Bernard friot au dorothy : salaire a vie, communisme, christianisme

Bernard friot au dorothy : salaire a vie, communisme, christianisme

Le 7 juillet 2021, Le Dorothy a été bondé pour la venue, pour la première fois en ce lieu, de Bernard FRIOT, économiste reconnu, théoricien de la notion de « salaire à vie », animé à la fois par une pensée originale du communisme et par une intense foi catholique.

Dans le cadre d’un partenariat avec la librairie voisine Le Monte-en-l’air, des livres de Bernard Friot ont été mis en vente dans la foulée de la conférence.

Quatre questions principales ont structuré l’intervention de notre hôte :

  • qu’entend-il par la notion de « salaire à vie » ?
  • quelle est sa conception du communisme ? Quels sont les moyens d’y parvenir ?
  • comment articule-t-il sa foi catholique et son projet de société communiste ?
  • quel regard porte-t-il sur les élections présidentielles à venir ?

Bonne écoute à toutes et tous !

Lien audio : https://anchor.fm/le-dorothy/episodes/Bernard-Friot-au-Dorothy–salaire–vie–communisme—christianisme-e148co6

POÈMES DE L’APPEL

Tu ne m’appartiens pas.

En arrière de ma vie, l’obscurité,

Et sous mes pas, l’impermanence.

Je ne m’appartiens pas.

En avant de ma vie, l’incertitude,

Et au-dessus de moi, les étoiles mouvantes.

Seulement le tenace désir 

D’écouter Ta promesse

Me recréer. 

***

Comme une mouche obstinée

Butant sur l’incompréhensible obstacle de la vitre

Qui la sépare de l’odorant jardin fleuri,

Nous butons les uns contre les autres,

Nous fracassons contre le mal,

Nous fissurons contre la peur.

Il n’y a plus que la pensée entortillée 

Dans ce qui la nie, l’humilie et l’afflige. 

L’obstacle seul se fait réel, devient un mur.

Par quel élan lucide, par quel emportement pur, parviendrons-nous

À gagner la hauteur où se font sensibles Tes dons,

Ceux-là qui ne cessent de s’offrir comme vie véritable ?

***

Le ciel pâle me dévisage

sans me voir,

la lumière glisse en moi

sans me toucher :

toute l’innocente beauté du monde m’enveloppe

sans m’inclure en ses jeux.

Je me sens la parcelle d’une profuse indifférence.

De quelle nature serais-je l’enfant perdu,

par quel mystère mon cœur en serait-il exclu ?

Ma pensée se cogne à ma vie

comme un insecte sur le miroir.

Ma conscience ébréchée libère

un appel éperdu.

Fouc

Calais, à la frontière d’un monde

Calais, à la frontière d’un monde

Par Anne Waeles — février 2021

Je suis partie quelques jours à Calais, pour me rendre compte d’une réalité dont je n’ai que de vagues informations, et pour être inspirée par les personnes qui oeuvrent là-bas, présentes dans ces marges du monde, qui répondent à l’exigence de l’évènement.
Évènement : fait auquel aboutit une situation, tout ce qui se produit, tout fait qui s’insère dans la durée. La situation à Calais n’est pas un simple fait, et elle n’est pas non plus fatale, je m’en rends compte là-bas. Elle pourrait être réglée s’il y avait une volonté politique de le faire. Mais surtout, plus qu’elle ne se produit, elle est produite, par les guerres évidemment, puis par l’État français, par la Grande-Bretagne, par l’Union Européenne, par la mairie.

