7 mars 2020
Conférence organisée par l’OIP –
Observatoire international des prisons – section française (OIP-SF)

Les femmes représentent une minorité statistique : comment expliquer cette dissymétrie sexuelle ? Au XIXe siècle, le savoir criminologique l’explique par la biologie : les femmes donnent la vie et non la mort, sont moins fortes, perdent le sang et donc ne le font pas couler. Aujourd’hui, le genre, le contrôle social restent d’actualité.

La diminution du taux de femmes incarcérées résulte à la fois d’une forte incitation sociale à la docilité et d’un sous-enregistrement de la délinquance féminine.

  • Les femmes représentent aujourd’hui 3,7% de la population carcérale. Les chiffres ont varié dans l’histoire : le taux de femmes incarcérées chute au XVIIIe où elles représentaient 1/3 de la population carcérale
  • La socialisation à des formes de docilité est une discipline plus forte à l’égard des filles
  • Si les chiffres aujourd’hui montrent que la police et la justice incarcèrent moins les femmes, ils ne signifient pas que la délinquance féminine est moindre

Le sous-enregistrement de la délinquance féminine n’est ni favorable, ni défavorable. La question est le contrôle et la régulation qui ne se font pas par les raisons de l’arrestation/ l’incarcération mais par le rapport au genre, à la psychologisation / psychiatrisation, par le contrôle du corps…

  • Le rapport au genre : les femmes sont traitées différemment en fonction d’une adéquation aux normes de genre
    • Les policiers ont des schèmes genrés
      • Ils s’attendent à trouver plutôt des hommes délinquants.
      • Sauf dans les grands magasins et le vol à l’étalage : on attend plutôt des femmes
      • Les émeutières du 17e sont moins arrêtées par les policiers.
    • Les femmes en prison interrogées témoignent d’un certain nombre de faits pour lesquels elles n’ont pas été arrêtées ou qu’elles ont pu monnayer (vols dans l’espace public, ou ce qui relève de la sphère familiale par exemple)
    • En prison, les mauvaises mères sont sanctionnées fortement.
  • La psychologisation – la psychiatrisation : la délinquance des femmes est psychologisée voire psychiatrisée, ce qui est visible dès le recours judiciaire, puis dans les pratiques en prison
    • Au niveau judiciaire, les recours pour incarcérer les femmes sont moins importants, notamment lorsqu’elles sont mères : elles sont considérées comme moins dangereuses dehors ; elles bénéficient davantage d’aménagements de peines
    • Le lieu des visites officielles est choisi à bon escient, comme la nurserie de Fleury, l’endroit le « plus propre » de la prison
    • Les traitements psychotropes sont plus proposés aux femmes qu’aux hommes, ce qui ouvre la voie à des déviances potentielles
    • L’insurrection d’une femme contre l’ordre carcéral est imputée à des problèmes psychologiques ou familiaux. Par exemple, une femme qui fait une grève de la faim signifie qu’« elle commence une anorexie.
  • Le contrôle du corps et de la sexualité et de la psyché des femmes est extrêmement serré
    • Les ateliers de « socio-esthétique » – pensés comme outils de réinsertion, leur apprennent à se maquiller, à s’habiller (de manière jolie mais correcte)
    • Les pratiques sexuelles font l’objet d’un discours moral très fort
  • La racialisation : par exemple, mes roms sont traitées comme les hommes ou pires

Typologie des femmes incarcérées qui passent à l’acte de délinquance à partir d’une étude portant sur les femmes incarcérées pour les moyennes et longues peines (entre 15 et 20 ans)

  • Elle n’existe plus que par le soin qu’elle porte aux autres. Elle « craque », boit et finit par commettre un acte de délinquance, du fait de situations vécues qui dépersonnalisent, et ne sont pas sans évoquer la question du féminisme matérialiste (appropriation sociale à la fois du travail et du corps tout entier de la femme). Ex : une femme raconte ses journées de 4h à minuit (travail salarié, travail domestique, les enfants…)…
  • La légitime défense au sein de violences masculines et conjugales répétées : une fois en prison, les femmes peuvent prendre soin d’elles, s’opposer à la domination masculine et ses injonctions. Cf. Une chambre à soi, V. WOOLF
  • Le trafic de stupéfiants où les femmes occupent un poste moins important que celui des hommes. On y retrouve de nombreuses femmes étrangères qui y participent afin de pourvoir aux besoins de leur famille
  • Les prisonnières politiques (ETA notamment) : leur traitement est différent dans le parcours de peine et il n’y a plus de statut de prisonnier politique. Se posent les questions de la criminalisation du délit politique qui ne porte pas son nom, et celle de la violence légitime/illégitime. Avec l’arsenal anti-terroriste actuel, on ne juge pas sur les faits mais sur l’intention des faits.

