Conférence 1 du cycle « A la découverte de Dorothy Day » – Jeudi 24 septembre 2020 au Dorothy – Par Baudoin et Foucauld.

Plan

1) Biographie introductive de Dorothy Day

2) Lecture d’un article de 1950 qui résume la vision de la communauté chez Dorothy

3) La communauté comme réponse à une solitude existentielle

4) La communauté : un contre-pouvoir politique (Easy Essay de Peter Maurin)

5) La communauté : un communisme chrétien ?

1) Petite bio de Dorothy

            Née dans une famille de la classe moyenne, elle n’a aucune prédisposition particulière pour une telle vie. Néanmoins, quittant l’université tôt, elle développe une sensibilité pour la justice sociale qui la mène auprès des milieux ouvriers. Vivant de sa plume, elle est journaliste pour divers journaux socialistes. Elle couvre alors de nombreuses manifestations entre 1916 et 1925. Sa radicalité lui vaudra plusieurs emprisonnements, notamment lors d’une marche avec les suffragettes. 

            Ces expériences ne l’arrêtent pas, au contraire, elles la fortifient dans son désir de faire briller une véritable justice sociale. Pourtant, blessée par ses relations personnelles et insatisfaite par ses luttes purement sociales, elle réfléchit intensément à la meilleure manière d’aider les opprimés : le journalisme suffit-il ? Ne faut-il pas s’engager davantage ? Ces années d’errance, après la première guerre mondiale la confronte à sa propre solitude : délaissée par ses compagnons successifs, elle tombe enceinte et décide de garder son enfant contre l’avis du père de l’enfant. 

            Cette naissance lui apparaît comme le début d’une nouvelle vie : petit à petit elle se rapproche du christianisme, et plus précisément du catholicisme qui lui apparaît comme « l’Église des pauvres ». Sa conversion se fera lente et progressive. Elle rencontre alors Peter Maurin, paysan français, anarchiste, désireux de créer un mouvement appliquant les principes de la doctrine sociale de l’Église. Principes qu’il fait découvrir à Dorothy Day et ensemble ils fondent le mouvement des Catholic Worker. Sous la forme tout d’abord d’un journal qu’ils distribuent dans les rues, puis viennent l’ouverture de maisons d’hospitalité afin d’accueillir les pauvres, les opprimés et tous ceux que l’État américain tient écartés de la vie ordinaire. 

            L’ouverture de ces maisons se fait de manière anecdotique. En pleine Grande Depression aux Etats-Unis, Dorothy et Peter ont trouvé un local dans les quartiers les plus touchés où ils distribuent une soupe et du pain. Un jour viennent deux femmes qui leur demandent s’ils n’ont pas un logement pour elles. Dorothy et Peter n’ont malheureusement rien pour les héberger. Le lendemain, une seule des deux femmes revient. L’autre s’est suicidée pour « ne pas avoir à dormir dehors encore une fois ». 

            C’est un choc pour Dorothy : comment peut-on souffrir d’une telle solitude ? Comment une société peut laisser ses citoyens dans un tel dénuement ? Dorothy décide alors de réunir assez d’argent pour racheter un appartement afin d’y loger les plus vulnérables. Et c’est ainsi, les appartements ne suffisant plus, il faudra des maisons, puis des fermes. 

            Le mouvement des Catholic Worker grandit, aujourd’hui il y a 150 maisons aux États-Unis, et une dizaine en Europe. 

            Dorothy n’a cessé toute sa vie de réfléchir à la manière d’organiser ces communautés. A la fin de son autobiographie La Longue Solitude, elle écrit que la meilleure solution à la solitude existentielle et sociale est la communauté. Il nous reste à examiner ce qu’elle entend par communauté et les raisons d’une telle nécessité.

2) Octobre 1950 – Article « On Pilgrimage », Dorothy Day

            Nous écrivons pour une raison : communiquer des idées, et c’est pour communiquer avec nos frères que nous sortons le journal Catholic Worker chaque mois (nous avons 63, 000 abonnés et bien plus encore de lecteurs). Nous devons propager par nos écrits toutes les choses dont nous avons parlé et que nous avons vécues durant ce mois. Écrire est un acte de communauté. C’est comme une lettre, ça procure du réconfort, ça console, ça aide, ça offre des conseils et en même temps ça demande des conseils. C’est une partie de l’union des hommes entre eux. C’est une expression de leur amour et de leur intérêt les uns pour les autres.