À la gare, je suis accueillie par Philippe et Abdullah. Philippe est jésuite, il vit dans une maison avec des exilés. Abdullah est un de ses colocataires, il vient d’Afghanistan. C’est chez eux que je suis accueillie quelques jours. Ils sont plusieurs par chambre. Philippe dort sous la tente, sur le terrain devant la maison, avec Michel.
Parce qu’en face il y a la « crèche », c’est une maison diocésaine que le Secours Catholique a aménagé en lieu d’hébergement. La mairie cherche à décourager cette initiative, pour l’instant par la visite d’une commission de sécurité.
Pour que le lieu soit aux normes, il faudrait un système d’alarme incendie centralisé. Des travaux couteux et longs. Peut-on vraiment penser qu’il faille mieux dormir dehors, sous la tente, et être réveillé chaque matin par la police, que d’être au chaud, dans un lit, dans une maison qui sinon serait inoccupée, et où il n’y a pas d’alarme incendie centralisée ? C’est cela qu’on appelle la politique ?
Alors Philippe dort sous la tente, pour manifester quelque chose de la réalité : on ne veut pas que les exilés soient visibles, on ne veut pas non plus qu’ils dorment à l’abri, mais ils pourraient tout aussi bien dormir sous la tente, à côté de la maison. La directrice de l’école voisine s’est inquiétée en voyant des tentes apparaître. Puis rassurée, finalement c’était « le prêtre » qui y dormait.

Le lendemain, Philippe est parti pour la journée, je me sers dans les placards pour le petit-déjeuner, comme il me l’a indiqué. Dans la maison, une icône de la sainte famille en exil d’Arcabas côtoie une citation de l’essai Carte Blanche, L’État contre les étrangers, et une déclaration des Droits des personnes sans-abri. Je suis accueillie tour à tour par les gars qui vivent là et qui n’ont pas l’air surpris qu’il y ait du passage dans la maison. L’un part au lycée pour sa formation d’électricien, l’autre nettoie la salle de bain, un autre me demande si je veux manger des œufs pour le petit-déjeuner, Abdullah m’accompagne au Secours Catholique où je vais passer la journée. Le soir on mangera ensemble, et Philippe évoquera les miettes sur la table et les choses communes qui ne sont pas toujours considérées comme telles, mais où chacun vient simplement puiser ce dont il a besoin. Cette vie commune qu’ils aménagent, je me dis que c’est déjà un début de politique.

« La rétention en France et en Europe est d’abord une machine à broyer les étrangers. Les personnes réveillées dans leur tente par des hurlements et ces duvets lacérés, ces personnes interpellées aux guichets de préfecture, contrôlées dans la rue, humiliées, menottées, matraquées, assignées dans des chambres d’hôtel, ces personnes qu’on enferme avec leurs enfants, ces jeunes qui vivent dans la rue dont on radiographie les dents ou les poignets, tout cela n’a pas seulement pour objectif d’expulser d’Europe 6000 personnes par an. Tout cela est puissance de mort. »

