Qu’est-ce que le mouvement Catholic Worker ?

L’inspiration du mouvement, c’est Peter Maurin, qui a fait découvrir la pensée sociale de l’église à Dorothy, mais aussi une chose très importante qui est dans les Évangiles : “les oeuvres de miséricorde”. Dans la tradition catholique, ce sont les actions que chaque chrétien est invité à accomplir prioritairement, pour servir son prochain sur le plan matériel et sur le plan spirituel. Les œuvres de miséricorde « corporelles » sont au nombre de sept (les six premières œuvres corporelles sont énumérées par l’Evangile de Matthieu, la septième a été ajoutée au XIIe siècle) : donner à manger aux affamés ; donner à boire à ceux qui ont soif ; vêtir ceux qui sont nus ; accueillir les étrangers ; assister les malades ; visiter les prisonniers ; ensevelir les morts. Et les œuvres spirituelles, au nombre de sept également, par parallélisme avec les œuvres corporelles, remontent aux Pères de l’Église, et sont énumérées ainsi par saint Thomas d’Aquin : conseiller ceux qui sont dans le doute ; enseigner les ignorants ; avertir les pécheurs ; consoler les affligés ; pardonner les offenses ; supporter ;patiemment les personnes ennuyeuses ; prier Dieu pour les vivants et pour les morts. Pour Dorothy, c’est quasi un programme politique, et c’est autant une voie personnelle vers la sainteté qu’un programme politique à appliquer collectivement. 

Deux principes majeurs régissent le mouvement : 

Tout d’abord, l’importance de la petite communauté. Dorothy rappelle sans arrêt l’importance de la petite taille et de la responsabilité personnelle, en disant que si on ouvre des maisons pour accueillir les sans-abris, c’est à défaut qu’ils soient  accueillis dans des familles de particuliers : en fait il faudrait mieux que chaque foyer chrétien réserve une chambre pour un pauvre, plutôt que de devoir organiser des lieux d’accueil. C’est entre autres pour cela qu’elle refusera toujours de faire du mouvement catholic worker une organisation charitable (avec subventions et déductions d’impôt), parce que ça va à l’encontre du dynamisme qu’elle et Peter Maurin voudraient donner à la société. S’il faut mettre une étiquette sur ce positionnement politique, on peut parler d’anarchisme chrétien. Un des piliers du programme de Peter Maurin, c’était aussi de fonder des fermes communautaires où la vie en communauté permettrait à des “intellectuels” et des “ouvriers” de se rencontrer, de vivre en commun, et de se faire grandir les uns les autres, en donnant du sens au travail, notamment au travail manuel. Ces communautés agricoles n’ont pas aussi bien fonctionné que les maisons d’hospitalité urbaine, mais l’idée est la même : réparer la société par des petites communautés de vie locale

Ensuite, il y a l’importance de la pauvreté volontaire, : Dorothy Day, comme Peter Maurin, est une grande lectrice et admiratrice de Saint François d’Assise. Pour eux, la pauvreté volontaire est ce qui permet de de refonder une société fondée sur l’Evangile : il faut se rendre semblables au Christ. Autant ils luttent contre la pauvreté, au sens de la misère et de l’aliénation, autant ils considèrent que seule une adhésion pleine et entière à la pauvreté au sens franciscain, c’est à dire la sobriété qui rend heureux, joyeuse et contemplative, peut permettre de retrouver le sens de la communauté et de proposer des formes de vie sociale susceptibles de rendre bons les hommes. Ce choix de vie radical s’appuie sur une vie de prière intense, et est ponctué par des retraites spirituelles vécues en communauté. Dorothy Day insiste beaucoup sur l’importance de la liturgie, des sacrements, et notamment de la communion : cette pauvreté volontaire ne peut être bien comprise que dans l’ordre de la foi en Dieu, comme une vocation.

