POÈMES DE L’APPEL

Par Foucauld.

Tu ne m’appartiens pas.

En arrière de ma vie, l’obscurité,

Et sous mes pas, l’impermanence.

Je ne m’appartiens pas.

En avant de ma vie, l’incertitude,

Et au-dessus de moi, les étoiles mouvantes.

Seulement le tenace désir 

D’écouter Ta promesse

Me recréer. 

***

Comme une mouche obstinée

Butant sur l’incompréhensible obstacle de la vitre

Qui la sépare de l’odorant jardin fleuri,

Nous butons les uns contre les autres,

Nous fracassons contre le mal,

Nous fissurons contre la peur.

Il n’y a plus que la pensée entortillée 

Dans ce qui la nie, l’humilie et l’afflige. 

L’obstacle seul se fait réel, devient un mur.

Par quel élan lucide, par quel emportement pur, parviendrons-nous

À gagner la hauteur où se font sensibles Tes dons,

Ceux-là qui ne cessent de s’offrir comme vie véritable ?

***

Le ciel pâle me dévisage

sans me voir,

la lumière glisse en moi

sans me toucher :

toute l’innocente beauté du monde m’enveloppe

sans m’inclure en ses jeux.

Je me sens la parcelle d’une profuse indifférence.

De quelle nature serais-je l’enfant perdu,

par quel mystère mon cœur en serait-il exclu ?

Ma pensée se cogne à ma vie

comme un insecte sur le miroir.

Ma conscience ébréchée libère

un appel éperdu.

Calais, à la frontière d’un monde

Calais, à la frontière d’un monde

Par Anne Waeles — février 2021

Je suis partie quelques jours à Calais, pour me rendre compte d’une réalité dont je n’ai que de vagues informations, et pour être inspirée par les personnes qui oeuvrent là-bas, présentes dans ces marges du monde, qui répondent à l’exigence de l’évènement.
Évènement : fait auquel aboutit une situation, tout ce qui se produit, tout fait qui s’insère dans la durée. La situation à Calais n’est pas un simple fait, et elle n’est pas non plus fatale, je m’en rends compte là-bas. Elle pourrait être réglée s’il y avait une volonté politique de le faire. Mais surtout, plus qu’elle ne se produit, elle est produite, par les guerres évidemment, puis par l’État français, par la Grande-Bretagne, par l’Union Européenne, par la mairie.

À la gare, je suis accueillie par Philippe et Abdullah. Philippe est jésuite, il vit dans une maison avec des exilés. Abdullah est un de ses colocataires, il vient d’Afghanistan. C’est chez eux que je suis accueillie quelques jours. Ils sont plusieurs par chambre. Philippe dort sous la tente, sur le terrain devant la maison, avec Michel.
Parce qu’en face il y a la « crèche », c’est une maison diocésaine que le Secours Catholique a aménagé en lieu d’hébergement. La mairie cherche à décourager cette initiative, pour l’instant par la visite d’une commission de sécurité.
Pour que le lieu soit aux normes, il faudrait un système d’alarme incendie centralisé. Des travaux couteux et longs. Peut-on vraiment penser qu’il faille mieux dormir dehors, sous la tente, et être réveillé chaque matin par la police, que d’être au chaud, dans un lit, dans une maison qui sinon serait inoccupée, et où il n’y a pas d’alarme incendie centralisée ? C’est cela qu’on appelle la politique ?
Alors Philippe dort sous la tente, pour manifester quelque chose de la réalité : on ne veut pas que les exilés soient visibles, on ne veut pas non plus qu’ils dorment à l’abri, mais ils pourraient tout aussi bien dormir sous la tente, à côté de la maison. La directrice de l’école voisine s’est inquiétée en voyant des tentes apparaître. Puis rassurée, finalement c’était « le prêtre » qui y dormait.