Carte Blanche, L’État contre les étrangers, Karine Parrot

Le matin, au Secours Catholique, j’assiste à une réunion où tous les salariés et bénévoles font le point sur leurs actions. On commence par écouter Calais Border Broadcast, le nouveau projet de radio lancé par le Secours Catholique, qui vise à diffuser toutes les informations sur les services proposés par les associations à Calais, le droit d’asile en France et en Angleterre, diffuser des nouvelles, et donner la parole aux exilés sur différents sujets dans des ateliers radios. La radio diffuse en français, en anglais, en arabe, en persan, en pastho et en tigrina. Puis la réunion s’anime au gré des différents sujets du moment. On fait remonter les discriminations dont on a pu être témoins : certains supermarchés refusent l’entrée aux migrants, certains chauffeurs de bus ne s’arrêtant pas aux arrêts où il n’y a que des personnes racisées, les contrôles au faciès sont habituels à la gare. On discute des inquiétudes actuelles, notamment de la commission de sécurité envoyée par la mairie à l’accueil de jour comme à la crèche.
À Calais la politique n’est pas une option. À tous les échelons, l’administration met le travail des associations en échec : menace de fermeture de l’accueil de jour du Secours Catholique – le seul de Calais, arrêtés anti-distribution gratuite de nourriture et de boisson dans la ville, démantèlement quotidien des camps et confiscation des affaires des exilés et de leurs tentes. Je prends conscience de l’ampleur de l’action de l’État contre les étrangers, qui vise à les rendre invisibles et à les nier dans leur humanité.
Je découvre en même temps la persévérance ardente de nombreux bénévoles, qui se mettent au service de leurs frères et soeurs, et ne se laissent pas décourager par l’ampleur de la tâche et le cynisme de leurs adversaires politiques. Dans l’équipe de bénévoles du secours catholique, beaucoup sont retraités, beaucoup viennent de milieux populaires, il y a aussi d’anciens exilés. Je découvre aussi leur créativité au service du bien commun. On évoque la possibilité de tenir des banquets avec des chefs cuisiniers dans Calais pour contester les arrêtés anti-distribution. On annonce la venue de l’évêque d’Arras Mgr Olivier Leborgne et de la présidente du Secours Catholique, Véronique Fayet, pour interpeller l’État et demander l’ouverture de lieux d’hébergement et d’accueil et la fin des politiques d’expulsions. On parle de l’étude à venir pilotée par la plateforme des soutiens aux migrants, qui fédère toutes les associations d’aide aux migrants du littoral franco-britannique : réaliser une nouvelle étude pour actualiser celle de 2016, et comprendre les difficultés des exilés, ce qui les a amenés là et ce dont ils ont besoin. Une deuxième étude fera un bilan des politiques publiques avant les législatives et présidentielles de 2022 pour influer sur la campagne et formuler des propositions.

L’après-midi, près de 400 personnes viennent à l’accueil de jour, pour prendre un café, jouer au foot ou au ping-pong, recharger son téléphone, faire sa lessive dans les lavabos, se faire tirer le portrait par une dessinatrice, discuter. Quelques heures volées à un quotidien de soucis et de survie. Arthur qui cherche à créer une école pour les exilés à Calais vient donner un cours d’anglais. Dans un coin de l’immense salle, une dizaine de gars sont massés autour de lui, les visages attentifs et réjouis.
Je suis frappée par le public : majoritairement jeune, exclusivement masculin. Il y a quelque chose d’infiniment pesant dans la combinaison de leur force vitale et de leur désœuvrement. À 16h je suis sonnée par ce tourbillon, et je m’éclipse pour aller voir la mer.

Le samedi Arthur me fait visiter l’auberge des migrants. Un immense hangar où plusieurs associations travaillent conjointement pour préparer des repas à distribuer – une cuisine de collectivité y est installée –, distribuer des vêtements et des tentes, fournir aux exilés de quoi se chauffer. On discute quelques instants avec des jeunes qui se relaient pour fendre des bûches venues d’Allemagne pour en faire des sacs de 7 kg à livrer dans les camps, beaucoup d’entre eux sont anglais, comme de nombreux bénévoles à Calais. Au-dessus de l’atelier bois, un petit écriteau donne du coeur à l’ouvrage : Welcome to the good side of history.

Le soir je visite la maison Maria Skobtsova, fondée par des Catholic Workers à Calais. Je suis accueillie par deux jeunes bénévoles, Marie et Brandon, qui vivent là avec trois familles. La maison a vocation à accueillir les personnes parmi les plus vulnérables, qui leur sont envoyées par d’autres associations : des familles, des femmes seules, des personnes malades ou handicapées. Chacun fait la cuisine à tour de rôle, le menu est iranien ce soir là. Après une bénédiction du repas, les discussions s’animent en plusieurs langues, on se sent vraiment dans un foyer. À l’étage, une femme enceinte se repose. D’un instant à l’autre elle peut avoir besoin d’être conduite à la maternité. Après le diner nous partageons un temps de prière avec Brendon et Marie, dans une partie du salon qui fait office de coin prière. Quand le rideau est tiré, c’est le signal qu’il faut se faire discret. Chacun peut se joindre à la prière qui a lieu chaque soir et matin, et souvent les uns et les autres prient côte à côte, selon leur langue et leur foi. Dans la maison devenue silencieuse, sous les icônes de Jésus et son ami, et de Marie Skobtsova (une sainte orthodoxe audacieuse qui suscite ma curiosité), nous prions pour que toute la maison puisse accueillir la vie du bébé à naître, déjà appelé Timothée. C’est le début du Carême, et nous ouvrons la Bible pour tomber sur le livre d’Isaïe : N’est-ce pas plutôt ceci, le jeûne que je préfère : défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug; renvoyer libres les opprimés, et briser tous les jougs ? N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé, héberger chez toi les pauvres sans abri, si tu vois un homme nu, le vêtir, ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair ?

