Le 28 avril 2022, Le Dorothy aura l’honneur de recevoir Jean-Marc Sauvé, le président de la CIASE. Haut fonctionnaire, vice-président honoraire du Conseil d’Etat, président du conseil d’administration de la fondation Apprentis d’Auteuil, Jean-Marc Sauvé a dirigé les travaux de la CIASE. Alors que la remise du rapport de la Commission a mis au jour le caractère massif et systémique des abus sexuels dans l’Église de France de 1950 à nos jours, provoquant la sidération dans l’Église et au-delà, s’ouvre aujourd’hui une période de mise en œuvre des préconisations du rapport et, plus largement, de transformation des logiques institutionnelles et partis-pris doctrinaux qui ont rendu possible ce désastre.

Comment réparer, autant que possible, le mal qui a été fait et, à partir de cette démarche, reconstruire une Église en mesure d’annoncer au monde la Bonne nouvelle ? Jean-Marc Sauvé viendra témoigner de son expérience au sein de la CIASE et poser les jalons d’une réflexion sur le travail de transformation qui s’ouvre à présent pour l’Église. La rencontre, préparée par l’équipe du Dorothy, laissera une large place aux questions et aux échanges.

En préparation de cette soirée exceptionnelle, vous trouverez ci-dessous une excellente synthèse du rapport préparée par Mélinée Le Priol, membre de l’équipe du Dorothy et journaliste à La Croix.

CHIFFRES

Les sources de la Ciase :

  • Enquête en population générale, menée par l’Inserm et l’Ifop auprès de 28 010 adultes
  • Appel à témoignages lancé en juin 2019. A permis de nouer 6471 contacts avec des victimes. 1628 questionnaires ont été complétés. Attention, distorsion sociale : catégories sociales plus élevées + restées souvent proches de l’Eglise.
  • Archives diocésaines et judiciaires : 4 832. Attention, beaucoup de victimes n’ont jamais parlé à l’Église. De nombreux témoignages font état d’autres victimes qui n’ont pas parlé. La recherche archivistique et socio-historique a menée par une équipe de l’EPHE.

Selon l’enquête Ifop/Inserm, 216 000 personnes auraient été abusées par des clercs, religieux ou religieuses durant leur minorité entre 1950 et 2020. 330 000 si on ajoute les victimes de laïcs en mission dans l’Église. Attention, ces chiffres ne concernent que les personnes vivantes.

Toujours selon l’enquête statistique, près de 10 % des Français majeurs auraient été victimes d’agressions sexuelles dans l’enfance : 14,5 % des femmes et 6,4 % des hommes. Soit 5,5 millions de personnes. Violences commises par clercs, religieux et religieuses = 4% de ce total. Si l’on compte les laïcs = 6 % des personnes agressées sexuellement enfant l’ont été dans l’Eglise.

===) Eglise = deuxième lieu des violences sexuelles, derrière le cadre familial (deux fois plus), mais devant les colonies de vacances, l’éducation nationale, les clubs de sport etc. ! Les deux institutions qui fonctionnent sur un modèle patriarcal (famille et Eglise) favorisent l’exposition des personnes socialement « dominées » (femmes et enfants) aux violences masculines.

Nombre des prêtres et religieux agresseurs = plus délicat à estimer. Très difficile de l’extrapoler à partir du nombre de victimes, car beaucoup d’agresseurs ont fait plusieurs victimes + beaucoup de victimes ont subi les violences de plusieurs agresseurs (30% !). Ciase a travaillé à partir des recherches dans les archives menées par l’EPHE + données de l’appel à témoignages. Résultat = 2 900 à 3 200 agresseurs sur les 115 000 prêtres et religieux recensés depuis 1950 (2,8%).

Pour rappel : Allemagne 4,4% ; Etats-Unis 4,8% ; Australie 7%

===) Attention, 3% = un seuil minimal ! Car toutes les agressions n’ont pas été connues de l’Église. Si on rapporte ce chiffre aux 216 000 victimes, cela signifierait une soixantaine de victimes par agresseur. Pas impossible, car certains abuseurs sont multirécidivistes. Mais plus probable = que le nombre de prêtres abuseurs soit sous-estimé. Si l’on faisait l’hypothèse d’un taux d’agresseurs sur le total du nombre de prêtres à 7%, Cela donnerait 8100 agresseurs : soit 25 victimes par agresseurs.