Le lendemain, Philippe est parti pour la journée, je me sers dans les placards pour le petit-déjeuner, comme il me l’a indiqué. Dans la maison, une icône de la sainte famille en exil d’Arcabas côtoie une citation de l’essai Carte Blanche, L’État contre les étrangers, et une déclaration des Droits des personnes sans-abri. Je suis accueillie tour à tour par les gars qui vivent là et qui n’ont pas l’air surpris qu’il y ait du passage dans la maison. L’un part au lycée pour sa formation d’électricien, l’autre nettoie la salle de bain, un autre me demande si je veux manger des œufs pour le petit-déjeuner, Abdullah m’accompagne au Secours Catholique où je vais passer la journée. Le soir on mangera ensemble, et Philippe évoquera les miettes sur la table et les choses communes qui ne sont pas toujours considérées comme telles, mais où chacun vient simplement puiser ce dont il a besoin. Cette vie commune qu’ils aménagent, je me dis que c’est déjà un début de politique.

« La rétention en France et en Europe est d’abord une machine à broyer les étrangers. Les personnes réveillées dans leur tente par des hurlements et ces duvets lacérés, ces personnes interpellées aux guichets de préfecture, contrôlées dans la rue, humiliées, menottées, matraquées, assignées dans des chambres d’hôtel, ces personnes qu’on enferme avec leurs enfants, ces jeunes qui vivent dans la rue dont on radiographie les dents ou les poignets, tout cela n’a pas seulement pour objectif d’expulser d’Europe 6000 personnes par an. Tout cela est puissance de mort. »

Carte Blanche, L’État contre les étrangers, Karine Parrot

Le matin, au Secours Catholique, j’assiste à une réunion où tous les salariés et bénévoles font le point sur leurs actions. On commence par écouter Calais Border Broadcast, le nouveau projet de radio lancé par le Secours Catholique, qui vise à diffuser toutes les informations sur les services proposés par les associations à Calais, le droit d’asile en France et en Angleterre, diffuser des nouvelles, et donner la parole aux exilés sur différents sujets dans des ateliers radios. La radio diffuse en français, en anglais, en arabe, en persan, en pastho et en tigrina. Puis la réunion s’anime au gré des différents sujets du moment. On fait remonter les discriminations dont on a pu être témoins : certains supermarchés refusent l’entrée aux migrants, certains chauffeurs de bus ne s’arrêtant pas aux arrêts où il n’y a que des personnes racisées, les contrôles au faciès sont habituels à la gare. On discute des inquiétudes actuelles, notamment de la commission de sécurité envoyée par la mairie à l’accueil de jour comme à la crèche.
À Calais la politique n’est pas une option. À tous les échelons, l’administration met le travail des associations en échec : menace de fermeture de l’accueil de jour du Secours Catholique – le seul de Calais, arrêtés anti-distribution gratuite de nourriture et de boisson dans la ville, démantèlement quotidien des camps et confiscation des affaires des exilés et de leurs tentes. Je prends conscience de l’ampleur de l’action de l’État contre les étrangers, qui vise à les rendre invisibles et à les nier dans leur humanité.
Je découvre en même temps la persévérance ardente de nombreux bénévoles, qui se mettent au service de leurs frères et soeurs, et ne se laissent pas décourager par l’ampleur de la tâche et le cynisme de leurs adversaires politiques. Dans l’équipe de bénévoles du secours catholique, beaucoup sont retraités, beaucoup viennent de milieux populaires, il y a aussi d’anciens exilés. Je découvre aussi leur créativité au service du bien commun. On évoque la possibilité de tenir des banquets avec des chefs cuisiniers dans Calais pour contester les arrêtés anti-distribution. On annonce la venue de l’évêque d’Arras Mgr Olivier Leborgne et de la présidente du Secours Catholique, Véronique Fayet, pour interpeller l’État et demander l’ouverture de lieux d’hébergement et d’accueil et la fin des politiques d’expulsions. On parle de l’étude à venir pilotée par la plateforme des soutiens aux migrants, qui fédère toutes les associations d’aide aux migrants du littoral franco-britannique : réaliser une nouvelle étude pour actualiser celle de 2016, et comprendre les difficultés des exilés, ce qui les a amenés là et ce dont ils ont besoin. Une deuxième étude fera un bilan des politiques publiques avant les législatives et présidentielles de 2022 pour influer sur la campagne et formuler des propositions.

