Wakary : « J’ai la petite grignotte. Tchak tchak. Ça fait du bien. »

Wakary : « J’ai la petite grignotte. Tchak tchak. Ça fait du bien. »

Le confinement ? Je dors je mange. 

Depuis le premier jour, je suis chez moi, j’ai ma petite chambre. On a aussi une salle dans le foyer et une terrasse. Je sors parfois pour prendre le soleil sur la terrasse. On peut discuter avec les voisins, quand ils viennent. On discute pas trop : « Bonjour, bonjour… Y’a ça, y’a ça… Je vais aller là bas… Y’a ça là-bas… » Mais il faut laisser un mètre de distance et se laver les mains. Quand tu sors aussi il faut nettoyer les mains. Ce qui m’inquiète c’est les gens qui rentrent dans l’immeuble par la grande porte, les gens peuvent ramener le virus, chaque fois j’y pense. Si je sors, quand je rentre chaque fois je lave les mains sinon ça va pas.
Le confinement c’est un isolement, mais il faut faire on n’a pas le choix. Le truc il peut passer après on va ressortir. 

Par rapport à mon travail je pense que les patrons doivent faire le chômage partiel, normalement ils doivent le faire. Depuis qu’on est arrêtés j’ai pas le contact avec eux. J’attends qu’ils me paient le 10 avril, si ils le font pas je prendrais le contact avec eux. Je suis inquiet un peu.

Je fais tout, les pompes, je cours, je fais le karaté aussi. Ce qui est bien c’est que je peux aller au canal de l’Ourcq. Je vois des gens qui ont jamais fait du sport dans leur vie, et ça c’est bien.

Dans ma journée je fais beaucoup de choses. Le matin je sors, je fais beaucoup de sport. Je fais tout, les pompes, je cours, je fais le karaté aussi. Ce qui est bien c’est que je peux aller au canal de l’Ourcq. Je vois des gens qui ont jamais fait du sport dans leur vie, et ça c’est bien. Je vois comment ils courent, on voit qu’ils n’ont jamais fait de sport. Je les regarde et parfois je rigole. Une fois je faisais le karaté et il y en a un qui essayait de faire aussi, je lui ai dit : « tu vas te casser la gueule ».

Après le sport je rentre, je regarde la télé, je lis un peu, j’essaie d’écrire un peu pour me rappeler. J’ai jamais été à l’école et avec le travail j’avais plus le temps d’aller en cours. Donc je profite de me souvenir des verbes pour écrire, pour que je puisse apprendre. Mais parfois j’ai pas le moral d’apprendre tout seul. Je prends mes cahiers, le livre, je sors dans la grande salle et j’ai pas le courage de les ouvrir. C’est un peu pareil tous les jours. Je prends le bouquin, parfois je lis trois phrases et après j’ai plus le moral je laisser tomber. Je vais sur mon téléphone passer le temps et regarder les vidéos rigolotes, ou je regarde des films, ou BFM TV.
Quand je lis c’est intéressant, surtout si je peux lire à quelqu’un, au téléphone. Là j’ai plus le courage de lire. C’est une histoire de taxi. C’est bien, ça me plait. Si j’avais les moyens, je ferais les cours de français tous les jours ce serait plus intéressant.

Je prends le bouquin, parfois je lis trois phrases et après j’ai plus le moral je laisser tomber.

Là je sors sur la terrasse pour applaudir. Tous les soirs je le fais. J’aime bien. Je sais que c’est important le travail qu’ils font, c’est vraiment bien. Nous, dans le 19e, on commence à applaudir cinq minutes avant. Les voisins se saluent sur les balcons, peut-être qu’ils ne se parlaient pas avant, ça peut créer du lien aussi. 

Ce qui est le plus difficile pour moi c’est que je n’ai pas l’habitude de rester. C’est dur de pas aller travailler. Et je peux pas dormir la journée. 
D’habitude je travaille dans le bâtiment, je suis coffreur-boiseur, dans le gros œuvre. J’aime bien, c’est un peu physique, mais je sais que quand on est jeune il faut travailler même si c’est dur. Je faisais beaucoup du bénévolat aussi. Avec la croix-rouge je fais les maraudes. Là on m’a appelé la semaine passée, ils vont commencer à faire dans la journée, je vais voir si je peux aller. C’est pour aller donner à manger pour les gens qui sont dans le besoin et discuter avec eux, si ils vont bien ou quoi. De faire ça le temps du confinement ça me ferait un peu de bien.

