1/ Enfance et adolescence

1897 : Naissance à New York, à Brooklyn, quartier populaire, dans une famille qui n’est pas pratiquante. 

1906 : La famille a déménagé à San Francisco, Dorothy a neuf ans, et elle connaît sa première expérience bouleversante : un tremblement de terre qui détruit une partie de la ville. Beaucoup de réfugiés et de sans abris sont accueillis dans le quartier, grâce à un élan de solidarité collective qui impressionne beaucoup Dorothy. 

1914 : à 16 ans, en septembre 1914, elle entre à l’université, grâce à une bourse. Elle rencontre des personnes qui l’éveillent aux penseurs politiques, notamment de l’extrême-gauche. Elle renonce à toute forme de religion et décide qu’il est impossible de croire en Dieu et de participer à la lutte des classes en même temps. Et elle se pose la question qu’elle continuera à se poser toujours : pourquoi fait-on autant pour remédier aux maux de la société plutôt que d’essayer d’éviter qu’ils se produisent ? “Où sont les saints qui vont essayer de changer l’ordre social, qui au lieu de porter secours aux esclaves, vont mettre fin à l’esclavage lui-même?”

Les lectures de Dorothy Day adolescente : Dickens, Dostoievski, Jack London. Un roman qui l’a profondément marquée : The Jungle, d’Upton Sinclair, qui décrit les conditions de travail terribles dans les abattoirs de Chicago, la dureté du monde ouvrier. Elle commence à remettre en cause un ordre social qui produit beaucoup de misère, beaucoup d’exclus, où même les gens qui vont à l’église refusent d’aider les pauvres ; elle rejette les organisations caritatives qui établissent une hiérarchie entre les bons pauvres qui ont du mérite, et les “mauvais pauvres”. 

2/ de la lutte des classes à la pauvreté volontaire

1916-1924 : Les années bohème 

En 1916, à 18 ans, Dorothy Day quitte l’université, elle préfère plonger dans le monde “réel”, et décide de devenir journaliste. Ce qu’elle veut, c’est vivre et raconter ce qui se passe, notamment dans le monde du travail, et des luttes pour les droits des ouvriers. Elle travaille pour des journaux socialistes (à noter que “socialiste” signifie alors “révolutionnaire marxiste”), The Call, puis The Masses. Les opinions des journaux pour lesquels elle travaille vont totalement à l’encontre de l’opinion majoritaire, et Dorothy gagne très peu d’argent. Elle aura plusieurs métiers en plus de son travail de pigiste : dans une imprimerie, dans une bibliothèque, dans un restaurant, et même comme élève-infirmière, en 1918 (dans un hôpital civil pour ne pas participer à l’effort d’une guerre qu’elle juge impérialiste). 

Elle va beaucoup sur le terrain pour mener ses enquêtes : c’est à dire les piquets de grève et les manifestations des syndicats. Elle fréquente les milieux communistes et pacifistes. Elle vit dans le milieu artistique et littéraire de Greenwich Village, berceau new-yorkais de la contre culture des années 1920, aux  idées très progressistes sur le plan politique, artistique, sexuelle, en rébellion contre les valeurs traditionnelles. Elle découvre aussi la pensée anarchiste et pacifiste. Ces années confirme sa vocation de journaliste, qu’elle voit non seulement comme une façon de raconter le monde, mais aussi de le changer. Avec toutes ces fréquentations et ces influences, tous ses engagements, il n’est pas étonnant de la voir interviewer Trotski, en 1917, en exil à New York.  

En novembre 1917 : elle se fait arrêter pour la première fois (mais pas la dernière !) avec un groupe de suffragettes, pour avoir fait obstruction à la circulation, et restera 30 jours en prison. La prison sera toujours pour elle un moment de révélation sur la société mais aussi pour elle-même : grand dénuement matériel, mais aussi isolement social.  Après la prison, de temps en temps, elle va s’agenouiller dans une église près de chez elle et assiste à la messe, sans trop se mêler aux croyants. 

En 1918, elle a rencontré un homme qu’elle aime passionnément, Lionel Moise, avec qui elle va vivre plusieurs mois : un moment de sa vie qu’elle ne racontera pas beaucoup, sur laquelle elle restera très pudique; cette aventure se termine par une rupture et un avortement. C’est sans doute pour Dorothy la première grande expérience du malheur. 