QUELS ACTES

Part des viols = légèrement inférieure dans l’Église aux autres milieux, mais reste élevée : 32 % contre 38 %.

En revanche, violences commises par des clercs ou religieux = moins occasionnelles et plus durables. Seules 36 % des personnes agressées par un clerc ou un religieux n’ont connu qu’un seul événement de violence sexuelle dans leur vie (contre 51% pour les victimes d’abus en général). 53% des victimes d’abus dans l’Eglise ont connu des agresseurs multiples : et souvent aussi en dehors de l’Eglise (70%). 

===) Cette multiplicité des agresseurs = une caractéristique des abus dans l’Eglise. Traduit un rapport de pouvoir asymétrique institutionnalisé, qui s’exerce sur des personnes plus fragiles/ dépendantes que dans les autres milieux de socialisation, mis à part l’espace familial.

Typologie des violences sexuelles :

  • Abus paroissial : commis par le curé du village. 32 % des abus recensés par l’appel à témoignages. Baisse avec la fin de la « civilisation paroissiale » dans les années 1970
  • Abus scolaire : commis par le prêtre enseignant (30 %)
  • Abus familial : quand il s’agit d’un clerc oncle ou ami de la famille (15 %). Abus apparu plus récemment. Post-concile, tentative de réduire la distance institutionnelle entre Eglise et fidèles. Les abus commis dans le cadre des structures ecclésiales classiques (paroisse etc.) tendent à s’effacer, tandis que ceux commis dans des circonstances favorisant l’intimité et l’échange interpersonnel augmentent.
  • Abus éducatif : par l’aumônier dans le cadre d’un patronage ou d’un mouvement de jeunesse. Violences sous couverts de soin ou de maintien de la discipline.
  • Abus thérapeutique : s’ajoute à partir de la « crise catholique » des années 1960-1970. Le prêtre est aussi psychothérapeute. Confusion spi et psy.
  • Abus prophétique : dans les communautés nouvelles. Charisme du « père » dans ces communautés = plus fort que celui du curé de paroisse classique.

VICTIMES

60 % des victimes ont connu des perturbations qu’ils jugent fortes ou très fortes dans leur vie affective et sexuelle, moins fortes mais bien réelles dans leur vie professionnelle et sociale.

Etonnant : les hommes victimes se taisent (19%) plus que les femmes (13%). Car suppose de reconnaître une atteinte à sa virilité+ de dénoncer un acte le plus souvent homosexuel. MAIS les victimes hommes ont été plus entendues et crues par leurs proches que victimes femmes.

Zoom : pourquoi des petits garçons ? Les victimes de clercs ou religieux = à 78,5 % des garçons (le plus souvent entre 10 et 13 ans). Tandis qu’hors agresseurs prêtres, les victimes mineures d’abus sexuels = des filles à 74%. Pourquoi ? Effet d’opportunité (accès facile aux garçons dans des instituts non mixtes tenus par des prêtres et religieux) ? Ne suffit pas à rendre compte de cette disproportion. Autres hypothèses :

  • Le développement de la maturité sexuelle se serait fixé à l’âge de l’apparition du désir vocationnel
  • Conséquences d’une formation des clercs séparée du monde séculier, à la fois dans un scrupuleux souci de leur propre pureté et dans une peur de la figure féminine
  • Présence ++ dans l’Eglise de profils psychologiques atypiques

AGRESSEURS

93% hommes ; 7% femmes. Moins de 10% ont une orientation sexuelle préférentielle pour les enfants ou les ados éphèbes. Surtout : immaturité sexuelle ou émotionnelle + traits narcissiques très développés + solitude, frustration sexuelle + environnement favorisant qui donne à l’agresseur un sentiment de protection et d’impunité totale en cas de défaillance.

ATTITUDE EGLISE/ GENERAL

Ciase parle d’occultation, de relativisation, voire de déni. Reconnaissance toute récente, réellement visible à partir de 2015, mais inégale selon les diocèses et les congrégations.