Petit manifeste des Catholic workers (1936)

Traduction de l’article “For the new Reader”, dans The Catholic Worker, December 1936, 6

( Pour bien comprendre cet article, rappelons qu’il est écrit dans le contexte particulier de la Grande Dépression, avec une situation économique très dure aux Etats-Unis, des conflits sociaux croissants (les droits des ouvriers, des femmes, des Noirs sont en train de naître dans la douleur et continueront pendant quelques décennies à être l’objet d’affrontements violents), et une lutte sur le plan des idées qui se durcit entre les idéologies qui tiraillent l’Occident : une guerre point à l’horizon. D’où l’insistance des premiers paragraphes sur l’antifascisme et l’anti-communisme du mouvement (un rappel sans doute nécessaire pour un mouvement régulièrement soupçonné de marxisme), puis le paragraphe sur la “guerre juste”. Cela n’empêche pas les Catholic workers de proposer ici un programme à valeur universelle, fondé directement sur la Doctrine sociale de l’Eglise dont on retrouve certains grands thèmes (l’importance relative de la propriété par rapport au bien commun, la place centrale de la personne humaine).

Certains paragraphes méritent quelques explications, notamment les deux derniers, sur l’importance de la responsabilité personnelle. De façon générale, le rapport à l’État des Catholic worker est un sujet d’importance, qui fait la particularité du mouvement et son intérêt pour aujourd’hui. La responsabilité personnelle est un thème récurrent dans les articles de Dorothy Day. Avec Peter Maurin, elle entretient une méfiance constante, jusqu’à la fin de sa vie, vis-à-vis de l’Etat dont elle voit qu’il prend une importance croissante dans la vie des citoyens. Elle refusera que les Maisons d’hospitalité soient soumises aux règles d’hygiène normalement imposées aux foyers d’accueil collectifs et que le mouvement devienne une association caritative comme une autre (elle refusera les aides de l’Etat et les réductions d’impôts) : elle insistera toujours sur le fait qu’il s’agit de l’initiative de quelques particuliers réunis pour aider leurs prochains, initiative fondée dans et sur la pauvreté. Il ne faut pas comprendre que l’Etat n’a pas d’importance ou d’utilité, mais que l’amélioration de la société passera nécessairement par une implication personnelle des chrétiens dans la lutte contre la misère, et non par des institutions impersonnelles, ne serait-ce que parce que c’est soi-même que l’on sauve lorsqu’on fait un acte de charité envers son prochain. Il faut donc bien entendre ici le mot “personnelle” comme un écho au personnalisme de la Doctrine sociale de l’Eglise, et non comme un synonyme d’”individuel”. Dorothy Day refuse aussi bien l’individualisme libéral que le socialisme étatique. Elle est bien plus proche de ce qu’on pourrait appeler un “anarchisme chrétien communautaire”, (ou pour reprendre ses propres mots, d’un “communisme chrétien”), dont l’objectif est d’établir des communautés de vie où les aides de l’Etat deviennent inutiles puisque chacun y choisit librement la pauvreté et prend soin de son prochain. Voici donc le texte (décembre 1936) :

“Au nouveau lecteur »

Le Catholic Worker est fermement anti-fasciste parce que le fascisme refuse que l’homme ait une obligation plus haute celle qu’il doit à l’Etat, parce que le fascisme croit que l’homme est fait pour l’Etat et refuse de dire que l’Etat est fait pour l’homme, parce que, bien que les croyances et actions du fascisme repose sur ces principes, comme cela est apparent en Italie et en Allemagne, il fait semblant de reconnaître des droits religieux, politiques et économiques, et est donc plus dangereux, par bien des aspects, que l’hostilité ouverte du Communisme.

Le Catholic Worker est tenacement anti-communiste, malgré tout ce que vous avez pu entendre, parce que le communisme proclame que l’”homme vit seulement de pain”, déifie le confort, refuse la liberté religieuse, politique et économique, bien que pas aussi ouvertement qu’autrefois, a remplacé le capitaliste et l’aristocrate par le Parti communiste, mais asservit et exploite toujours le paysan et le prolétaire ; n’est, en somme, pas mieux qu’un Capitalisme d’Etat.