L’après-midi, près de 400 personnes viennent à l’accueil de jour, pour prendre un café, jouer au foot ou au ping-pong, recharger son téléphone, faire sa lessive dans les lavabos, se faire tirer le portrait par une dessinatrice, discuter. Quelques heures volées à un quotidien de soucis et de survie. Arthur qui cherche à créer une école pour les exilés à Calais vient donner un cours d’anglais. Dans un coin de l’immense salle, une dizaine de gars sont massés autour de lui, les visages attentifs et réjouis.
Je suis frappée par le public : majoritairement jeune, exclusivement masculin. Il y a quelque chose d’infiniment pesant dans la combinaison de leur force vitale et de leur désœuvrement. À 16h je suis sonnée par ce tourbillon, et je m’éclipse pour aller voir la mer.

Le samedi Arthur me fait visiter l’auberge des migrants. Un immense hangar où plusieurs associations travaillent conjointement pour préparer des repas à distribuer – une cuisine de collectivité y est installée –, distribuer des vêtements et des tentes, fournir aux exilés de quoi se chauffer. On discute quelques instants avec des jeunes qui se relaient pour fendre des bûches venues d’Allemagne pour en faire des sacs de 7 kg à livrer dans les camps, beaucoup d’entre eux sont anglais, comme de nombreux bénévoles à Calais. Au-dessus de l’atelier bois, un petit écriteau donne du coeur à l’ouvrage : Welcome to the good side of history.

Le soir je visite la maison Maria Skobtsova, fondée par des Catholic Workers à Calais. Je suis accueillie par deux jeunes bénévoles, Marie et Brandon, qui vivent là avec trois familles. La maison a vocation à accueillir les personnes parmi les plus vulnérables, qui leur sont envoyées par d’autres associations : des familles, des femmes seules, des personnes malades ou handicapées. Chacun fait la cuisine à tour de rôle, le menu est iranien ce soir là. Après une bénédiction du repas, les discussions s’animent en plusieurs langues, on se sent vraiment dans un foyer. À l’étage, une femme enceinte se repose. D’un instant à l’autre elle peut avoir besoin d’être conduite à la maternité. Après le diner nous partageons un temps de prière avec Brendon et Marie, dans une partie du salon qui fait office de coin prière. Quand le rideau est tiré, c’est le signal qu’il faut se faire discret. Chacun peut se joindre à la prière qui a lieu chaque soir et matin, et souvent les uns et les autres prient côte à côte, selon leur langue et leur foi. Dans la maison devenue silencieuse, sous les icônes de Jésus et son ami, et de Marie Skobtsova (une sainte orthodoxe audacieuse qui suscite ma curiosité), nous prions pour que toute la maison puisse accueillir la vie du bébé à naître, déjà appelé Timothée. C’est le début du Carême, et nous ouvrons la Bible pour tomber sur le livre d’Isaïe : N’est-ce pas plutôt ceci, le jeûne que je préfère : défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug; renvoyer libres les opprimés, et briser tous les jougs ? N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé, héberger chez toi les pauvres sans abri, si tu vois un homme nu, le vêtir, ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair ?

Je repars de Calais bousculée. Je n’ai pas vu de camps, mais le tunnel au loin, et le port. Je n’ai pas vu les camps : on veut les rendre invisibles, mais ils sont présents partout à Calais, dans les discussions, dans les traits fatigués des exilés que l’on croise avec leurs affaires dans la ville, dans la pesanteur de cet après-midi à l’accueil de jour.
Je me demande de quoi Calais est vraiment la frontière. Je me dis aussi que pour moi, femme blanche et de classe moyenne, il n’y a pas de frontière. Les frontières sont pour les étrangers, mais surtout pour les pauvres. Plus une personne étrangère est riche, moins elle est étrangère. Je me demande si j’ai envie d’habiter le monde duquel Calais est la frontière. Ce monde où de l’autre côté se tiennent ces personnes qu’on appelle migrants – illégaux ou légaux – parce qu’on les a exclus.

Quelques jours après être rentrée à Paris, je reçois un courrier de Philippe, qui m’annonce qu’ils ont reçu un arrêté de fermeture administrative pour la crèche – le centre d’hébergement ouvert par le Secours Catholique, et ces quelques mots « C’est la lutte finale ». Je pense aussi à la lettre de Paul aux Corinthiens : « Voici maintenant le temps favorable, voici maintenant le jour du salut. »

Guérir pour quoi ?

Guérir pour quoi ?