En 1920 : à 24 ans, elle épouse un riche new yorkais qui a deux fois son âge,et avec qui elle part en Europe. Et puis au bout d’un an de voyage où elle laisse tomber tous les combats politiques, elle retourne à New York et quitte son mari, en 1921.

En 1924, après être passée par la Nouvelle Orléans et publié son premier livre, un roman où elle raconte justement ses déboires amoureux, elle retourne à New York. Après avoir vendu les droits de son roman à Hollywood, elle achète une petite maison à Staten Island (près de New York), au bord de la plage. 

Les lectures de Dorothy Day jeune journaliste : Proudhon, Kropotkine et Tolstoï, ainsi qu’Emma Goldman, qui est connue pour être une féministe avant l’heure. Elle apprécie aussi Chesterton et son distributisme. Elle lit Dostoïevski pour sa profondeur spirituelle.

1924-1927 : L’amour

En 1924, Dorothy rencontre Forster Braham, qui est un scientifique athée convaincu, et elle s’installe avec lui à Staten Island. Ce sera le grand amour de sa vie, et une période de grand bonheur. Grâce à la grande paix intérieure qui l’habite enfin, elle se met petit à petit à prier, tous les jours, à s’émerveiller de la nature et à y voir l’oeuvre de Dieu, elle commence à aller à la messe, et elle lit la Bible. Petit à petit, elle s’avance doucement vers la foi catholique, qui est aussi ce qui va l’éloigner de Forster. De plus en plus, elle est en conflit avec lui, qui est un athée convaincu et qui la prévient qu’il ne l’épousera jamais. En 1925, Dorothy tombe enceinte, et pour elle c’est une joie immense. Pendant cette grossesse, Dorothy va grandir encore dans l’amour de Dieu, et elle est de plus en plus convaincue par l’Eglise catholique, elle ressent le besoin de prier et d’adorer. Et à la naissance de sa fille, Tamar Teresa, elle ne peut pas faire autrement que de demander le baptême pour sa fille : commence une période très douloureuse de rupture avec Forster, alors que l’un et l’autre s’aiment très sincèrement, mais en ayant conscience que trop de choses les séparent. En 1927, après plusieurs ruptures et retrouvailles  elle décide de ne plus le laisser rentrer chez elle. Elle continuera à lui écrire toute sa vie. 

1927-1932 : Le désert. 

Dorothy ne connaît personne dans l’Eglise et les catholiques qu’elle rencontre ne partagent pas du tout son souci des pauvres et son envie de révolutionner l’ordre social. Elle a une toute petite fille, elle est seule, elle doit travailler beaucoup. Elle va communier tous les matins, tout en continuant son travail de pigiste pour des journaux engagés à gauche. Dans le contexte de la Grande dépression, elle suit de près les émeutes et les “marches de la faim” dans les grandes villes, et comprend mal l’absence de prise de position du clergé en faveur des ouvriers au chômage. 

Le 8 décembre 1932 : Épuisée et déprimée, Dorothy Day passe sa soirée à prier dans la basilique de l’Immaculée conception à Washington, où elle couvre une “marche de la faim”,  pour arriver à trouver une façon de réconcilier toutes ses aspirations. De retour chez elle à New York, elle trouve une sorte de clochard qui l’attend. Il s’appelle Peter Maurin, ou Pierre Maurin, et il va changer sa vie. Né en France, dans une famille de paysans du Languedoc, où il était engagé dans le mouvement des Frères des écoles chrétiennes pour suivre sa vocation d’enseignant, il avait mené une vie très atypique au Canada et au nord des Etats-Unis, sorte de nomade autodidacte, sans jamais tenir en place. Puis dans les années 1920, il redécouvre les auteurs catholiques et la pratique religieuse, lit Saint François d’Assise et les encycliques sociales, et décide d’élaborer une doctrine politique catholique. Peter Maurin convainc Dorothy de fonder avec lui un journal et de lancer une révolution catholique. 

Peter Maurin parle à Dorothy de la pensée sociale de l’Eglise, qu’elle connaît mal, et d’intellectuels français comme Claudel et Maritain. Elle découvre tout un monde intellectuel, et surtout qu’elle n’est pas la seule catholique à avoir un grand désir de justice sociale, que même les papes ont des discours sur la question ouvrière…

3/ 1933-1980 Une vie consacrée

1er mai 1933 : Fondation du Catholic Worker et des maisons d’hospitalité

Dorothy Day et Peter Maurin fondent le Catholic worker, un journal mensuel. Pour commencer, Dorothy réunit quelques amis new-yorkais pour lancer le journal, imprimé au coin de la rue et distribué de manière totalement artisanale par une petite dizaine de personnes.  Peter Maurin recommande de vivre la pauvreté à la manière de saint François d’Assise : d’emblée, le journal du Catholic worker doit aussi être une communauté de vie, où l’accueil des pauvres aura une place importante. 