Je repars de Calais bousculée. Je n’ai pas vu de camps, mais le tunnel au loin, et le port. Je n’ai pas vu les camps : on veut les rendre invisibles, mais ils sont présents partout à Calais, dans les discussions, dans les traits fatigués des exilés que l’on croise avec leurs affaires dans la ville, dans la pesanteur de cet après-midi à l’accueil de jour.
Je me demande de quoi Calais est vraiment la frontière. Je me dis aussi que pour moi, femme blanche et de classe moyenne, il n’y a pas de frontière. Les frontières sont pour les étrangers, mais surtout pour les pauvres. Plus une personne étrangère est riche, moins elle est étrangère. Je me demande si j’ai envie d’habiter le monde duquel Calais est la frontière. Ce monde où de l’autre côté se tiennent ces personnes qu’on appelle migrants – illégaux ou légaux – parce qu’on les a exclus.

Quelques jours après être rentrée à Paris, je reçois un courrier de Philippe, qui m’annonce qu’ils ont reçu un arrêté de fermeture administrative pour la crèche – le centre d’hébergement ouvert par le Secours Catholique, et ces quelques mots « C’est la lutte finale ». Je pense aussi à la lettre de Paul aux Corinthiens : « Voici maintenant le temps favorable, voici maintenant le jour du salut. »

Guérir pour quoi ?

Guérir pour quoi ?

Par Foucauld. Février 2021.

Toute guérison, parce qu’elle sauve du péril de la mort, met en jeu la question du sens de la vie. N’est-ce pas cette question – et les réponses qu’elle pourrait susciter – qui échappe à notre société frappée par la pandémie ?

Quand nous guérissons, c’est le plus souvent grâce à l’intervention bienfaitrice d’un médecin et à l’assistance prodiguée par l’entourage. La vie guérie, le corps remis d’aplomb, est une vie soignée, c’est-à-dire dont on a pris soin. La vie amoindrie qui reprend possession d’elle-même rencontre inévitablement cette question : à quoi vais-je consacrer mes forces retrouvées ? Toute personne ayant été malade connaît cette exaltante impression de renaissance accompagnant la guérison. A la conscience redécouverte de la mortalité – expérience de pensée offerte à tout malade – succède le sentiment de la vitalité retrouvée. En les sauvant, on donne donc aux vies l’occasion de penser la question de la dépense de leur énergie vitale. Guérie par d’autres qu’elle, toute vie rétablie se demande pour quoi elle veut vivre, à quoi elle désire se consacrer.

Plus la crise actuelle du Covid dure, plus risquent d’apparaître des exaspérations et des clivages mortifères : jeunes contre vieux, personnes impatientes de reprendre le cours de leur existence contre personnes à la santé vulnérable et partisans d’une prudence sanitaire maximum… Éprouvante pour tous, la situation vécue depuis bientôt un an a des conséquences extrêmement diverses : dramatiques et catastrophiques pour certains, gênantes et angoissantes pour d’autres. Ni les discours faisant de la santé le bien suprême sans être capable de le justifier, ni la criminalisation du non-respect des règles sanitaires, ni les moyens importants mis en œuvre pour sauver des vies ne suffisent à donner sens à nos choix éthiques et politiques. S’en contenter nous expose forcément à l’utilitarisme, qui commande de ne pas sacrifier le bien du plus grand nombre à celui du plus petit. 

