Conférence de Guillaume Dezaunay, professeur de philosophie en lycée à Metz.
Cycle Institutions et aliénation (2/4)
28 octobre 2019

Introduction

L’éducation, la couche subconsciente de la vie publique selon Emmanuel Todd

Pourquoi poser la question de l’éducation en ces termes un peu provocateurs ? C’est une question sérieuse car  l’éducation est le moteur de l’histoire, selon les mots d’Emmanuel Todd. Selon lui, comme en psychologie, il y a le conscient de la vie publique : au premier abord, ce qui est considéré comme important pour une société c’est l’économie et la politique. Mais Todd dit qu’ il y a aussi une couche subconsciente et une couche inconsciente à cette vie publique. La couche subconsciente, c’est en gros l’éducation : c’est de la dynamique de l’éducation que dépend principalement la vie économique et politique. Une société qui s’alphabétise sera dynamique économiquement et politiquement. Si tout le monde apprend à lire, la démocratie devient une sorte d’évidence, et tout le monde sait lire un manuel donc on devient aussi très efficace. Bref, les questions éducatives sont plus que centrales : ce n’est pas inconscient, puisqu’on le sait, mais ce n’est pas pleinement conscient, puisqu’on débat plus sur des questions finalement plus superficielles à savoir des élections par exemple. L’inconscient, ce serait les structures familiales et les valeurs qu’elles entraînent mécaniquement.

Education massive = baisse du niveau ? Non, selon les journalistes, oui selon les profs

Une inquiétude émerge régulièrement : Est-on en train de devenir collectivement plus bêtes qu’avant ? Le débat oscille perpétuellement entre l’idée que le niveau baisse, et celle que nous n’avons jamais été autant scolarisés, donc que nous sommes forcément plus malins. C’est justement ce lien qui est attaqué par la question : la scolarisation massive va-t-elle de pair avec une vie de l’esprit plus riche ?

Deux type de personnes répondent communément à cette question :

  • les journalistes d’émissions appartenant, pour reprendre une expression de l’extrême droite et de la droite conservatrice, au « camp du bien », c’est-à-dire aux médias qui définissent une manière morale de penser. Guillaume Meurice interroge régulièrement des vieux réacs qui sont dans le « c’était mieux avant, maintenant ils sont tous cons et méchants », et il leur pose une question du genre : qu’est-ce qu’un logarithme népérien ? ». Quand ils ne savent pas répondre, et il leur fait remarquer que c’est au programme de terminale S  et qu’ils ne sont donc pas plus cultivés que les jeunes. Dans ces médias, dire que le niveau baisse est une sorte d’interdit moral, et marqueur d’appartenance à la caste interdite des réactionnaires.
  • Les profs qui considèrent avec une certaine unanimité que la vie scolaire est dans l’ensemble plus difficile qu’avant, que le niveau de français est de moins en moins bon, que le désir de connaissance et la volonté ne sont pas en train d’augmenter, bref que la situation n’est pas glorieuse. L’augmentation des nombres de suicides et surtout de dépression parmi les enseignant sont le signe objectif d’un mal être global chez les enseignants.

Donc pourquoi cette question ? Parce qu’il faut réfléchir à l’éducation et à l’école, et parce qu’on sent bien que l’institution ne remplit pas assez bien ses missions. La question centrale sera bien sûr : pourquoi ?

Qu’est-ce qu’être bête ?

Avant de proposer des réponses, il faut définir le mot bêtise. Dans la bêtise, il y a l’idée d’animalité, être une bête, d’être incapable de transformation. La néoténie est un des critères de différenciation entre l’homme et les autres animaux. Ce terme désigne la nature incomplète de l’homme :  il doit se compléter culturellement, et l’humanité est cette capacité à être cultivé, à transformer ses besoins et ses pulsions naturelles en autre chose de plus raffin. Par exemple : cuisiner plutôt que manger, faire des arts martiaux et du hip hop plutôt que se battre, faire des maths pour elles-mêmes plutôt que compter le nombre d’adversaires, aimer plutôt que se reproduire, etc.

