinte, et pour elle c’est une joie immense. Pendant cette grossesse, Dorothy va grandir encore dans l’amour de Dieu, et elle est de plus en plus convaincue par l’Eglise catholique, elle ressent le besoin de prier et d’adorer. Et à la naissance de sa fille, Tamar Teresa, elle ne peut pas faire autrement que de demander le baptême pour sa fille : commence une période très douloureuse de rupture avec Forster, alors que l’un et l’autre s’aiment très sincèrement, mais en ayant conscience que trop de choses les séparent. En 1927, après plusieurs ruptures et retrouvailles  elle décide de ne plus le laisser rentrer chez elle. Elle continuera à lui écrire toute sa vie. 

1927-1932 : Le désert. 

Dorothy ne connaît personne dans l’Eglise et les catholiques qu’elle rencontre ne partagent pas du tout son souci des pauvres et son envie de révolutionner l’ordre social. Elle a une toute petite fille, elle est seule, elle doit travailler beaucoup. Elle va communier tous les matins, tout en continuant son travail de pigiste pour des journaux engagés à gauche. Dans le contexte de la Grande dépression, elle suit de près les émeutes et les “marches de la faim” dans les grandes villes, et comprend mal l’absence de prise de position du clergé en faveur des ouvriers au chômage. 

Le 8 décembre 1932 : Épuisée et déprimée, Dorothy Day passe sa soirée à prier dans la basilique de l’Immaculée conception à Washington, où elle couvre une “marche de la faim”,  pour arriver à trouver une façon de réconcilier toutes ses aspirations. De retour chez elle à New York, elle trouve une sorte de clochard qui l’attend. Il s’appelle Peter Maurin, ou Pierre Maurin, et il va changer sa vie. Né en France, dans une famille de paysans du Languedoc, où il était engagé dans le mouvement des Frères des écoles chrétiennes pour suivre sa vocation d’enseignant, il avait mené une vie très atypique au Canada et au nord des Etats-Unis, sorte de nomade autodidacte, sans jamais tenir en place. Puis dans les années 1920, il redécouvre les auteurs catholiques et la pratique religieuse, lit Saint François d’Assise et les encycliques sociales, et décide d’élaborer une doctrine politique catholique. Peter Maurin convainc Dorothy de fonder avec lui un journal et de lancer une révolution catholique. 

Peter Maurin parle à Dorothy de la pensée sociale de l’Eglise, qu’elle connaît mal, et d’intellectuels français comme Claudel et Maritain. Elle découvre tout un monde intellectuel, et surtout qu’elle n’est pas la seule catholique à avoir un grand désir de justice sociale, que même les papes ont des discours sur la question ouvrière…

3/ 1933-1980 Une vie consacrée

1er mai 1933 : Fondation du Catholic Worker et des maisons d’hospitalité

Dorothy Day et Peter Maurin fondent le Catholic worker, un journal mensuel. Pour commencer, Dorothy réunit quelques amis new-yorkais pour lancer le journal, imprimé au coin de la rue et distribué de manière totalement artisanale par une petite dizaine de personnes.  Peter Maurin recommande de vivre la pauvreté à la manière de saint François d’Assise : d’emblée, le journal du Catholic worker doit aussi être une communauté de vie, où l’accueil des pauvres aura une place importante. 

Très vite, tout s’enflamme : le Catholic worker répond à une attente profonde, quelque chose naît, des personnes viennent proposer leur aide ; le journal loue un appartement qui sert aussi d’accueil de jour pour des personnes pauvres, puis des femmes viennent demander l’hospitalité. Dorothy réunit un peu d’argent grâce au journal pour arriver à les loger, et puis de fil en aiguille, en quelques mois, elle se retrouve avec une maison qui accueille des dizaines de sans abris, la maison Saint Joseph. Entre 1933 et 1936 : non seulement le journal va se vendre à 100 000 exemplaires à travers tout le pays, mais encore tout un réseau de “maisons d’hospitalité” se constitue, inspiré du même modèle, dans plusieurs villes américaines, et même en Grande Bretagne (et par la suite dans une vingtaine de pays différents).

A partir de 1933 jusqu’à sa mort, Dorothy va vivre très simplement et pauvrement, au sein de la communauté. La deuxième guerre mondiale est une période de transition un peu compliquée pour le mouvement, d’abord à cause des positions résolument pacifistes de Dorothy qui vont éloigner beaucoup de catholiques du mouvement, puis parce que la société évolue (grande croissance économique) et donc les questions sociales et politiques auxquelles les catholiques sont confrontées évoluent aussi. 

Le mouvement va s’engager de plus en plus pour la paix, que ce soit dans le contexte de la 2e guerre mondiale ou de la guerre du Vietnam, mais aussi pour les droits civiques des Noirs. Ces prises de position radicales et subversives attireront sur Dorothy Day les foudres des autorités. Entre 1955 et 1959, elle va quatre fois en prison pour des actes de désobéissance civile, notamment pour avoir mené des manifestations et refuser de s’abriter pendant les exercices de sécurité qui simulaient une attaque nucléaire sur la ville de New York. Le mouvement soutient activement les objecteurs de conscience pendant la guerre du Vietnam. Dorothy Day fonde le groupe “American PAX”, qui deviendra ensuite le mouvement “Pax Christi”. En 1963, elle fait la grève de la faim avec un groupe de femmes, à Rome, pour que le concile Vatican condamne tout forme de guerre.  

Elle sera aussi confrontée à de nouvelles réalités sociales : dans les années 1960, de plus en plus de jeunes sont attirées par les fermes communautaires qu’elle a fondé, mais pas toujours dans un esprit très catholique – c’est la naissance du mouvement hippie qui d’ailleurs considérera Dorothy Day comme une sorte de précurseure, même si elle-même restera toujours très ferme sur les positions catholiques en ce qui concerne la vie morale et sexuelle, et qu’elle considère la drogue comme un des pires fléaux de cette époque.

Elle poursuivra jusqu’à sa mort, sans relâche, son travail d’écriture et de journaliste : 8 livres publiés, 350 pour des journaux et magazines divers, et plus de 1000 articles pour le Catholic Worker. 

En 1973, elle fait encore un dernier passage en prison, à l’âge de 75 ans, pendant les manifestations des “United Farm Worker” en Californie, menées par Cesar Chavez. 

29 novembre 1980 ; Dorothy meurt avec sa fille Tamar auprès d’elle ; elle est neuf fois grand -mère.

Avril 2016 : Ouverture de son procès en béatification, par le cardinal Timothy Dolan, archevêque de New York, procès qui semble être en bonne voie en 2020. https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/Monde/beatification-Dorothy-Day-serait-bonne-voie-2020-05-02-1201092262

Pour aller plus loin : 

Bibliographie en anglais des ouvrages sur Dorothy Day, Peter Maurin et le mouvement “Catholic Worker” : https://www.catholicworker.org/about/bibliography.html

Articles de Dorothy Day et documentation diverse sur le mouvement “Catholic Worker” : https://www.catholicworker.org/dorothyday/ 

Ouvrage collectif, Dorothy Day : La révolution du coeur, éditions Tallandier, 2018 (Les trois auteurs sont membres du Dorothy et les droits d’auteur sont reversés au café Le Dorothy)