Dès lors, il importe de voir au-delà de la vie menacée, mise en péril par la maladie, pour penser la vie sauvée de la maladie ou simplement épargnée par celle-ci. Les discours de prévention et les dispositifs de protection sont sans doute nécessaires mais insuffisants. Dans notre société, soigner le corps malade, tout faire pour qu’il guérisse, est un impératif pratique et moral. Cela est heureux. Il serait donc insensé de vouloir conditionner le soin au projet de vie souhaité par le malade.  Rien n’empêche cependant de puiser aux sources de notre culture afin de penser le sens de cette vie dont nous nous efforçons de maximiser la durée. Les Évangiles sont riches de scènes où le Christ côtoie et échange avec des malades. Dans l’Évangile selon Marc, au chapitre 1, il guérit la belle-mère de Simon, l’un de ses disciples. Voici ce que nous dit le texte : « Jésus s’approcha, la saisit par la main et la fit lever. La fièvre la quitta, et elle les servait. » Au-delà de la guérison apparemment miraculeuse accomplie par le Christ, l’attitude de l’ancienne malade interpelle : en faisant du service et de la charité la finalité de sa santé retrouvée, elle témoigne que cela constitue à ses yeux la valeur suprême de l’existence. La portée d’un tel texte est universelle. Ni les malades, ni les femmes sont évidemment les seuls concernés ici. Le Christ nous révèle que la vie s’accomplit dans le don de soi, donc que la vie est en droit subordonnée à l’amour. Nous ne sommes pas face à une leçon de morale ; la vocation la plus profonde de l’homme est mise en lumière. Plus que vers la mort, la maladie et la guérison font donc signe vers la question de la valeur suprême de la vie. En ce point, nous sommes tous indistinctement convoqués, étant tous potentiellement malades et fatalement mortels. 

Cet article a initialement été publié sur le site du magazine d’actualité La Vie : https://www.lavie.fr/idees/covid-19-la-guerison-met-en-jeu-la-question-du-sens-de-la-vie-71270.php

Covid : Ne nous adaptons pas !

Covid : Ne nous adaptons pas !

Par Foucauld. Novembre 2020.

Je ne suis pas biologiste et je n’ai rien a priori contre la notion d’adaptation lorsqu’elle vise à décrire les phénomènes naturels. Je me crispe, en revanche, quand je la vois érigée en nouvel impératif moral universel : « Adaptons-nous au confinement » ; « Adaptons-nous au masque » ; « Adaptons-nous aux gestes barrières »… Pourquoi assiste-t-on à cet usage de l’idée d’adaptation ? Quels dangers cela fait-il apparaître ?

Une hypothèse en guise de réponse à la première question : en parlant d’« adaptation » (plutôt que d’obéissance aux mesures ou d’acceptation des ordres, par exemple), on veut faire de la crise sanitaire et de sa gestion par les États un problème d’ordre naturel et non une question historique et politique. « La nature nous joue un vilain tour, nous n’avons pas le choix, il faut agir comme nous agissons », voulons-nous penser. Cette naturalisation de la crise peut engendrer la neutralisation du débat public. Cette dernière, certes loin d’être totale, a des effets vigoureux : beaucoup n’osent plus émettre certains doutes ou questionnements, intimidés par le fléau que la société affronte et les énormes moyens qu’elle mobilise.

Finalement, en parlant d’adaptation, on atténue un petit peu l’humiliation d’avoir à subir un mode de vie amputé. Autant affronter la fatalité donne une bonne image de soi-même, autant il est désagréable de se sentir comme un pion sur l’échiquier de l’Histoire… Il serait à mon avis exagéré de voir dans ce triomphe du vocabulaire de l’adaptation le signe d’un pouvoir manipulateur. Je crois plutôt que cela met en lumière le fait que nous sommes collectivement portés – et bien sûr à des degrés et avec des effets très variables sur les personnes – à naturaliser la crise que nous traversons. Dans ce processus, les discours et actions de l’État sont autant les déclencheurs que les relais de notre propre attitude. Cela ne signifie pas que, parmi les conséquences choquantes de la crise, il n’y ait la consolidation des positions de puissance, notamment économiques, et l’extension d’une logique sécuritaire déjà bien ancrée. Ce sont ces conséquences qui nourrissent les haines sociales aussi bien que les désirs sincères et légitimes de transformation sociale.