La bêtise ne s’oppose donc non pas à la simple intelligence mais à l’humanité cultivée. Un homme bête est un homme qui ne se transforme pas. Jacques Brel dit un peu cela quand il donne une définition d’un homme bête : « un type qui vit et il se dit : ça me suffit. Ça me suffit. »

Mais ça peut être aussi quelqu’un qui est blasé, c’est-à-dire qui ne s’étonne plus, de rien, qui en sait assez. Ce peut être aussi quelqu’un qui connaît beaucoup de choses, mais qui n’est pas transformé par ce qu’il connaît. On peut alors être à la fois cultivé et bête, si la culture que l’on a n’est pas du tout un facteur de transformation de soi et d’enrichissement de la vie de l’esprit, mais un simple moyen de se satisfaire de ce qu’on est ou de ne plus se poser de questions ou de se donner une apparence. Les philistins décrit par Hannah Arendt, ou les bourgeois décrit par Léon Bloy sont bêtes dans ce sens : ils savent pas mal de choses, mais ils n’en tirent pas de transformation de leur esprit. Avec cette définition, nous sommes tous dans une certaine mesure bête : sortir totalement de la bêtise est parfaitement impossible, le mieux à faire est de déployer une vie de l’esprit plus ou moins riche mais qui n’empêchera pas de retomber régulièrement dans la bêtise de toute façon.

L’école nous rend-elle bête ?

A la question L’école nous rend-elle bête ?, il serait vraiment violent et injuste de répondre oui. Et à mon avis vraiment injuste. On pourrait plutôt répondre que l’école ne rend pas bête mais échoue à nous faire sortir de la bêtise. Et si elle échoue, c’est pour quatre raisons dont une seule dépend vraiment d’elle.Dire cela c’est dire que l’école est ENCASTREE dans la société et qu’on on ne peut rien comprendre de l’école si on l’étudie de manière analytique séparée du reste.

Les 4 causes d’échec identifiées :

1) La première est une cause endogène, liée à l’organisation et à la structure de l’école : L’école est une grosse bureaucratie dont le gigantisme a des effets contreproductifs. Globalement, c’est une thèse défendue par les anarchistes, et en particulier un anarchiste chrétien flamboyant qui inspire ce cycle de conférence, à savoir Ivan Illich. Il y a du vrai dans ses thèses, même si l’idée qu’une société descolarisée serait paradoxalement plus riche spirituellement peut paraître quasiment folle.

2) la deuxième est une cause exogène, liée à la vie numérique : La compétition pour le temps de cerveau disponible fait rage et l’école perd cette compétition au profit de ses ennemis, les industries de programme que sont la télé et les réseaux asociaux.

3) une troisième cause, également exogène, est liée à la culture individualiste : La culture contemporaine a des caractères d’anti-culture en ce sens qu’elle préfère l’innovation et la table-rase perpétuelle à la transmission du passé. Difficile de justifier une éducation traditionnelle comme le propose l’école dans ces conditions.

4) Et la dernière cause, exogène, est liée aux problèmes économiques contemporains : Le récit collectif de la méritocratie devient de moins en moins convaincant puisque l’inégalité se pérennise comme reproduction, ce qui ne donne pas très envie de s’investir à fond dans l’école, cœur du dispositif méritocratique.

L’école bureaucratique

  1. Selon Illich, toute institution exclusive est aliénante pour les individus

Pour appuyer ce premier axe de réponse, Ivan Illich a un premier argument : dès lors qu’une institution devient gigantesque et exclusive, elle est aliénante pour les individus. Prenons l’exemple de l’hôpital. Il devient exclusif : on ne peut plus naître chez soi, mourir chez soi, se soigner chez soi : on devient irresponsable en matière de santé, complètement dépendant des médecins. Selon lui, il faudrait plutôt des petits dispensaires un peu partout où l’on apprenne à se soigner soi-même et réserver l’hôpital pour les cas les plus techniques.

C’est la même chose pour l’école : quand elle devient obligatoire, elle devient par le même coup exclusive. De même que seuls les médecins ont les compétences pour soigner, seuls les profs ont les compétences pour enseigner. C’est une forme d’aliénation : on en oublie la possibilité d’apprendre à l’extérieur des choses qui n’ont pas la forme d’un programme scolaire, qui ne s’évaluent pas par notes, et qui sont surprenantes.

En ce sens l’école rend bête : elle forme des élèves moins curieux, moins attentifs aux événements de la vie, moins capables d’apprendre de tout. Elle déresponsabilise dans l’accès à la connaissance.