D’habitude je rentre tard le soir du travail, et je me lève tôt. Je travaille loin, je rentre à 18h-19h30 et je me lève à 5h. Il faut une heure et demi pour aller au travail, parfois même ça dépasse ça. Il faut prendre le train, le bus, et aller encore marcher. Le temps est trop serré j’ai pas le temps de sortir, sauf le week-end, je vais voir des amis ou mon frère. 
Mais là je dors pas plus. Si je dors à deux heures du matin je me lève à 6h, je peux pas dormir plus. Je suis habitué comme ça. Quand je me réveille je me sens mal, je reste sur mon lit. Je ne dors plus. Je m’ennuie, forcément. Ça fait mal. C’est pas facile. Tu peux rentrer chez toi tu sais pas quoi faire, et voilà. Après c’est compliqué.

D’habitude je travaille dans le bâtiment, je suis coffreur-boiseur, dans le gros œuvre. J’aime bien, c’est un peu physique, mais je sais que quand on est jeune il faut travailler même si c’est dur.

Ce que je pense c’est qu’il faut respecter le confinement, on voit le nombre de morts qui monte tous les jours, c’est catastrophe, c’est incroyable. C’est pas un truc rigolo, il faut apprendre à respecter les consignes. Au Mali il y a des malades aussi. Là-bas ça m’inquiète, car c’est pas la même chose qu’ici. Ici il y a des moyens pour soigner et des hôpitaux. Dans mon village il n’y a pas d’hôpital. Si ça arrive là-bas ça va être compliqué. Et les gens peuvent pas respecter les consignes. Dans les taxis et les supermarchés les gens se collent et sont obligés de sortir. Et là-bas tu peux pas rester et l’État va te payer, les gens ont besoin de sortir nourrir leur famille.

On a pas de solution pour l’instant et ça ça m’inquiète, et j’espère que ça va finir vite, mais dans la vie il faut être patient. Moi je veux que demain ils disent c’est terminé, tout le monde est dehors, tout le monde reprend le travail. La première chose que je veux faire c’est tac au travail, après le travail tac voir des amis. Et là je serais très heureux quoi.

Quand je vais au travail, à midi je bouffe beaucoup, et le soir quand je rentre je bouffe beaucoup. Là je peux faire toute la journée sans manger, jusqu’à 17 h. J’ai la petite grignotte. Tchak tchak. Ça fait du bien.
Le temps, ça vient, ça passe. Je rentre, je sors sur la terrasse, je prends la pomme, tac, je rentre, je sors, je prends le biscuit, je prends la banane, je mange. Rentrer, sortir, et tu n’as plus faim. Je sors pas les mains vides. Un peu la télé, un peu la grignotte, je passe le temps comme ça.
Et parfois le téléphone, forcément, avec ça c’est rassurant quand même !


Portrait réalisé par Camille Chevrillon 
Témoignage recueilli par Anne Waeles


DES VIES CONFINÉES

Une série de témoignages en temps de confinement

N’étant pas tous confinés à la même enseigne, nous avons voulu donner la parole à plusieurs amis du Dorothy, des personnes de l’équipe, des habitués, pour qu’ils nous racontent ce qu’ils vivent, et nous partagent leur regard sur cette crise. Chaque témoignage est accompagné d’un portrait réalisé par un artiste du Dorothy

Seibane : « Je n’ai jamais été puni comme ça. »

Seibane : « Je n’ai jamais été puni comme ça. »

Je n’ai jamais été puni de ma vie comme ça. C’est très dur. On n’a pas le choix. Plus de deux jours chez moi sans sortir, je n’ai jamais fait ça.