Abordons notre seconde question : quels dangers la diffusion de l’impératif d’adaptation nous fait-il encourir ? J’en décèle deux principaux. Le premier est que nous le prenions comme un prétexte à l’abandon pur et simple de la création de fraternité. Cette tendance est d’autant plus menaçante que la société moderne est déjà polarisée par l’économie et par la sphère du foyer, deux domaines de l’existence humaine que les Grecs de l’Antiquité jugeaient insuffisantes à procurer une « vie bonne », parce qu’exclues de la participation à la décision politique. Sur ce point, le mode de vie amputé que nous subissons actuellement est comme l’élargissement paroxystique d’une réalité déjà largement présente avant la crise.

L’autre risque est que l’exigence d’adaptation, couplée à l’usure psychologique découlant de la situation et au désespoir politique émanant de notre incapacité à réformer nos structures de vie collective, tuent toute velléité de révolte devant l’état des choses. L’adaptation pratique masque alors une acceptation éthique – celle de l’injustice, par exemple. La conscience se fait plus végétative, une espèce d’apathie l’enrobe, que l’on compense médiocrement par un besoin accru de « sensations » fortes et violentes (car l’apathie spirituelle peut bien se conjuguer avec la pulsion corporelle !). Ce risque ne doit pas pour autant nous conduire à rejeter toutes les lois sanitaires en vigueur. La critique de l’impératif de l’adaptation ne conduit pas forcément à la désobéissance.

À l’état d’incertitude sur la conduite à adopter qui est le nôtre (du moins qui est le mien et, je crois, celui de nombreuses personnes), il serait bon de répondre par des actions qui contrecarrent les tendances à l’isolement, à l’enfoncement dans la misère pour certains, au désespoir. L’imaginaire de l’adaptation est proche de celui de la passivité devant l’arbitraire naturel. Dans son sillon se trouve l’esprit de renoncement : ne nous adaptons pas !

Cet article a initialement été publié sur le site du magazine d’actualité La Vie : https://www.lavie.fr/idees/debats/face-au-covid-19-ne-nous-adaptons-pas-68617.php

Prolongements : quelques réflexions à partir de la gestion de la crise sanitaire

1. Sur les motifs de l’action de l’Etat

Peut-être suis-je naïf mais je pense que l’intention principale du pouvoir politique, en nous imposant les mesures actuelles (confinement, couvre-feu, protocoles sanitaires etc), est bien de « protéger les plus faibles » et de « sauver des vies ». 

En première analyse, cela est rassurant car cela montre que notre société est moins entièrement acquise au capitalisme libéral que nous le pensions. Très rapidement, cependant, ce point de vue demande à être nuancé, et cela pour plusieurs raisons. Premièrement : une intention, même louable, peut avoir des effets désastreux. C’est ce qu’on observe en constatant que les mesures en vigueur ont aussi un coût en termes de vies humaines, certes moins visibles que celles décomptées chaque jour dans le cadre du Covid-19. Qu’on pense par exemple à l’augmentation des souffrances psychiques. Deuxièmement : sans basculer dans la pensée du soupçon, on peut raisonnablement concevoir que les choix politiques sont influencés par l’importance électorale de la partie la plus âgée de la population. Des fuites provenant des ministères et relayées dans divers articles ces derniers jours le laissent du moins penser. Troisièmement : dans l’ombre d’une intention louable peuvent se déployer des objectifs beaucoup plus dangereux et moins avouables. C’est ici que les réflexions du philosophe italien Giorgio Agamben me semblent pertinentes. Il montre que nous vivons, dans les pays d’Europe occidentale, une banalisation de « l’Etat d’exception » qui permet au pouvoir exécutif, notamment au nom de l’impératif de sécurité, de prendre des mesures contraires aux libertés dont nous affirmons être les champions. 