            « Si vous n’avez aucune volonté de voir les hommes s’associer, je peux vous dire que vous exposez la société à une mort fatale dans une agonie effrayante » disait Pierre Leroux en 1848.

            Essentiellement, chaque homme est seul, et cela nous fait réaliser, tout d’abord, notre besoin d’être aidé, et ensuite notre besoin des autres et notre responsabilité envers les autres.

            « Nous avons vécu 14 ans en communauté à Mott Street. Chaque nuit, lors des complies, nous disions « Visite, Seigneur, cette communauté ! » Et par là, nous voulions dire, la rue, le voisinage, les deux paroisses autour de nous, le groupe que nous étions à la maison, pour une fois nous nous sentions chez nous dans nos familles « Se sentir soi-même accepté, soutenu, dans son indépendance et sa responsabilité. » 

            C’était une communauté de famille, de petits travaux, un kiosque mobile, une boulangerie, une ferme à fromage, un voisinage décentralisé d’Italiens qui avaient un sens aigu de la famille, du clan, et de la nécessité de rester proche de leur maison lorsqu’ils travaillaient. Ils travaillaient de longues heures, mais tranquillement et même idéalement. Le cordonnier, le boulanger, le caviste, le restaurant familial, tous étaient au travail avant que nous allions à la messe de 8h, et ils travaillaient tard la nuit, mais ils avaient le temps de profiter des fêtes, de déjeuner avec leur famille chaque jour, de vivre la vie des rues, de jouer aux cartes sur les trottoirs, ou à la balle dans les rues. Ils avaient les joies naturelles de la famille et de la communauté, si ce n’est les joies de la nature. 

            Le vice de la ville, le gaspillage d’argent et de temps, le désœuvrement, les jeux d’argent, la paresse des jeunes en comparaison de l’assiduité des anciennes générations – tout cela y était, bien sûr, mais il y avait là-dedans une communauté. (Ma belle-sœur a vécu dans un appartement pendant sept ans, et elle ne connaissait pas un voisin.) Il y avait une aide mutuelle à Mott Street. Vous pouviez emprunter de l’argent ou de la nourriture à vos voisins, vous pouviez les réveiller à n’importe quelle heure en cas de maladie, il y avait une acceptation du pauvre. 

            Oui, Mott Street nous manquera. Ici, à Chrystie Street, à l’intérieur d’une ville gigantesque de neuf millions d’habitants, nous devons, dans ce quartier, dans cette rue, dans cette paroisse retrouver un sens de la communauté qui soit la base de la paix dans le monde. Ce n’est que comme cela que nous pouvons nous opposer à l’État, et à ses guerres actuelles qui ne cessent de se répandre. Nous ne sommes pas représentés par nos soi-disant représentants. 

            Nos représentants sont les saints, les penseurs qui nous unissent dans une communauté d’intérêts, dans une relation humaine au sein de ce monde et dans le suivant. Et nous devons travailler d’arrache-pied dans ce monde, pour commencer notre paradis ici, pour faire un paradis pour les autres (on a appelé ça une utopie) parce que c’est l’enseignement des saints. 

            Toutes les voies pour le paradis sont le paradis, parce que le Christ a dit, je suis la Voie, disait Ste Catherine de Sienne. Nous devons être des Christ les uns pour les autres, et voir le Christ à l’intérieur des autres, et ainsi nous pourrons nous aimer les uns les autres. « Et pour cela, il n’y a pas de lois » dans le sens légal du terme mais seulement « la liberté du Christ ». C’est ce que nous appelons notre anarchisme philosophique. 

            Nos représentants, nos guides, nos penseurs et nos figures de la lutte sont des hommes tels que St Vincent de Paul, Saint François, Gandhi. »

3) La communauté comme réponse à la solitude existentielle

« Essentiellement chaque homme est seul » : Pour Dorothy Day, la notion de communauté est abordée d’abord comme une réponse. C’est la constatation d’une solitude irréductible, d’une solitude essentielle et existentielle, d’une solitude problématique, qui l’amène à penser la communauté. Solitude problématique ? 