Par ailleurs , elle habitue à se faire noter en permanence par des bureaucrates au point qu’on va peu à peu mélanger le savoir et le diplôme, l’intelligence et la note, au risque de faire perdre la confiance en soi de tous ceux qui galèrent un peu dans le système scolaire.

Dans La convivialité Ivan Illich dit :

« L’enseignement fait de l’aliénation la préparation à la vie, séparant ainsi l’éducation de la réalité et le travail de la créativité. Il prépare à l’institutionnalisation aliénatrice de la vie en enseignant le besoin d’être enseigné. Une fois cette leçon apprise, l’homme ne trouve plus le courage de grandir dans l’indépendance, il ne trouve plus d’enrichissement dans ses rapports avec autrui, il se ferme aux surprises qu’offre l’existence lorsqu’elle n’est pas prédéterminée par la définition institutionnelle. »

Ce côté anti-institution peut agacer chez Illich. Mais cette déconstruction et l’absence d’institution pourrait donner lieu à l’auto-institutionnalisation de soi, et non à une désorientation également angoissante. En fait Illich, comme Bourdieu, a influencé l’école : on en a conclu qu’il faut ne pas apprendre mais apprendre à apprendre. Et comme apprendre est aussi un bon moyen d’apprendre à apprendre…

2. L’école est trop contraignante pour que les élèves apprennent de leur curiosité

Deuxième idée, c’est que l’école obligatoire pose un problème sérieux : celui de la contrainte. Or, il est certain que la croissance dans le savoir est beaucoup plus puissante si son moteur est le questionnement personnel. On apprend des choses passionnantes à des gens qui ne se sont pas posé de questions sur ces sujets. Beaucoup d’élèves se sentent enfermés comme des enfants en cage.En résultent beaucoup d’apprentissage non compris, appris vaguement plus pour faire plaisir ou par peur qu’autre chose…

Pour Kant déjà, des vérités de fait,  par exemple une chronologie, peuvent être apprises par contrainte,mais dès qu’on veut entrer dans la réflexion, par exemple les causalités entre les faits, la contrainte ne fait plus sens et détruit le sens même de la réflexion. Pour Socrate, on n’apprend pas de qui l’on n’aime pas. on peut considérer qu’il est difficile d’aimer celui qu’on n’a pas le choix d’écouter…

L’école en compétition avec les industries de programme

  1. Une compétition économique pour le temps de cerveau disponible

En demandant aux élèves dans leurs fiches de présentation en début d’année combien d’heures ils passent devant les écrans par jour, la réponse est de 4h en moyenne, et peut monter vers 8h, voire même 12h durant le weekend. Ces écrans, ce sont la télé (qui est loin d’avoir disparu avec l’arrivée d’internet, de la même manière que le pétrole n’a pas remplacé le charbon mais s’y est ajouté), et bien sûr internet, en particulier les applications de réseaux sociaux.

Bernard Stiegler écrit sur le site de son association Ars Industrialis :

« Les institutions de programmes que sont la famille et l’école ont désormais pour concurrentes les industries de programmes que sont les industries culturelles. Si on peut qualifier l’école d’institution de programme c’est qu’elle a en effet pour fonction de faire adopter des « programmes », des conduites, des savoir-faire et des savoir-vivre. Ceci demande bien sûr de former l’attention des élèves. L’école « de Jules Ferry » fut, de ce point de vue, un dispositif, fondé sur le livre, de formation de l’attention (rationnelle), et au-delà de la « majorité ». Les industries de programmes, en tant que bras armés de la télécratie, ont pour but de prendre le contrôle des programmes comportementaux qui régulent la vie des groupes sociaux, et donc d’en dessaisir le système éducatif, pour les adapter aux besoins immédiats du marché. Il faut ne pas connaître d’enfant ou d’adolescent pour ne pas savoir que la télécratie est le principal ennemi de l’école. »

L’idée est globalement la suivante : l’économie numérique est un gigantesque vivier de profit, mais il faut que des spectateurs et internautes passent du temps devant leurs écrans pour en tirer des revenus.  Les entreprises télévisuelles et numériques entrent alors dans la compétition pour le temps de cerveau.

2. La télé et internet soutiennent l’assouvissement de pulsions et en empêchent la sublimation culturelle

Pour schématiser, l’ancienne télé était une sorte d’allié de la famille, de l’école et de l’Etat. Elle était nationale, instructive, un peu ennuyeuse. C’est surtout la privatisation des chaînes qui va ouvrir une nouvelle dynamique : avec elle va commencer la compétition pour l’audience, qui va voir peu à peu les transgressions de la morale vaincre.