2. Sur l’attitude française devant l’action de « l’Etat-providence »

Je suis frappé – et ce n’est pas la première fois – devant le paradoxe qui est le nôtre en tant que peuple : prompts à accuser l’Etat d’inefficacité, nous ne cessons pourtant de réclamer son intervention. Notre critique à son égard ne vise que rarement sa légitimité, elle se limite à décrier ses méthodes d’exécution. Nous sommes partagés entre un tempérament anarchisant et un comportement légaliste, entre l’impression désagréable « d’être pris pour des moutons » et « infantilisés » et une sorte de mystique institutionnelle qui nous conduit en fin de compte à nous montrer dociles et obéissants. Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet sur l’écart frappant entre les faits et la représentation « frondeuse » que l’on se fait de nous-mêmes. 

Je n’ai pas la prétention de donner la clé de ce mystère qui est sans doute situé à la croisée de nombreux domaines : historique, politique, moral voire théologique (sur ce dernier point : car notre conception de « Dieu » a certainement influencé, en France, nos exigences et nos attentes envers l’Etat, ce qu’indique l’expression même « d’Etat-providence). Dans tous les cas, il me paraît difficilement contestable d’affirmer que cette crise sanitaire montre à quel point notre étatisme séculaire est intériorisé, comment il habite les fibres de notre conscience politique et sociale, comment il façonne même notre définition même de la liberté… 

Quel objet étrange que l’Etat en France ! Outil de domestication des identités particulières, instrument de normalisation des conduites, moyen de domination juridique et économique. Mais aussi : dépositaire, par les institutions qu’il organise, de finalités de bien commun (école, santé…) auxquelles nous sommes logiquement attachés. Cela explique qu’en France la critique de l’Etat est promptement soupçonnée d’accointance avec le libéralisme inégalitaire. En tant qu’esprit républicain, un Français a dans son esprit l’équation suivante : Etat = République = Lumières = Raison = Droits de l’Homme = Universalisme = Droits sociaux. En tant que citoyen concerné par l’organisation de la société et avide de liberté et de justice, il sent bien ce que cette équation a de simplificateur et de mensonger et qu’il faudrait, à la fois pour se rendre réellement acteur de la vie collective et pour se donner la chance de réaliser véritablement les idéaux démocratiques de liberté et de justice, revisiter de fond en comble nos attentes et les prérogatives de l’Etat. 

3. Sur la question de la mort

Nos sociétés sont démographiquement vieillissantes et moralement habitées par l’idéal de la maximisation de la vie biologique. Cela conduit fatalement à un engorgement des systèmes de santé, même en France où l’hôpital public est particulièrement réputé. Certes, il pourrait être mieux doté, mais même en augmentant ses moyens je pense qu’on se heurterait, à un moment donné, à cette difficulté. Les discours, assez nombreux actuellement, soulignant que nous devons retrouver une sagesse et une acception devant la mort m’intéressent mais me mettent en même temps mal à l’aise. Peut-être parce que je sens que tout en étant porteurs d’une vérité, ils peuvent être facilement utilisés pour justifier des politiques publiques injustes. Nous savons déjà que nous ne sommes pas à égalité devant la mort. La mort ne dépend pas seulement de facteurs biologiques comme on se plaît souvent à le dire, elle est un phénomène éminemment social déterminé par des paramètres modifiables politiquement (conditions de travail et de logement, habitudes de consommation etc) Dès lors le défi est le suivant : redonner de la place à une approche spirituelle de la mort, renouveler notre conscience de la mort, tout en se gardant d’évacuer de celle-ci la dimension tragique et la dimension sociale.