Le Catholic Worker est pour un communisme chrétien, tel que pratiqué dans les monastères catholiques et par les premiers chrétiens, comme une économie de la perfection, possible uniquement sur la base du volontariat.

Le Catholic Worker est anti-capitaliste, dans le sens où il condamne l’état d’esprit cupide, d’un matérialisme rampant, qui est devenu synonyme de ce système, et a conduit aux abus actuels dans la production et la distribution. 

Le Catholic Worker n’est pas opposé à la propriété privée, mais au contraire travaille pour “la restauration de la propriété” à travers des coopératives, des banques mutualistes et le mouvement de retour à la terre. Il soutient la possession privée des moyens de production sauf quand une telle possession est incompatible avec le bien commun, comme chez certains fournisseurs de service public, mais s’oppose à la concentration du pouvoir productif dans les mains de quelques uns, parce que cette concentration a presque été destructive du bien commun.

Le Catholic Worker n’est pas opposé à “économiser pour les jours de vache maigre” et pour le soutien de ceux qui dépendent de nous, mais s’intéresse plus à donner ce qu’il a, non seulement parce que c’est le devoir des Chrétiens de donner leur surplus au plus pauvre, mais aussi parce que c’est un bon calcul économique de distribuer l’argent oisif à ceux qui le dépenseront.

Le Catholic Worker ne condamne pas absolument toutes les guerres, mais croit que les conditions nécessaires pour une “guerre juste” ne seront pas remplies aujourd’hui.

Le Catholic Worker admet l’importance de l’action politique mais s’intéresse beaucoup plus à l’importance l’action privée, pour créer de l’ordre à partir du chaos.

Le Catholic Worker admet l’importance de la responsabilité publique pour les pauvres et les nécessiteux, mais s’intéresse beaucoup plus à l’importance de la responsabilité personnelle pour les affamés, les assoiffés, les nus, les sans-abris, les malades, les criminels, les affligés et les ignorants.”

Texte original (copié du site des Catholic workers) :

THE CATHOLIC WORKER is strongly anti-Fascist because Fascism denies that man has a higher obligation than his obligation to the State, because Fascism believes that man is made for the State and denies that the State is made for man, because, although it believes and acts on these principles, as is apparent in Italy and Germany, it pretends to recognize religious, political, and economic rights, and is therefore more dangerous in many ways than the open enmity of Communism.

THE CATHOLIC WORKER is insistently anti-Communist, in spite of all you may have heard to the contrary, because Communism claims that « man lives by bread alone »; deifies comfort; denies religious, political, and economic freedom, though not as frankly as it did once; has replaced the capitalist and aristocrat with the Communist Party, but still enslaves and exploits the peasant and the proletariat; is, in short, no better than State Capitalism.

THE CATHOLIC WORKER is for Christian communism, as practiced in Catholic monasteries and by the early Christians, as an economy of perfection, possible only on a voluntary basis.

THE CATHOLIC WORKER is anti-capitalist, in the sense that it condemns the spirit of greed, of rampant materialism, that has become synonymous with that system and has led to the present abuses in production and distribution.

THE CATHOLIC WORKER is not opposed to private property, but on the contrary works for « the restoration of property » through co-operatives, credit unions, and the back-to-the-land movement. It supports private ownership of the means of production, except where such ownership is incompatible with the common good, as in certain public utilities, but opposes the concentration of productive power in the hands of a few, because that concentration has almost always been destructive of the common good.

THE CATHOLIC WORKER is not opposed to « saving for a rainy day » and for the support of one’s dependents, but is more interested in giving, not only because it is the duty of Christians to give their surplus to the poor, but also because it is good economics to distribute idle money among those who will spend it.

THE CATHOLIC WORKER does not condemn any and all war, but believes the conditions necessary for a « just war » will not be fulfilled today.

THE CATHOLIC WORKER admits the importance of political action, but is much more interested in the importance of private action, in the creation of order out of chaos.

THE CATHOLIC WORKER admits the importance of public responsibility for the poor and needy, but is much more interested in the importance of personal responsibility for the hungry, thirsty, naked, homeless, sick, criminal, afflicted, and ignorant.