            La solitude, Dorothy l’a vécu dans sa vie, du point de vue sentimental, comme dans ses relations humains en général : le choix du catholicisme, ses choix politiques l’ont écarté d’un certain nombre d’amis. Il y a une certitude qui reste : nous sommes seuls, résolument seuls et il faut faire avec.

            Mais cette solitude est aussi une ouverture, une occasion de rentrer en relation : l’homme n’est pas un animal solitaire qui aurait toutes les capacités pour vivre de manière indépendante. Il a besoin des autres. 

            Premièrement, le besoin d’être aidé : l’être humain est d’abord reconnu comme en demande, dépendant, faible, nécessitant l’aide des autres. C’est l’image du nourrisson qui ne peut vivre sans ses parents. L’ouvrage de l’anarchiste russe Kropotkine, L’Entraide, fut l’un des livres de chevet de Dorothy Day.

            Deuxièmement : « Cela nous fait réaliser tout d’abord notre besoin d’être aidé, puis notre besoin des autres » Quelle différence entre être aidé et avoir besoin des autres ? Le besoin des autres, c’est l’association, les relations humaines, le commerce avec les autres. C’est un besoin qui n’est plus de l’ordre du don, de la dépendance, mais de l’échange. Nous sommes faits pour nouer des relations où les dons mutuels de chacun enrichissent le tout, formant une communauté d’intérêts, de biens et de valeurs.

            Troisièmement : la reconnaissance de la solitude, c’est ce que Dorothy appelle « notre responsabilité envers les autres ». C’est là le dépassement de l’individualisme, nous ne sommes plus uns, mais nous appartenons à une communauté à partir du moment où nous comprenons notre responsabilité.  Le début d’une communauté saine, c’est la question posée par Caïn dans la Bible : « Suis je le gardien de mon frère ? » C’est une des questions initiales : d’où vient que l’on soit responsable les uns des autres ? Qu’est-ce qui justifie ça ? Pourquoi devrais-je me soucier de mon voisin de pallier, du miséreux dans la rue etc … ?

            Pour Dorothy l’unique raison d’une telle reconnaissance de notre responsabilité : c’est l’acte de voir dans l’autre le Christ. Qu’est-ce que ça veut dire voir le Christ ? C’est d’abord considérer mon prochain comme un être radicalement seul, créé par Dieu, unique et exigeant la même attention que moi. Nous sommes donc des Christ, tous, et en cela des bergers de nos frères et sœurs, c’est-à-dire que nous recevons une responsabilité énorme.

            Il faut s’arrêter sur cette responsabilité qui est à l’origine de la communauté : si nul n’est responsable, il n’y a pas de communauté, mais un désordre et un chaos. Le Christ se lève au milieu des peuples, il abolit toutes les différences, comme l’écrit St Paul : « il n’y a plus ni Juifs, ni païens » et dans cette abolition des différences, une idée ressort : celle d’aimer son prochain comme soi-même.

            La responsabilité est donc la seule réponse à l’individualisme. Une réponse essentielle, devrait-on dire, philosophique, voire ontologique. Mais elle est aussi une réponse politique : la communauté des responsabilités, c’est le début d’une société, d’une Cité. 

4) La communauté : un contre-pouvoir politique (Easy Essay de Peter Maurin)

Dans l’article que nous avons lu ensemble, Dorothy cite le théoricien du « socialisme » Pierre Leroux. Il y a, dans l’organisation en communauté, un trait politique indéniable. 

            Le refus de l’association des hommes, selon Leroux, serait l’agonie de la société, son crépuscule : pourtant de quels types d’associations parle-t-il ? Toutes les associations forment-elles des communautés, au sens où l’entend Dorothy ? 

            Il est certain que ce n’est pas le fait de travailler les uns avec les autres qui forme nécessairement une association : qu’on prenne des exemples modernes, ou les exemples de Leroux : les ouvriers de l’usine qui travaillent à la même chaîne ne sont pas dans une association de personnes. Ils ne forment pas une communauté par leur travail. 

            « Nous devons retrouver un sens de la communauté » écrit Dorothy. Que signifie ce sens ? 