Comment se raconter dans un dispositif où l’on est toujours évalué, contrôlé, jugé ? Comment ce dispositif de contrôle façonne le dispositif carcéral ?

  • Ces questions concernent autant les détenues que les juges, les conseillers d’approbation des peines, les psychologues…
  • Au long de la peine, les femmes sont soumises à une évaluation au cours de laquelle on leur demande de se responsabiliser par rapport au délit, de montrer sa culpabilité, de réfléchir à « comment j’aurais pu agir autrement »
  • Le corps n’existe plus pour soi
  • Le « nous » en tant que « femmes » n’existe pas, mais le « nous » détenues, oui.
  • Des formes de relation mère-fille, et des relations d’amitiés tissés dans la solidarité des peines se créent, notamment liées aux crimes sur mineurs – leurs auteures sont les plus marginalisées en prison

Le monde carcéral reflète les processus disciplinaires dans la société en général

  • Expertise, évaluation, dangerosité…font partie d’un vocable que l’on retrouve dans l’éducation par exemple.
  • La prison n’échappe pas à la société de surveillance numérique

Témoignage d’Audrey CHENU, ex-détenue

Ouvrage publié : Girlfight, 2013 

Audrey Chenu a été en maison d’arrêt, en détention pendant 2 ans.

La prison : Orange is the New Black ?

  • « Elles sont en open space toute la journée, ce n’est pas ça la prison, moi je sortais une heure par jour ! »
  • Audrey témoigne également du paternalisme : « si t’étais ma fille », « nan mais tu te rends compte »…et de la psychiatrisation : « beaucoup de détenues sont cachetonnées, elles sont comme des zombies ».

« Tout le monde juge en prison », des prisonnières aux matonnes

  • En témoigne la hiérarchie : en bas, les infanticides, qui sont mises à part, jugées, à qui on rend la vie dure. L’ambiance auto alimente le jugement et les jugements des matonnes sont arbitraires.
  • Les prisonnières basques sont à part : pour elles, dedans et dehors, le combat est le même, politique. Elles se battent, font du sport, des études.

L’absence de mixité en prison lui a permis de découvrir la force et le courage des femmes, et la condition féminine

  • L’incarcération constitue sa première expérience de non-mixité : Audrey évoluait dans un milieu masculin et macho qu’est celui du trafic de stupéfiants
  • Avant son incarcération, elle n’avait pas conscience de la condition des femmes : le regard qu’elle portait sur elles était masculin
  • Devenue professeure de boxe, elle a depuis longtemps un projet de boxe pour les femmes en prison : mais elle n’arrive pas à le faire accepter par l’administration pénitentiaire, alors que dans le quartier homme c’est accepté.

« Qu’est-ce qu’une peine juste ? » : telle est la question posée lors d’un examen en L2 de socio qu’elle a passée en prison. Une question qu’elle travaille également avec ses élèves en tant qu’institutrice.

Réponses aux questions

Sur le genre : les attentes et injonctions pèsent lourdement, avec un double-jeu.

Les femmes victimes de la violence masculine ne peuvent pas en parler. Elles doivent seulement manifester qu’elles sont coupables, et pas victimes. Elles n’ont pas le droit de le dire. Par exemple, une femme devait la stabilité du couple devant l’institution judiciaire, alors qu’elle était victime de violences de son mari qu’elle voulait quitter. Elle a fait semblant que non en prison, même si elle le quitte effectivement en sortant de prison.

A l’inverse, une femme incarcérée pour stupéfiants, considérée comme étant sous l’influence d’un système clanique etc., a fait semblant d’être séparée.

Concernant les partenariats publics-privés : Bouygues détient 50% du marché pénitentiaire avec des filiales dans la restauration, l’accès à la formation, le travail en prison. Ce vaste réseau rend compte d’une situation de monopole

  • Les produits sont très chers et tous les produits sont cantinables : rien n’est gratuit, à part le plateau repas.
  • Les constructeurs privés impactent le dispositif carcéral : les femmes peuvent être cantonnées dans un bâtiment où elles ont une circulation réduite dans l’idée qu’elles ne croisent jamais les hommes et d’éviter ainsi que les femmes tombent enceintes.