7 février 2020
Cycle Philosophie et religion (1/3)
Conférence avec Jean-Noël Dumont, professeur de philosophie

Parler de Kierkegaard, c’est traiter du rapport entre la raison et la foi. Son rôle de fondateur de l’existentialisme est discuté mais on peut lui reconnaître d’avoir utilisé en premier tous les termes fondamentaux de l’existentialisme – subjectivité, décision, temporalité, existence.

1. La vérité c’est la subjectivité

‘La vérité c’est la subjectivité’. Cette affirmation est à la fois la plus célèbre et la moins bien comprise de Kierkegaard. Attention à ne pas entendre par là que la vérité est subjective mais, et c’est bien plus fort, qu’il n’y a de vérité que pour autant que le sujet s’y engage, que le sujet y adhère et que je l’incarne dans ma vie. Cette phrase a trois conséquences radicales. Premièrement je ne peux pas déléguer le rapport à la vérité à un autre, à un autre qui aurait le devoir de la chercher pour moi. La vérité qui sera mienne est d’abord ma tâche. C’est à moi de m’y atteler, de la chercher. Cela implique aussi que le comment importe plus que le quoi, que le contenu objectif. Ce qui importe ce n’est pas tant ce que je dis, que la manière ou le chemin par lequel je suis parvenu à considérer cela comme la vérité. Pour finir si quelqu’un dit la vérité par contrainte, par peur ou par hypocrisie, peut-on vraiment considérer qu’il dit la vérité ? Ainsi ce n’est pas une phrase qui est vraie, mais c’est plutôt la phrase en tant que le sujet qui la prononce a parcouru le chemin qui lui permet d’en être le témoin et qu’il peut témoigner du fait qu’il la incarnée dans sa vie.

Qu’est ce alors d’être le témoin de la vérité ? Pour Kierkegaard, il importe à un homme de se justifier.  Cette justification ce serait un témoignage du chemin qu’il a parcouru pour arriver à une vérité et dont il a éprouvé les hésitations, épreuves, etc.

Distinction entre vérité objective et vérité en tant que subjectivité

La vérité objective exige que le sujet fasse le plus grand retrait possible de lui-même lors de la recherche comme par exemple pour la vérité recherchée dans une enquête policière. La vérité alors n’est qu’une généralité. Les seules vérités objectives que nous pouvons atteindre sont alors celles qui nous importent le moins. La vérité objective ne nous donne que du général et du probable ou du possible et des propriétés. On peut penser aux vérités scientifiques, démontrées universellement. Elles n’atteignent jamais la réalité singulière et individuelle ultime d’une personne, d’un être singulier. Les démarches scientifiques par exemple n’atteignent que les propriétés des choses, jamais leur réalité singulière. D’ailleurs dire « je connais quelqu’un » en utilisant le terme de ‘connaissance’ consiste à ne savoir de lui que des généralités (ex : ennéagramme).

Pour Kierkegaard, la vérité est toujours subjective et de ce fait toute vérité au bout du compte implique une décision personnelle de s’y engager. Dans le cas d’un juge dans les tribunaux – il aura beau avoir tous les documents du monde, les preuves, il faut une décision personnelle du juge sur un cas particulier.

2. La foi est décision

Le seul point de passage entre le possible et le réel, c’est moi, c’est ma décision. La décision n’est jamais le résultat d’un calcul, elle ne peut être qu’un engagement. St Pierre lorsqu’il reconnaît Jésus lui dit «Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux.» Mt, 14.28. Face à un appel, je suis le seul gage, je suis le seul qui peut gager, personne ne peut faire le saut à ma place, ni fournir de preuve à ma place.

La décision n’est pas de croire que Dieu existe. La décision c’est de croire en Dieu. La foi c’est donc la différence entre «croire que» et «croire en». Ce n’est pas seulement de croire en un contenu objectif, mais c’est d’engager sa vie entière dans cet appel.«La foi, c’est l’incertitude objective appropriée fermement par l’intériorité la plus passionnée, voilà la vérité, la plus haute vérité qui soit pour un existant»[1]. Sans risque, pas de foi. La foi est justement la contradiction entre la passion infinie de l’intériorité et l’incertitude objective. Si je peux saisir Dieu objectivement, je ne crois pas, mais justement parce que je ne le peux pas, il faut que je croie. Et si je veux conserver la foi, je ne dois pas cesser d’avoir présent à l’esprit que je maintiens l’incertitude objective. Je suis dans l’incertitude et pourtant je crois.