Discours sur le silence des victimes permet aux autorités de l’Église de se dédouaner de leur inaction. Les agressions avaient été dénoncées à l’Eglise dans 28,6% des situations étudiées par l’appel à témoignage. Or seuls 10,2% de ces signalements ont été suivis d’une réponse !

PAR PERIODE

  • 1950-1970

Phase culminante de la courbe des violences. C’est là que sont commis la majorité des abus = 121 000 estimés.

La souffrance des victimes = un impensé. Leur parole est mise en doute, elles sont vues comme en partie responsables. Stratégies pour les contraindre au silence : culpabilisation, accusation de calomnies, versement d’une somme…

Prévalent la crainte du scandale et le souci de « sauver » le prêtre abuseur + le sacerdoce (car Eglise sur la défensive depuis la poussée laïque/anticléricale et les départs de prêtres post-1880s). Le Secours sacerdotal (créé en 1953) vient en aide aux prêtres en difficulté pour les maintenir dans le sacerdoce. Esprit de corps. Prise en charge des prêtres par eux-mêmes. 77% des mesures prises dans les années 1950 = déplacements de prêtres. Souvent intradiocésains. Quand interdiocésains, c’est au « bénéfice » de diocèses déficitaires en prêtres. Région parisienne = pôle d’attraction ++

  • 1970-1990

Nette baisse : 48 000 victimes. 1ère cause = chute du nombre de clercs et de religieux. 2ème cause = retrait rapide du clergé de l’enseignement catholique. Plus largement, professionnalisation des métiers de l’enfance : caté assuré par des laïcs etc.

A cette période, la personne victime = toujours aussi peu prise en compte… Et même, à partir des années 1970, recul de l’ensemble des mesures prises par l’Eglise ! (mises en garde, déplacements, signalements aux autorités publiques, mais aussi procédures canoniques…)

===) Pourquoi ? Départs massifs de prêtres à cette période = moindre sévérité envers ceux qui restaient ? Libération sexuelle : pédophilie plus acceptable, frontière permis/défendu plus mouvante ? Dans la société aussi, moins de condamnations pour agressions sexuelles sur mineurs.

Zoom : faire référence aux courants libertaires des années 1970 =anachronique pour tenter d’expliquer des événements qui se sont massivement produits dans l’Église catholique au cours des années 1950 et 1960 !

Etonnant : parallèlement, les violences hors de l’Église catholique augmentent fortement ! On ne peut donc pas dire : si ça baisse dans l’Eglise, c’est parce que le mouvement pro-pédophile en vogue à l’époque tend à minimiser la gravité des faits (qui sont moins dénoncés, et donc moins connus). « Si tel avait été le cas, la baisse aurait été généralisée dans l’Église et le reste de la société. Ce ne fut pas le cas. Toute tentative de mise en relation des violences sexuelles à cette époque dans l’Église catholique avec la permissivité de l’esprit de Mai 1968 se trouve ainsi disqualifiée. »

  • Après 1990

Après la baisse de la période précédente, les agressions cessent de décroître : 47 500 estimées. En valeur absolue, le nombre de victimes de clercs et de religieux et religieuses reste stable, tandis que le nombre de victimes de laïcs augmente fortement. En valeur relative (en tenant compte de l’évolution de l’effectif du clergé), le nombre d’agressions augmente au cours de cette période. Explication = dévoilement plus systématique des violences sexuelles ?

1990-2010 : 20 ans de réflexion, sans évolution du traitement des victimes. Silence encore largement encouragé. L’institution commence à prendre en compte mais les affaires sont encore largement traitées en interne. Il faut attendre le milieu des années 2010 pour que leur reconnaissance émerge avec développement des signalements à la justice/sanctions canoniques.

===) Sur l’ensemble de la période étudiée, réduction du temps de prise de parole par les victimes. 1950 : 10-15 ans. Aujourd’hui : 5-7 ans.

SYSTEMIQUE ?

Non que les violences aient été organisées par l’institution… Mais celle-ci n’a clairement pas su les prévenir, ni même les voir, et encore moins les traiter avec détermination. Au lieu de protéger, l’institution a été absente/ défectueuse/ directement impliquée dans le crime. Ciase soulève les modes de fonctionnement pu empêcher la révélation, la prévention et le traitement pertinent par l’institution des agressions sexuelles.