On vit dans une petite chambre, avec mon père et mon frère, c’est comme une cellule. Trois personnes pour 6 m2. Il y a un seul lit, pour mon père. Au coucher on met les matelas avec mon frère et on dort par terre. Il y a aussi une petite cuisine et une petite salle de bain. Malgré le confinement les gens viennent toujours chez nous.
Depuis le confinement je me lève pas le matin, je reste dans mon lit, même si je suis réveillé. Je me réveille vers midi souvent. Avant je me levais vers 6, 7h. Ensuite je cuisine, jusqu’à 15, 16h. On mange avec mon père (mais lui il mange à midi en général), mon frère et les gens qui viennent. La vaisselle, puis je monte au troisième voir mon cousin, on discute jusque 21h.

Depuis plusieurs jours je ne suis pas sorti du tout. Respecter le règlement, c’est différent de la peur. S’il y a un contrôle de police alors que j’ai pas les papiers… Je ne suis pas régularisé. C’est mon père qui fait les courses, alors que d’habitude c’est moi. Je peux prendre un peu l’air quelques minutes dans la cour, après je retourne dans ma cellule. On ne peut pas rester très longtemps sinon on dérange les immeubles autour.

Quand Macron a annoncé le confinement ça m’a pas étonné. Depuis que le corona est en France j’ai arrêté d’aller dans les lieux publics, en cours, à la mosquée… J’étais confiné avant que l’État s’engage. Les autres au foyer me calculaient pas, ils disaient que j’avais peur. Quand je sortais je respectais les consignes, ils disaient que j’avais peur. Ils ont pas compris. C’était de faire ce qu’on nous a demandé aussi, se protéger soi et autrui !

On vit dans une petite chambre, avec mon père et mon frère, c’est comme une cellule. Trois personnes pour 6 m2.

Après le confinement j’espère qu’on va faire une grande fête. Ça fait longtemps qu’on n’a pas fêté, depuis l’anniversaire d’Anne. Ce qui me manque le plus c’est la liberté. Avant je volais ! J’allais où je voulais. Je marchais beaucoup. Je ne prends presque jamais les transports parce que j’aime marcher… Je peux faire jusqu’à deux heures de marche pour aller quelque part, si je ne suis pas pressé.
Ça me manque d’aller voir mes amis, discuter, faire la fête, danser. Tu ne peux pas danser si tu dois rester à 2 mètres d’écart ! Si on n’est pas confiné on ne peut pas savoir ce qu’est la liberté. Une autre chose que je ne peux plus faire, c’est appeler ma mère car j’ai pas le crédit. Le Dorothy me manque aussi, les amis, là-bas tu peux voir toujours des nouvelles personnes, le lapin aussi me manque.

Je m’ennuie pas, pas forcément. Si y’avait pas la maladie, c’est une expérience positive car je n’ai jamais vu de ma vie Paris si vide comme ça. Déjà avant je ne travaillais pas, c’était juste voir les amis, cuisiner, faire les courses, aller voir la famille… À part la cuisine je n’ai plus besoin de faire tout ça. Je suis plus indépendant ! Je peux dormir plus comme ça… On rigole.
L’ambiance au foyer n’a pas changé. Mais la grande inquiétude c’est de ne pas travailler. Une personne sur dix continue à travailler : ceux qui font les poubelles et les ménages. Les autres ils ne travaillent plus, ils travaillaient dans le bâtiment, dans les travaux publics. Il y en a qui pensent que le corona c’est une invention. Et on débat. On parle parfois de la maladie, de l’actualité, on discute des choses qu’on ne peut plus faire, on raconte ce qui se passe dehors quand quelqu’un sort, et ceux qui vont au travail racontent aussi ce qu’ils voient.

Depuis que le corona est en France j’ai arrêté d’aller dans les lieux publics, en cours, à la mosquée… J’étais confiné avant que l’État s’engage.

C’est bien quand on est tout seul, tu réfléchis beaucoup mais avec du monde tu peux pas réfléchir comme quelqu’un qui est seul. Chez nous il n’y a jamais de silence, c’est le tabou !!! Il y a tout le temps des gens qui parlent : les gens qui viennent parler avec mon père, moi je parle avec mon frère, ou c’est le téléphone.