Cela va commencer par l’impudicité : la vie amoureuse et sexuelle trouvent leur place dans des émissions de témoignage. Ce n’est pas inintéressant, des spectateurs se disent qu’enfin on parle de la vraie vie! Mais dans un deuxième temps, de simples témoignages ne suffisent plus  : des révélations en direct, de tromperie, d’humiliations, de honte commencent à briser les tabous en live. Les ados sont vite une cible de cela (particulièrement dans un autre média, la radio, où les émissions visant à raconter le sexe et à se faire littéralement humilier sont nombreuses, par exemple sur skyrock).

Assez vite naissent des émissions brisant d’autres tabous, notamment le respect de la cohésion sociale. Le modèle serait Le maillon faible, où le rejet du plus faible est encouragé sur des arguments purement subjectifs (“ il est lent, sa tête ne me revient pas…”). Ensuite ce concept de compétition où les plus faibles sont éliminés s’étend à presque toutes les émissions grand public.

Un nouveau tabou est brisé avec l’encouragement de l’agressivité par la culture du clash et de la violence verbale. Le summum est atteint par la téléréalité avec la fameuse émission de M6, Loft Story, pour laquelle des personnes sont enfermées en espérant qu’il en ressortira principalement de l’agressivité et du sexe. Cette émission servira de modèle à de très nombreuses émissions ensuite, de la Star Ac’ qui a tout de même une dimension culturelle, à L’île de la Tentation dans laquelle l’objectif est simplement de s’amuser à briser des couples.

Dans ses analyses, Bernard Stiegler remarque que ces émissions flattent les pulsions.

Ce fond inconscient d’eros et de thanatos est en absolument tout le monde, mais leur expression directe n’est généralement absolument pas encouragée par les sociétés, qui en cherchent au contraire la sublimation c’est-à-dire la transformation sous des formes culturelles. En effet, l’expression directe des pulsions relève de la bêtise et conduit collectivement à la guerre civile, d’où l’enjeu central de leur sublimation. Mais quand ces pulsions sont flattées , il est très difficile d’y résister puisque ces pulsions sont en nous : il est impossible ou presque de ne pas être excité quand il y a un clash, il est très difficile de ne pas être attiré lorsqu’il y a du sexe, il est difficile de ne pas être emporté par un phénomène de bouc émissaire. En conséquence, énormément de personnes ont l’attention captée par ces émissions anti-culturelles, c’est-à-dire anti-sublimation.

Une amélioration pouvait être espérée avec la technologie participative d’Internet, en opposition à la passivité à laquelle conduit la télé. Mais l’exploitation de la pulsion sur internet prend des formes extrêmes avec le développement d’applications très addictives et une omniprésence du porno. Le porno est un accès à la sexualité pulsionnel et l’exploitation de la pulsion mène à la destruction du désir, c’est-à-dire de la sublimation : pas d’histoire, pas d’amour, pas de transformation.

3. L’addiction à la distraction est alimentée par le financement des médias et détruit la capacité d’attention nécessaire pour l’éducation à l’école.

Les programmeurs des réseaux sociaux ont pour objectif d’y faire rester les consommateurs et de les rendre addicts. Ils cherchent pour cela à déclencher la production de dopamine c’est-à-dire du plaisir à base de like. Le mélange aléatoire de contenu intéressant avec du contenu divertissant alimente aussi le scrolling.

En demandant à mes élèves comment ils envisagent une journée sans écran, leurs réactions sont “vous voulez ma mort monsieur ?” Et , nouvelle réaction de cette année, “comment on fait pour les flammes sur snap ?”. C’est évident, Snap vous veut du mal, le but des flammes est la dépendance.