CAUSES

4 lacunes propres à l’Eglise :

  • Peur du scandale : dissimulation, secret, silence
  • Euphémisation, incapacité à nommer clairement les choses
  • Evaluation insuffisante de l’aptitude des candidats au sacerdoce (car crise des vocations ?)
  • Quand l’Eglise a eu connaissance des faits, traitement insuffisant : pas de signalement à la justice pendant très longtemps, rares sanctions canoniques, pas de mesures de prévention

+ dévoiements de la Bible/ de la doctrine. Notion d’élection (« tu es mon préféré »), la « semence » des paraboles, la Cantique des cantiques pris à la lettre, l’union mystique du Christ et de l’Eglise, Marie comme figure de l’obéissance inconditionnelle…

Le prêtre est trop/mal identifié au Christ. Idéalisé. Confusions autour de la sainteté supposée du prêtre, « homme de Dieu ». Seule formule vraiment ajustée = « in persona Christ capitis » (le prêtre agit « dans la personne du Christ tête »). Indique que le ministre n’est signe du Christ que dans un lien avec l’assemblée : évoque le Christ tête tandis que l’assemblée est le signe du corps du Christ. Ministère = un service qui n’apparaît que dans sa relation avec l’Eglise. Expressions « alter christus » ou « ipse christus » = impropres.

Célibat : pas de lien de causalité avec les abus. Mais confusion entre célibat et absence d’identité sexuelle + risque de survalorisation du prêtre = un homme « à part », qui relèverait du « sacré ». Idéal tellement élevé qu’impossible à atteindre ? A conduit à de graves transgressions, suivant l’idée selon laquelle « si l’on ne respecte pas toute la loi, alors on ne respecte rien du tout ».

RECOMMANDATIONS

45 ! Portent sur la réparation, la reconstruction des victimes, la remise à niveau du droit canonique en matière pénale, la gouvernance, la formation ou la prévention.

Sur la gouvernance, Ciase pointe la concentration des pouvoirs d’ordre et de gouvernement dans les mains de l’évêque, interpelle l’Église sur la nécessaire séparation des pouvoirs, et invite à renforcer la présence des laïcs et en particulier des femmes dans les instances de décision.

Pointe aussi les défauts structurels du droit canonique, qui voit les violences sexuelles commises par des prêtres = une atteinte à la continence, au vœu de chasteté, au célibat, sans considération pour la victime.

L’APRES CIASE

8 novembre, les évêques de France réunis à Lourdes reconnaissent la responsabilité systémique de l’Église + présentent un grand chantier de réparation et de réforme (reconnaissance des victimes, indemnisation, réforme de la gouvernance, de la prise en charge des prêtres abuseurs, etc.). Mesures votées à « une immense majorité ».

Pendant la semaine, pourtant, des réfractaires : « Pas question de se laisser dicter nos décisions par la Ciase/ de céder à la pression médiatique ! » D’autres, désemparés, avaient évoqué l’idée de remettre leur charge, trop lourde.

1ère mesure majeure = Instance nationale indépendante de reconnaissance et de réparation (Inirr) = confiée à la juriste Marie Derain de Vaucresson, ancienne défenseure des enfants. La structure est opérationnelle et a déjà reçu 347 dossiers venant d’une cinquantaine de diocèses. Au cas par cas, l’Inirr fixera le montant de la réparation financière. C’est alors le fonds de solidarité et de lutte contre les agressions sexuelles sur mineurs (Selam), présidé par Gilles Vermot Desroches, qui procédera au versement. Ce fonds a atteint son premier objectif de rassembler 20 millions d’euros en deux mois. Les évêques ont décidé de puiser « autant que nécessaire » dans les réserves de sécurité des diocèses et de la CEF, en se dessaisissant de biens immobiliers + en contractant un emprunt si nécessaire.

2ème mesure = constitution de neuf groupes de travail, pilotés par des laïcs (une centaine en tout). Doivent présenter leurs conclusions dans un an. Thématiques = la confession, l’accompagnement spirituel, l’accompagnement des agresseurs, le discernement vocationnel, la manière d’associer les fidèles laïcs aux travaux de la CEF… Au printemps 2023, ce processus aboutira à un « événement d’Église de type synodal » et à une prise de décisions