Plusieurs réponses possibles : 

  • Une association de travailleurs, comme elle le montre, ils sont associés par quartier, par voisinage.
  • Il y a aussi le IWW, syndicat/association international(e) de travailleurs qui lutte pour des intérêts communs.
  • Plus largement : tout ensemble d’intérêts matériels peut former une communauté.

Quel est le commun alors de ces communautés ?

D’abord, la possibilité d’être un contre pouvoir :  la communauté comme principe de subsidiarité, dans Houses of Hospitality, Dorothy cite ce poème de Peter Maurin : 

« Les gens vont à Washington,

Pour demander au Gouvernement Fédéral

De résoudre leurs problèmes économiques. 

Mais le Gouvernement Fédéral

N’a jamais été fait 

Pour résoudre les problèmes économiques des hommes.

Thomas Jefferson dit  :

 » Moins il y a de gouvernement

Mieux c’est. « 

Si moins il y a de gouvernement 

Mieux c’est,

Le meilleur type de gouvernement

C’est l’auto-gouvernement.

Alors, le meilleur type d’organisation

Est l’auto-organisation.

Quand les organisateurs essayent

D’organiser ce qui n’est pas organisé 

Ils le font souvent pour le bénéfice

Des organisateurs. 

Les organisateurs ne s’organisent pas eux-mêmes

Et quand les organisateurs ne s’organisent pas eux-mêmes

Personne ne s’organise.

Et quand personne ne s’organise,

Rien n’est organisé. »

Dorothy, dans l’article cité, explique que nous n’avons aucun représentant politique : le choix de la communauté c’est un refus complet de la politique contemporaine. Il y a, en cela, un geste proche de celui des premiers chrétiens : des communautés autonomes, qui ne se mêlent pas de la politique politicienne (dont la finalité est la conquête de pouvoir et le contrôle des personnes), mais qui par leurs actions ont un rôle dans la société. Ils ne se réfèrent pas au Gouvernement, ni au Congrès, comme le souligne Peter Maurin, mais ils s’organisent, c’est à dire qu’ils prennent en charge la production des conditions matérielles d’existence, le soin des plus pauvres et la mobilisation politique en vue de combattre les injustices. Si pour Dorothy le maître mot est la responsabilité, pour Peter Maurin c’est l’organisation. Cette proximité avec les Premiers Chrétiens est voulu, pour Dorothy il peut y avoir des communautés hors du catholicisme, dont il faut s’inspirer :

« Peter Maurin, aimant la terre d’un amour paysan, cherchant à résoudre les problèmes de chômage, de vie de familles, de santé mentale et physique, a toujours prêché les « fermes communes ». Il attirait notre attention sur les tentatives de communautés de biens de notre époque, dans les coopératives en Nouvelle Ecosse, dans les Kibbutz en Palestine, les récentes tentatives de communautés de famille à travers les Etats-Unis. Il demandait qu’on étudie les communautés religieuses, spécialement les monastères bénédictins comme modèles de communautés de vie, il demandait aussi que les familles vivent ensemble de cette manière, vivant selon la diversité des talents » (Article 1953)

5) Un communisme chrétien : le Christ, centre de gravité de la communauté ?

            On le voit dans l’article cité au début de cette conférence, Dorothy mêle dans les inspirateurs des figures aussi différentes que Gandhi et St François. Cette communauté d’intérêts, élargie aux personnalités mortes, n’est pas seulement réservée à ceux qui ont suivi le Christ. Au cours de sa vie, Dorothy répétera un bon nombre de fois, que sa vision est bien souvent plus proche des communistes et socialistes de son temps qui ont une véritable approche chrétienne du monde que de beaucoup de chrétiens qui ont une approche bourgeoise du monde. Bourgeoise : individualiste, ne réfléchissant pas aux conséquences de leurs actes (travail, consommation etc …) et n’ayant aucun sens de la responsabilité sociale. 

Il est clair aussi que chez les Catholic Worker, les athées et les religieux de religions différentes se cotoyaient. Mais ce n’était pas une communauté organisée autour d’une seule religion.

Il faut chercher à établir le paradis sur terre, écrit Dorothy : qu’est-ce que signifie cette Utopie ?