Par Foucauld. Février 2021.

Toute guérison, parce qu’elle sauve du péril de la mort, met en jeu la question du sens de la vie. N’est-ce pas cette question – et les réponses qu’elle pourrait susciter – qui échappe à notre société frappée par la pandémie ?

Quand nous guérissons, c’est le plus souvent grâce à l’intervention bienfaitrice d’un médecin et à l’assistance prodiguée par l’entourage. La vie guérie, le corps remis d’aplomb, est une vie soignée, c’est-à-dire dont on a pris soin. La vie amoindrie qui reprend possession d’elle-même rencontre inévitablement cette question : à quoi vais-je consacrer mes forces retrouvées ? Toute personne ayant été malade connaît cette exaltante impression de renaissance accompagnant la guérison. A la conscience redécouverte de la mortalité – expérience de pensée offerte à tout malade – succède le sentiment de la vitalité retrouvée. En les sauvant, on donne donc aux vies l’occasion de penser la question de la dépense de leur énergie vitale. Guérie par d’autres qu’elle, toute vie rétablie se demande pour quoi elle veut vivre, à quoi elle désire se consacrer.

Plus la crise actuelle du Covid dure, plus risquent d’apparaître des exaspérations et des clivages mortifères : jeunes contre vieux, personnes impatientes de reprendre le cours de leur existence contre personnes à la santé vulnérable et partisans d’une prudence sanitaire maximum… Éprouvante pour tous, la situation vécue depuis bientôt un an a des conséquences extrêmement diverses : dramatiques et catastrophiques pour certains, gênantes et angoissantes pour d’autres. Ni les discours faisant de la santé le bien suprême sans être capable de le justifier, ni la criminalisation du non-respect des règles sanitaires, ni les moyens importants mis en œuvre pour sauver des vies ne suffisent à donner sens à nos choix éthiques et politiques. S’en contenter nous expose forcément à l’utilitarisme, qui commande de ne pas sacrifier le bien du plus grand nombre à celui du plus petit. 

Dès lors, il importe de voir au-delà de la vie menacée, mise en péril par la maladie, pour penser la vie sauvée de la maladie ou simplement épargnée par celle-ci. Les discours de prévention et les dispositifs de protection sont sans doute nécessaires mais insuffisants. Dans notre société, soigner le corps malade, tout faire pour qu’il guérisse, est un impératif pratique et moral. Cela est heureux. Il serait donc insensé de vouloir conditionner le soin au projet de vie souhaité par le malade.  Rien n’empêche cependant de puiser aux sources de notre culture afin de penser le sens de cette vie dont nous nous efforçons de maximiser la durée. Les Évangiles sont riches de scènes où le Christ côtoie et échange avec des malades. Dans l’Évangile selon Marc, au chapitre 1, il guérit la belle-mère de Simon, l’un de ses disciples. Voici ce que nous dit le texte : « Jésus s’approcha, la saisit par la main et la fit lever. La fièvre la quitta, et elle les servait. » Au-delà de la guérison apparemment miraculeuse accomplie par le Christ, l’attitude de l’ancienne malade interpelle : en faisant du service et de la charité la finalité de sa santé retrouvée, elle témoigne que cela constitue à ses yeux la valeur suprême de l’existence. La portée d’un tel texte est universelle. Ni les malades, ni les femmes sont évidemment les seuls concernés ici. Le Christ nous révèle que la vie s’accomplit dans le don de soi, donc que la vie est en droit subordonnée à l’amour. Nous ne sommes pas face à une leçon de morale ; la vocation la plus profonde de l’homme est mise en lumière. Plus que vers la mort, la maladie et la guérison font donc signe vers la question de la valeur suprême de la vie. En ce point, nous sommes tous indistinctement convoqués, étant tous potentiellement malades et fatalement mortels. 