« La conclusion de la foi n’est pas une conclusion mais une décision et c’est pourquoi le doute se trouve exclu »[2] – La foi n’est pas la conclusion mais l’initiative du sujet face à un appel qui le traverse. Ainsi la foi, c’est le passage du possible à l’effectif. Cela nécessite de passer du peut-être à l’être dans la mesure où je suis suffisamment passionnée dans mon désir.

3. La foi est un saut qui retombe sur ses pieds

Pourquoi la foi est un ‘saut’ ? La foi est un saut car elle exige que je lâche la preuve

Kierkegaard ne dit pas que la foi est sans preuve mais qu’avoir la foi consiste à lâcher la preuve car tant que je tiens la preuve, je reste dans le possible et non dans le réel. Kierkegaard n’est pas pas un irrationaliste qui affirmerait qu’il n’y a pas de preuves de la foi, mais pour lui tant que j’ai la preuve, je n’ai pas la foi car j’ai des certitudes.

Le jouet du culbuto illustre bien cette tension. Le culbuto se relève toujours mais il faut que je le lâche pour qu’il puisse se relèver. L’acte le plus fort de la liberté consiste à laisser être.

« Aussi longtemps que je la tiens en main, l’être de fait ne surgit pas (…) mais mon acte de lâcher est aussi quelque chose. Ne doit-il donc pas entrer aussi en ligne de compte ce petit instant, si petit soit-il (….) si petit soit-il, même réduit à l’instantané, il doit compter »

Croire c’est ‘vivre en fonction de’, c’est engager toute sa vie suite à cette décision. La croyance est un stade provisoire de la connaissance mais pas la foi. La foi n’est pas un degré du savoir, d’ailleurs je peux savoir même la chose la plus certaine et ne pas croire – ex : savoir que fumer tue ne m’empêche pas de fumer.

L’acte de foi par lequel je lâche le probable est ce qui peut donner de la couleur et de l’intensité à chacun des instants vécus → Nous ne perdons pas en saveurs du monde ce que nous avons lâché en possibilités, mais nous le gagnons ! Je gagne en réel ce à quoi j’ai renoncé en possible.

Quelles précisions pour la route

Mais alors quel est le contraire du péché ? Ce n’est pas la vertu, mais c’est la foi !

Peut-on s’approprier la vérité en refusant la confiance ? Oui, c’est l’exemple donné par le Christ dans la parabole des talents. Chacun des trois hommes reconnaît le maître, cependant deux seulement font le saut de la foi et lui font confiance : ils entreprennent avec leurs talents et peuvent en rendre le triple ou le double au maître à son retour. Le troisième au contraire, lui connaît le maître mais ne lui fait pas confiance. Il cache son unique talent de peur de le perdre et finalement ne le fait pas fructifier.

Il y a-t-il une différence entre le désir infini et la foi ? Oui, le désir infini peut être attribué à la mélancolie. Il ressemble à la foi mais s’en distingue, car c’est un acte de foi inachevé, caractéristique du romantisme. Cependant ce désir infini est un faux ami de la foi car la foi consiste à faire l’expérience réelle de l’infini dans le fini.

Quels sont les liens entre Pascal et Kierkegaard ? Pour Pascal, l’homme aime deux choses, lui-même et l’infini. Cependant il a rejeté l’infini et se cogne dès lors à toutes les parois du fini. Si je gagnais en fini ce que je rejette de l’infini, ce serait une bonne opération mais dans les faits, ce que je perds en infini me reste comme un plaie, une blessure.

Dieu ne sait compter que jusqu’à UN


[1] Post-scriptum aux Miettes philosophiques. Sören Kierkegaard

[2]      Les miettes philosophiques. Sören Kierkegaard