Est-ce un discours théocratique ? Il ne semble pas. C’est d’abord retrouver ce sens de la communauté, de l’union. Ne plus demander comme Caïn, suis le gardien de mon frère ? Mais comment être le gardien de mon frère ? Cela suppose une tentative de conversion permanente et répétée du coeur à l’amour évangélique. C’est le vrai défi et la vraie beauté de la vie. C’est un chemin de sainteté qui n’apporte pas la souffrance mais la force, pas la tristesse mais la joie. Ce chemin est semé d’embûches mais il est un chemin de recréation de soi et du monde, le moyen de faire advenir sur terre le Royaume de l’amour.

Deux textes de Dorothy pour finir. Le premier qui précise sa vision de la communauté :

« La communauté –  c’était la réponse sociale à la longue solitude. C’était un des attraits de la vie religieuse et pourquoi, alors, les laïcs n’auraient pu le partager ? Pas simplement la communauté de base qu’est la famille, mais aussi une communauté de familles, où l’on combine une propriété commune et privée. Cela pourrait être une ferme commune, une sorte de continuation des universités d’agronomie dont Peter parlait comme d’une part du programme que nous avions à mettre en place. Peter avait une vision et nous étions tous séduits par ses idées. […] Le plan de Peter était que des groupes de personnes empruntent de l’argent à des syndicats d’entraide dans les paroisses, afin de commencer ce qu’il appelait tout d’abord des universités d’agronomie, où l’ouvrier pourrait devenir un universitaire et l’universitaire un ouvrier. Il désirait aussi que des personnes donnent des terres et de l’argent. Il parlait toujours de donner. Ceux qui ont des terres et des instruments devraient donner. Ceux qui ont un capital devraient donner. Ceux qui ont un travail devraient le donner. “L’amour est un échange de dons”, disait saint Ignace. Et c’est selon ces voies simples, pragmatiques et terre à terre que l’on peut montrer son amour pour les autres. Si l’amour n’était pas là au départ, mais seulement le besoin, de tels dons feraient naître l’amour . » 

Et le second qui est un texte poétique tiré de son autobiographie et qui résume plutôt bien l’activité des Catholic Worker, leur degré d’improvisation et de créativité malgré la demande d’organisation de Peter Maurin. Par des anaphores, Dorothy souligne l’action de la Providence. Finalement, la communauté, c’est se tenir prêt à agir pour les autres : se tenir prêt à être responsable. Sans savoir ni le jour ni l’heure.

« Nous étions simplement assis ici, quand Peter Maurin est arrivé. 

Nous étions simplement ici à parler quand des files de personnes se sont formées en disant « Nous avons besoin de pain ». Nous ne pouvions pas dire « Allez, et soyez rassasiés ». S’il n’y avait que six petits pains et quelques poissons, nous devions les diviser. Il y avait toujours du pain. 

Nous étions simplement assis ici, en train de parler, quand des personnes sont arrivées parmi nous. Que ceux qui peuvent s’en occuper, s’en occupent. D’autres sont partis, et il y a eu des chambres libres. Et en quelque sorte les murs se sont élargis. 

Nous étions simplement assis ici, en train de parler quand quelqu’un a dit « Allons vivre dans une ferme »

C’était aussi impromptu que ça, j’y pense souvent. C’est simplement venu à nous. C’est arrivé, tout simplement. 

Moi, la femme stérile, je me suis retrouvé la joyeuse mère d’enfants. Ce n’est pas toujours facile d’être joyeuse, de garder à l’esprit le devoir de la joie.

La chose la plus importante chez les Catholic Worker c’est la pauvreté, disent certains.

La chose la plus importante c’est la communauté, disent d’autres. Nous ne sommes plus seuls. 

Mais le dernier mot, c’est l’amour. Par moments, cet amour a été, selon les mots du Staretz Zossima (Frères Karamazov) une chose aride et horrible, et notre foi en l’amour est passée par le feu.

Nous ne pouvons aimer Dieu sans aimer notre prochain, et pour aimer nous devons nous connaître. Nous le connaissons dans la fraction du pain, et nous ne sommes plus seuls. Le Paradis est un banquet, et la vie est un banquet aussi, même avec quelques croûtons, là où il y a de la camaraderie. 

Nous avons tous connus la longue solitude et nous avons appris que la seule solution est l’amour et que l’amour vient avec la communauté. 

Tout cela est arrivé pendant que nous étions assis, ici, à discuter, et cela continue aujourd’hui. »