Cet article a initialement été publié sur le site du magazine d’actualité La Vie : https://www.lavie.fr/idees/covid-19-la-guerison-met-en-jeu-la-question-du-sens-de-la-vie-71270.php

LE CHRIST SELON PIER PAOLO PASOLINI

LE CHRIST SELON PIER PAOLO PASOLINI

Le 27 janvier 2021, le Dorothy recevait René de Ceccatty, traducteur d’une vingtaine d’ouvrages de Pasolini (dont le dernier, La religion de mon temps a paru aux édtions Rivages, 2020) et son biographe (Pasolini « Folio biographies », Gallimard, 2005) ainsi que l’auteur de l’anthologie, Le Christ selon Pasolini (Bayard, 2018) pour une conférence en ligne consacrée à la figure du Christ dans l’œuvre de Pasolini. Au-delà des œuvres emblématiques du cinéaste, en particulier de L’Evangile selon Saint Matthieu dont certaines scènes ont marqué l’imaginaire de générations de spectateurs, René de Ceccatty nous fait découvrir Pasolini sous un jour nouveau. De ses premiers poèmes aux textes politiques de la fin de sa vie, en passant par son œuvre cinématographique aussi fascinante que controversée, notre intervenant nous entraîne à la découverte d’un artiste tourmenté par son rapport à la religion.

Car le Christ ne fait pas irruption par surprise dans son travail. Le questionnement sur un Jésus pauvre parmi les pauvres rejoint les poèmes de la jeunesse de Pasolini, traversés par les figures de ragazzi qu’on retrouve ensuite dans toute son œuvre. 

La critique du pouvoir, de tous les pouvoirs, prend une force particulière dans le contraste entre la réalité de l’Eglise, encore omniprésente dans l’Italie d’après-guerre, et la promesse révolutionnaire du Christ. Celui-ci devient ainsi un porte-parole d’un Pasolini indigné par l’indifférence des puissants de son temps à la misère qui les entoure. Le choix de Enrique Irazoqui, très jeune militant anarchiste espagnol, pour incarner le Christ à l’écrandonne un relief particulier aux paroles de l’évangile selon Saint Matthieu, une virulence qu’on retrouve dans le poème “Au pape”, attaque sans concession contre le pape Pie XII et son indifférence aux plus petits.

En suivant le fil de la figure christique, René de Ceccatty nous offre surtout une magnifique plongée dans l’œuvre de Pasolini. Il nous a fait la joie de lire plusieurs poèmes de Pasolini, qu’il a traduit, et que vous trouverez ci-dessous, ainsi que dans l’enregistrement de la conférence. 

Enregistrement audio de la conférence : https://anchor.fm/le-dorothy/episodes/LE-CHRIST-SELON-PIER-PAOLO-PASOLINI-e18dk15

Deux poèmes de Pasolini sur le Christ et commentés durant la conférence :

1/ Poème sans titre :

Toutes les plaies sont au soleil

et Il meurt sous les yeux

de tous : sa mère même

sous sa poitrine, son ventre, ses genoux, 

regarde Son corps souffrir. 

L’aube et les vêpres Lui font de la lumière 

sur les bras ouverts et l’Avril

attendrit Son exhibition

de Sa mort aux regards qui Le brûlent. 

Pourquoi le Christ fut-il EXPOSÉ en Croix ? 

Oh secousse du cœur au corps

nu du jeune homme… atroce

offense à sa pudeur crue… 

Le soleil et les regards ! La voix 

extrême a demandé pardon à Dieu 

avec un sanglot de honte

rouge dans le ciel privé de son, 

parmi ses pupilles fraîches et ennuyées 

à Lui : mort, sexe et pilori. 

Il faut s’exposer (est-ce cela qu’enseigne 

le pauvre Christ cloué ?),

la clarté du cœur est digne

de tout mépris, de tout péché, 

de la passion la plus nue…

(est-ce cela que veut dire le Crucifié ? 

sacrifier tous les jours le don 

renoncer tous les jours au pardon

se pencher naïvement sur l’abîme.) 

Nous serons offerts en croix,

au pilori, parmi les pupilles

limpides de joie féroce,

découvrant dans l’ironie les gouttes

du sang qui coule de la poitrine aux genoux, 

doux, ridicules, en tremblant 

d’intelligence et de passion dans le jeu 

du cœur brûlé par son feu,

pour témoigner du scandale. 