La publicité vient se rajouter à cette grande industrie de la distraction. Il faut lui préparer sans cesse les esprits, comme Patrick Le Lay, PDG de TF1 en 2004, le dévoilait dans son livre Les dirigeants face au changement :

 « Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective business, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or, pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise. La télévision, c’est une activité sans mémoire. Si l’on compare cette industrie à celle de l’automobile, par exemple, pour un constructeur d’autos, le processus de création est bien plus lent ; et si son véhicule est un succès il aura au moins le loisir de le savourer. Nous, nous n’en aurons même pas le temps ! Tout se joue chaque jour, sur les chiffres d’audience. Nous sommes le seul produit au monde où l’on ‘connaît’ ses clients à la seconde, après un délai de 24 heures. »

Dans cet extrait, hormis son cynisme radical, la notion de temps de cerveau disponible est fascinante. Les applications pour smartphone lui donnent toute son ampleur, plus encore que la télé. Le scrolling sans but donne une assez bonne image de l’enfer : mélange d’enfermement et de douleur auto-infligée. Tout scrolleur de talent devient vite très fatigué, puisqu’il ne parvient pas à se coucher le soir, sans cesse en retard même quand il n’a rien à faire, et à moitié dépressif, puisque son addiction stérile l’amène peu à peu à se mépriser lui-même. Le tout en envoyant en masse des données à Google et compagnie pour qu’ils construisent un joli « profil utilisateur » qu’ils vendront à tout un tas de gens spécialisés dans le but de nous suggérer des désirs inutiles et chronophages. La question devient donc : « Mais pourquoi diable s’inflige-t-on à soi-même de tels coups ? Quelle est la source de ce masochisme ultime, pratiqué allégrement par une génération entière ?”

Le scrolling est l’union intime du divertissement et de l’ennui. En gros : on fuit l’ennui dans un divertissement qui nous ennuie. On fuit la solitude dans une activité qui nous isole. Il n’y a plus de porte de sortie. C’est le malheur.

En bref, l’école lutte contre des ennemis trop puissants. L’attention des élèves est largement captée par des industries de divertissement qui les touche directement au niveau des pulsions et des besoins les plus essentiels comme la quête de reconnaissance (qui pour les ados est le cœur du cœur de la vie), alors que l’école apporte des programmes qui exigent du temps long, l’approfondissement de problèmes lointains, la reconnaissance de son ignorance, le développement d’un langage élaboré… Impossible de lutter.

Comme le dit Stiegler, « Il faut ne pas connaître d’enfant ou d’adolescent pour ne pas savoir que la télécratie est le principal ennemi de l’école. » Que faire quand  on entend que Hanouna veut se présenter en politique ? Porter plainte contre Hanouna, Le Lay, Cauet, et tous ces hommes de médias qui détruisent littéralement les capacités d’attention de notre jeunesse et ne leur donne pas les moyens de sublimer leurs pulsions et leurs désirs ?

L’école à l’ère de la préférence pour la nouveauté

  1. Une modernité basée sur le rejet de la transmission

La culture contemporaine a des caractères d’anti-culture en ce qu’elle préfère l’innovation et la table-rase perpétuelle à la transmission du passé. Un penseur précieux pour penser ce phénomène est Peter Sloterdijk et son livre Après nous le déluge.

Peter Sloterdijk tente, en philosophe de l’histoire, de faire un diagnostic général des temps modernes, présentés comme “règne de la nouveauté permanente” et comme “fuite en avant un peu folle”.  Ce « nouvel esprit du temps » est le tournant futuriste, qui pose la primauté de l’avenir contre la primauté du passé. Il est joyeux, nonchalant, même s’il contient vaguement l’intuition tragique des désastres à venir. La spécificité de la modernité résiderait dans sa réinterprétation du rapport entre le passé et le futur : alors que la culture consiste généralement à transmettre les savoirs, les croyances et les manières d’être hérités du passé aux nouveau-venus, en les intégrant ainsi dans un déjà-existant dont les valeurs sont perçues comme véritables, les modernes donnent la prééminence au futur. Pour les modernes, « les événements les plus importants, dans le mal comme dans le bien [sont peut-être] ceux qui ne se sont pas encore produits ». La réalité devient la « possibilité de ce qui suit ».