Très vite, tout s’enflamme : le Catholic worker répond à une attente profonde, quelque chose naît, des personnes viennent proposer leur aide ; le journal loue un appartement qui sert aussi d’accueil de jour pour des personnes pauvres, puis des femmes viennent demander l’hospitalité. Dorothy réunit un peu d’argent grâce au journal pour arriver à les loger, et puis de fil en aiguille, en quelques mois, elle se retrouve avec une maison qui accueille des dizaines de sans abris, la maison Saint Joseph. Entre 1933 et 1936 : non seulement le journal va se vendre à 100 000 exemplaires à travers tout le pays, mais encore tout un réseau de “maisons d’hospitalité” se constitue, inspiré du même modèle, dans plusieurs villes américaines, et même en Grande Bretagne (et par la suite dans une vingtaine de pays différents).

A partir de 1933 jusqu’à sa mort, Dorothy va vivre très simplement et pauvrement, au sein de la communauté. La deuxième guerre mondiale est une période de transition un peu compliquée pour le mouvement, d’abord à cause des positions résolument pacifistes de Dorothy qui vont éloigner beaucoup de catholiques du mouvement, puis parce que la société évolue (grande croissance économique) et donc les questions sociales et politiques auxquelles les catholiques sont confrontées évoluent aussi. 

Le mouvement va s’engager de plus en plus pour la paix, que ce soit dans le contexte de la 2e guerre mondiale ou de la guerre du Vietnam, mais aussi pour les droits civiques des Noirs. Ces prises de position radicales et subversives attireront sur Dorothy Day les foudres des autorités. Entre 1955 et 1959, elle va quatre fois en prison pour des actes de désobéissance civile, notamment pour avoir mené des manifestations et refuser de s’abriter pendant les exercices de sécurité qui simulaient une attaque nucléaire sur la ville de New York. Le mouvement soutient activement les objecteurs de conscience pendant la guerre du Vietnam. Dorothy Day fonde le groupe “American PAX”, qui deviendra ensuite le mouvement “Pax Christi”. En 1963, elle fait la grève de la faim avec un groupe de femmes, à Rome, pour que le concile Vatican condamne tout forme de guerre.  

Elle sera aussi confrontée à de nouvelles réalités sociales : dans les années 1960, de plus en plus de jeunes sont attirées par les fermes communautaires qu’elle a fondé, mais pas toujours dans un esprit très catholique – c’est la naissance du mouvement hippie qui d’ailleurs considérera Dorothy Day comme une sorte de précurseure, même si elle-même restera toujours très ferme sur les positions catholiques en ce qui concerne la vie morale et sexuelle, et qu’elle considère la drogue comme un des pires fléaux de cette époque.

Elle poursuivra jusqu’à sa mort, sans relâche, son travail d’écriture et de journaliste : 8 livres publiés, 350 pour des journaux et magazines divers, et plus de 1000 articles pour le Catholic Worker. 

En 1973, elle fait encore un dernier passage en prison, à l’âge de 75 ans, pendant les manifestations des “United Farm Worker” en Californie, menées par Cesar Chavez. 

29 novembre 1980 ; Dorothy meurt avec sa fille Tamar auprès d’elle ; elle est neuf fois grand -mère.

Avril 2016 : Ouverture de son procès en béatification, par le cardinal Timothy Dolan, archevêque de New York, procès qui semble être en bonne voie en 2020. https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/Monde/beatification-Dorothy-Day-serait-bonne-voie-2020-05-02-1201092262

Pour aller plus loin : 

Bibliographie en anglais des ouvrages sur Dorothy Day, Peter Maurin et le mouvement “Catholic Worker” : https://www.catholicworker.org/about/bibliography.html

Articles de Dorothy Day et documentation diverse sur le mouvement “Catholic Worker” : https://www.catholicworker.org/dorothyday/ 

Ouvrage collectif, Dorothy Day : La révolution du coeur, éditions Tallandier, 2018 (Les trois auteurs sont membres du Dorothy et les droits d’auteur sont reversés au café Le Dorothy)