2/ Poème « À un pape » :

Ce poème a été écrit durant l’automne 1958. Son premier titre était : « Le Due morti (Zucchetto e papa) » « Les Deux morts (Zucchetto e le pape) ». Il a d’abord paru dans la revue Officina en 1958. Il a été repris dans la section « Humilié et Offensé » du recueil La religion de mon temps (1961). Ce recueil contient de nombreuses épigrammes adressées à des adversaires de Pasolini ou à certains amis à qui il reprochait telle ou telle attitude ou position politique. Pie XII était mort le 9 octobre 1958. Zucchetto, le nom de l’ouvrier, signifie « calotte » en italien (la calotte que portent les cardinaux, les évêques ou le pape), ce qui justifie également le rapprochement. Avant sa publication, Valentino Bompiani l’éditeur qui publiait la revue Officina a demandé conseil à un avocat catholique qui lui a dit qu’il ne craignait rien. Mais la hiérarchie du Vatican envoya une mise en garde à Bompiani après publication. Et le « cercle de la chasse » de Rome, à travers la personne de son président, Urbano Barberini, exclut Bompiani de ses membres (c’était un cercle de droite conservatrice et religieuse, comme on s’en doute). Et Bompiani décida d’arrêter la publication de cette revue intellectuelle et universitaire.        

Quelques jours avant que tu ne meures, la mort

Avait jeté son dévolu sur un homme de ta génération.

À vingt ans, tu étais étudiant, lui manœuvre,

Toi noble, riche, lui un pauvre bougre du peuple.

Mais ce sont les mêmes jours qui ont doré sur vous

La vieille Rome qui redevenait si neuve.

J’ai vu ses restes, pauvre Zucchetto,

Il rôdait la nuit près des Marchés,

Et un tram qui venait de San Paolo l’a renversé

Et traîné sur quelques mètres entre les rails et les platanes.

Il est resté là, quelques heures, sous les roues.

Des badauds l’ont entouré pour le regarder 

En silence. Il était tard. Il y avait peu de passants.

Un des hommes qui existent parce que tu existes.

Un vieux policier, débraillé comme un voyou,

Criait à ceux qui venaient trop près : « Ecartez vos fesses ! »

Puis l’ambulance d’un hôpital vint pour l’emporter.

On se dispersa. Il y avait encore quelques lambeaux çà et là.

Et la patronne d’un bar de nuit, plus loin,

Qui le connaissait, dit à un nouveau venu

Que Zucchetto avait fini sous un tram, qu’il était perdu.

Quelques jours plus tard, tu disparaissais. Zucchetto était 

Un membre de ton grand troupeau romain et humain.

Un pauvre ivrogne, sans famille et sans toit.

Qui traînait la nuit. Vivant d’on ne sait quoi.

Tu ne savais rien de lui. Comme tu ne savais rien

De mille autres Christs comme lui.

Je suis peut-être féroce en me demandant pour quelle raison

Des gens comme Zucchetto sont indignes de ton amour.

Il y a des endroits infâmes où les mères et les enfants

Vivent dans une poussière antique, une boue d’un autre temps.

Pas bien loin de l’endroit où tu as vécu,

En vue de la belle coupole de Saint-Pierre,

Il y a un de ces endroits, le Gelsomino…

Une colline creusée d’une carrière à mi-pente, et, au-dessous,

Entre une rigole et un lôtissement d’immeubles récents

Un tas de constructions misérables, pas des maisons, des porcheries.

Il aurait suffi d’un geste de ta part, d’un mot de ta part,

Pour que ces enfants qui sont les tiens aient une maison.

Tu n’as pas fait ce geste, tu n’as pas dit ce mot.

On ne te demandait pas de pardonner à Marx ! Une vague

Immense qui déferle depuis des millénaires de vie

Te séparait de lui, de sa religion :

Mais dans ta religion on ne parle pas de pitié ?

Des milliers d’hommes sous ton pontificat,

Devant tes yeux, ont vécu dans le fumier, dans des porcheries.

Tu le savais, pécher ne signifie pas faire le mal.

C’est ne pas faire le bien que signifie pécher.

Que de bien tu aurais pu faire ! Et tu ne l’as pas fait.

Il n’y a pas eu plus grand pécheur que toi.

L’ETAT, L’ISLAM, LA RACE

L’ETAT, L’ISLAM, LA RACE

Par Mohamad Amer Meziane : L’Etat, l’islam, la race. M.A. Meziane est l’auteur de l’ouvrage Des empires sous la terre. Histoire écologique et raciale de la sécularisation. Ed. La Découverte, 2021.