Quelques extraits d’Après nous le déluge de Sloterdjik nous précisent sa pensée :

« Là où avaient régné les filiations – transmissions fidèles de l’héritage paternel aux descendants et aux descendants de descendants, aussi fictifs fussent-ils –, les interruptions de la tradition creusèrent de profonds fossés. »

“La modernité est l’entrée dans un  « théâtre d’improvisation », où le passé comme guide sûr n’existe plus. La passé y subit toutes sortes d’attaques. Les Jacobins en particulier invitent à décrier la réaction en tant que « résistance dépassée de l’ancien contre le bon, lequel allait activement de l’avant. […] Ce qui existe et persiste sera dans l’iniquité ; ce qui va de l’avant et bat le tambour en faveur des libertés a tout le droit de son côté. […] Le monde des pères apparaît comme dépossédé de ses droits.[…] Ce qui a été et qui est encore présent est précipité dans le néant du manque de légitimité. »

C’est toute la modernité que Sloterdijk englobe sous ce signe de la délégitimation de l’existant et du déjà-là. Léon Trotsky invitant à la « révolution permanente », les américains faisant l’éloge du « self made man » sans racine se faisant tout seul dans l’improvisation, Mao Zedong imposant la « mobilisation permanente », ou l’éloge omniprésent depuis les années 80 de l’innovation : c’est toute la modernité qui donne au futur la préséance. Madame de Pompadour elle-même en est une sorte d’incarnation, elle qui, de basse extraction, elle « la fille de bourgeois, l’usurpatrice, la bâtarde, avait réussi l’impossible », est parvenue à devenir la maîtresse officielle de Louis XV et la régente cachée du royaume. Elle est l’image du futur self made man. 

La déstabilisation, aussi bien politique que psychologique est LE problème moderne. Le monde moderne est en proie à la déstabilisation permanente, au tumulte des révolutions, au déracinement, à la possibilité du déluge. Là où les maladies psychiques du 19e siècle procédaient d’un excès de contrainte sociales et relevaient surtout de la frustration, les maladies psychiques du 20ème sont surtout l’angoisse, la déstabilisation, la désorientation qui relèvent de l’absence de guide.

Au lycée, la quantité d’élèves présentant des angoisses est en augmentation perpétuelle. Une Conseillère Principale d’éducation (CPE) du lycée où enseigne le conférencier se demande si ne n’est pas justement l’absence de frustration dans la jeunesse qui est à l’origine de ces angoisses…

La déstabilisation des filiations propre au monde moderne se reflète dans l’accession de la notion de « liberté » au rang de principe directeur des cultures. Les formules de l’auteur pour désigner cette liberté moderne sont toutes ironiques. Il présente la liberté comme un terme visant à qualifier le sujet néo-instable dont le passé a été désactivé et qui doit « se choisir » ou « s’inventer » lui-même. La désorientation et la perte de repères font partie intégrante de cette liberté à laquelle nous serions plus condamnés qu’autre chose. « Les libres, ce ne sont pas seulement ceux qui se sont débarrassés d’un maître. Ce sont aussi ceux qu’on a abandonnés en rase campagne sans explication ».

2. Une difficulté à assumer une culture de la transmission dans l’enseignement

Il est difficile d’enseigner dans ce cadre. Des enseignants ont même parfois honte et n’assument pas du tout leur légitimité à transmettre, se demandant “Qui suis-je pour dire ce qui est bien ?”. Même dans l’enseignement de la philosophie, matière qui encourage par essence l’esprit critique on assiste parfois à une sorte d’excès d’esprit critique. Un peu de piété envers les œuvres, ne serait-ce que le temps de les comprendre avant de s’en distancer, serait plutôt bienvenu.

Pour illustrer ce discours basé sur la disqualification de la transmission, prenons l’exemple d’un article récent,  « La présidente du CSP fait sa rentrée à l’extrême-droite » publié le 10 septembre 2018 par B. Girard dans son blog de médiapart. Notons que le titre est déjà très révélateur, sous-entendant que qui ne critique pas la transmission du passé vient de l’extrême droite.

“C’est à Causeur que Souad Ayada a choisi de confier sa philosophie sur la réforme du lycée et plus généralement sur l’état de l’école en France, son « rêve », dit-elle. Face aux questions décomplexées de Causeur, les réponses de la présidente du CSP (Conseil supérieur des programmes) sont tout autant décomplexées et le rêve tourne au cauchemar. Une parenthèse autobiographique – une réussite qui a permis « d’échapper aux déterminismes sociaux » – lui donne l’occasion de désigner l’adversaire : « les politiques cyniques et les élites intellectuelles gagnées à la déconstruction dans ce processus d’épuisement de notre modèle scolaire ». Car la chose est entendue : en écho au porte-parole du gouvernement qui assimile les enseignants à des « criminels », Souad Ayada désigne également les coupables, ses coupables : avec une hargne toute brighellienne, elle s’emporte contre « l’influence considérable des constructivistes, de ceux qui défendent l’idée que l’élève construit ses savoirs et que le maître n’est donc pas le tenant d’un savoir qu’il transmet ». Docteure en philosophie et inspectrice générale de l’EN, son éloignement manifeste des salles de classe et sa méconnaissance des réalités du terrain lui permettent d’aligner les poncifs comme des perles ; ainsi sur « l’inflation des métadiscours, par exemple ceux qui affirment la nécessité d’apprendre à apprendre, de comprendre et de critiquer avant d’apprendre quoi que ce soit. » Dit autrement, pour la présidente du CSP, apprendre sans comprendre est la finalité première de l’école.

L’école à l’ère de la panne de la méritocratie

La poursuite de la valeur ultime d’égalité donne sa valeur à l’école publique française. Devant la loi, cette égalité est respectée. Mais quand est-il de l’égalité réelle ? Ce sont les lois sociales et l’école qui ont la charge d’instaurer l’égalité réelle.

Mais qu’est-ce que l’égalité réelle ? Il s’agit déjà de diffuser les même savoirs pour tous, mais également de l’idée que les plus hauts statuts ne s’acquièrent pas grâce à la naissance et aux privilèges, mais grâce au travail, au mérite, aux talents.

Marie-Claude Blais, philosophe de l’éducation, relève une ambivalence dans cette idée d’égalité : « le principe d’égalité, en posant l’indépendance des personnes à l’égard de toute forme d’appartenance, les enchaîne davantage à leurs propres aptitudes : les individus n’échapperont aux déterminismes du groupe que pour être renvoyés à leur destin particulier et à leur nature individuelle ». De plus, comme l’écrit John Dewey dans Democracy and Education, « il appartient à l’éducation de découvrir les capacités de chaque individu et de les porter à un point extrême de perfection ». L’égalité des chances doit également fait éclore les talents particulier pour les faire servir au bien commun. Derrière l’idéal d’égalité il s’agit donc d’abord d’uniformiser l’accès au savoir et aux responsabilités au-delà des origines sociales, puis exalter les différences propres de l’individus. La tensions entre ces deux aspects est très forte sur ce sujet, et déborde d’ailleurs largement la question de l’école.

En quelques mots,  la société des privilèges hérités est remplacée par une société de méritocratie, ce qui pose quelques problèmes. Tout d’abord, on peut constater que l’école méritocratique ne marche pas : comme l’a montré Bourdieu, l’école favorise les bourgeois et la reproduction globale et augmente l’écart et la honte de ce qui ne cadre pas. Deuxième limite à la méritocratie, les plus méritants sont aussi les plus conformistes et pas forcément les plus audacieux. Cela crée peu à peu une élite un peu décevante… Troisième limite, la violence de l’idée méritocratique : si quelqu’un n’y arrive pas, c’est intégralement de sa faute, c’est un loser. En réalité, d’autres facteurs contribuent à expliquer les différences dans les réussites scolaires que le simple effort personnel. Ensuite, il faut noter que certaines écoles fonctionnent de nouveau au “suffrage censitaire”. C’est le système des écoles américaines et en France des écoles de commerce, qui peuvent s’avérer être de véritable écoles de sophistiques néfastes pour le bien commun et pour l’intelligence. Enfin, notons la grande violence de la méritocratie en cas de récession économique, puisqu’alors le contexte économique fait que l’école ne permet plus de s’élever.

Conclusion 

Pour conclure, ,empruntons à Kant quelques unes de ses réflexions sur l’éducation. Il affirme que l’homme a besoin d’un maître, et qu’il doit le trouver dans l’espèce humaine… c’est-à- dire parmi des gens qui ont eux-aussi besoin d’un maître. Nous avons aujourd’hui de drôles de maîtres : des maîtres qui disent qu’il ne faut surtout pas de maître, des maîtres qui veulent juste vous vendre de quoi consommer et vous occuper l’esprit, des maîtres qui voudraient bien l’être mais que personne n’écoute et qui n’ont pas envie de contraindre. Kant affirmait déjà le besoin d’expériences en éducation et de réforme perpétuelle. Aujourd’hui, la réforme nécessaire est une réforme culturelle et se confronte aux stratégies industrielles ambitieuse de l’économie du numérique… La meilleure chose à faire est-elle ainsi d’équiper les adolescents de tablettes et d’ordinateurs ?