Propos liminaires d’une conférence qui a donné lieu à un débat intense et passionnant !

L’Occident se serait sécularisé, l’islam aurait échoué à le faire. C’est l’histoire de cette ligne de partage géographique que j’ai essayée de retracer dans mon travail. L’islam a toujours dessiné la frontière intérieure de la sécularisation. La République a très tôt mis en place un régime juridique de « police des cultes » visant, notamment, à assurer la compatibilité de la sécularisation et de l’islam. Ce mécanisme, qui vise à faire dialoguer les religions au sein d’un espace public, introduit de manière autoritaire une ligne de partage entre ce qui est religieux et ce qui ne l’est pas, entre les religions compatibles avec la sécularisation et celles qui ne le sont pas. Ainsi, la police des cultes implique un discours de nature comparatiste entre les différentes religions. L’islam est perçu dans ce cadre, dès l’origine, comme une religion de nature à inquiéter l’ordre public. Le “séparatisme” est le dernier visage de ce partage. La sécularisation est précisément le nom de cet ordre. La sécularisation n’est donc pas seulement le processus de déclin de la religion mais le nom de cette ligne de partage entre islam et Europe. 

Le racisme, en particulier l’islamophobie, joue un rôle central dans ce basculement. L’islamophobie est en effet le seul racisme acceptable, il est le racisme qui confère aux autres racismes leur légitimité institutionnelle. Il prend en effet pour objet la religion, et non la race, et c’est pourquoi il parait acceptable. Il est donc incohérent, à mon sens, de lutter contre le racisme si l’on ne lutte pas contre l’islamophobie. Cependant, la réflexion sur la race et sur le racisme ignore la façon dont la “religion” est mobilisée dans l’espace public. Ainsi, lorsqu’il s’agit de lutter contre l’islamophobie, lorsque la « religion » remplace la « race », la gauche de culture laïque se désolidarise au nom de plusieurs principes (féminisme, laïcité, démocratie, etc.). Là est le problème car, en réalité, religion et racialisation sont intimement liées. Il y a une difficulté à tenir un tel discours car il est renvoyé, immanquablement, à un discours politique dissimulé.

De même que la sécularisation n’est pas seulement le processus de déclin de la religion, la laïcité n’est pas que la séparation de l’Église et de l’État. La loi de 1905 occupe une place bien plus marginale que ce que l’on pense dans l’édifice normatif de l’État laïc. En réalité, l’État laïc tient davantage à Napoléon et au Concordat (1801). C’est en effet le régime concordataire qui a introduit une organisation et une surveillance spécifique des cultes par l’État, avec désignation de représentants dans chaque culte pour devenir des interlocuteurs de l’État. Ce dispositif n’a pas été aboli par la loi de 1905. C’est pourquoi le concept de “police des cultes”, qui correspond à l’un des titres de la loi de 1905, est central. L’État se donne ainsi le droit de réguler les cultes ; il se saisit de la religion en tant qu’elle apparaît dans l’espace public. 

Pour moi, le problème n’est donc pas tant celui de la privatisation de la religion que celui des modalités d’existence des religions dans l’espace public. L’État laïc ne cesse de refaire exister publiquement les religions d’une manière spécifique. C’est cette modalité spécifique qu’il s’agit d’analyser. Cette analyse est d’autant plus pertinente qu’on assiste actuellement à une mise en évidence du rapport entre cette police des cultes et la police « tout court ». L’absence de vigilance critique à l’égard de la police des cultes, et notamment à l’égard de l’islamophobie, contribue au renforcement du dispositif de contrôle à l’égard de l’ensemble de la population (cf. « État d’urgence sanitaire » lié au Covid, loi sécurité globale, etc.). 

Plusieurs remarques à cet égard : l’histoire du durcissement de la répression policière commence bien avant 2020, il se manifeste dans les suites du 11 septembre 2001. L’islamophobie joue ainsi un rôle particulier dans le développement d’une politique sécuritaire. Dans le cadre du retour de l’État -nation, qui se défie particulièrement de la dimension transnationale de l’islam, l’islamophobie fonctionne également, à mon sens, comme un opérateur de provincialisation de la France et de l’Europe.