En ce moment c’est le marché des écrivains et des artistes, tout le monde écrit ses pensées, ses inspirations. Les écrivains et les artistes, ils ont toujours l’inspiration, tout les inspire, par exemple cette situation, si tu es écrivain, philosophe, ou encore artiste ça t’inspire, car tu vois comment les gens se comportent, comment ils font, comment tu dépends de beaucoup de choses. Tout ça est inspirant. Ils ont de la chance. Même si ils sont allongés, ils sont inspirés ! Je peux le faire aussi un peu mais il faut le décider. Je réfléchis un peu mais je peux pas aller plus loin… Je ne suis pas philosophe, encore moins artiste.

En ce moment c’est le marché des écrivains et des artistes, tout le monde écrit ses pensées, ses inspirations.

Les autres au foyer ils se moquent de moi, ils disent que je parle comme un philosophe. Je vois dans un contexte global, je vois plus loin. Je leur dis que je suis pas un philosophe mais ils disent que je parle comme un philosophe.
Ce que disent les philosophes, moi de mon côté ce que je dis, et ce qu’on dit avec les gens au foyer, c’est très différent. Chacun dit ce qu’il a dans sa petite tête, on peut faire trente minutes sur un seul débat. On regarde la tv : on entend des nouvelles, on est tout ouïe. Tout le monde parle du «connard-virus ». Les humoristes maliens aussi, ils font des blagues. Chacun dit ce qu’il pense. On est comme noyé dans l’eau, parce que chacun dit ses pensées, tu ne sais pas où tu te trouves…

Je suis inquiet pour moi, les proches, et les autres qui sont malades. Je prie pour eux même si je les connais pas. Il faut être solidaire. Ce que je préfère c’est quand on applaudit les soignants, à 20h ! C’est une belle solidarité. Ça c’est vraiment beau ! Elle est belle la vie. Elle est difficile, mais elle est belle. Et toi, quand même, tu t’en sors bien avec le confinement !


Portrait réalisé par Jeanne de Guillebon
Témoignage recueilli par Anne Waeles


Des vies confinées

Une série de témoignages en temps de confinement

N’étant pas tous confinés à la même enseigne, nous avons voulu donner la parole à plusieurs amis du Dorothy, des personnes de l’équipe, des habitués, pour qu’ils nous racontent ce qu’ils vivent, et nous partagent leur regard sur cette crise. Chaque témoignage est accompagné d’un portrait réalisé par un artiste du Dorothy

L’enracinement

Quelques réflexions sur un terme à la mode. Par Foucauld Giuliani.

Le terme d’enracinement a la cote, notamment parmi les chrétiens.  On place dans ce mot des vertus magiques, on y associe le pouvoir presque miraculeux de nous réconcilier avec nous-mêmes, avec les autres et avec le monde. 

Ce mot fait écho au désir d’un mode de vie authentique et bon où le temps cesserait de nous « manquer », où la vie cesserait de s’apparenter à une course jalonnée de gestes éphémères et oubliés à peine commis, où les autres deviendraient les alliés d’un approfondissement de notre être. Approfondissement de notre être, c’est-à-dire aiguisement de notre conscience, augmentation de notre connaissance, perfectionnement de notre relation aux autres.

L’enracinement est une idée sans doute juste dans son principe mais qui si elle est imaginée plus qu’expérimentée peut déboucher sur son contraire, se renverser sur elle-même et perdre tout son potentiel révolutionnaire. Quel sens donner au concept d’enracinement ? Comment décrire les besoins humains qu’il traduit ? Comment se mettre en situation de le vivre ?

Le succès du terme traduit en creux l’affaiblissement du grand récit de la mobilité heureuse pour tous promu par la mondialisation. Comme tout processus historique de grande ampleur, la mondialisation a besoin de récits qui lui rallient les imaginaires et les désirs des individus. De ces récits, elle tire sa force et la légitimité d’être et de se poursuivre. La mondialisation s’appuie, par exemple, sur des représentations publicitaires mettant en scène le rêve du déplacement ultrarapide et du dépaysement facile. Elle assimile ces velléités de mouvement à des valeurs positives (ouverture d’esprit, curiosité) et en étend l’empire sur les esprits. Cependant, le rêve de se déplacer partout, à tout moment, a aujourd’hui du plomb dans l’aile. Premièrement, il est évident que seuls les plus riches sont en situation concrète de bénéficier du principe de libre circulation. Pour les autres, ce qui est au goût du jour, c’est la consolidation des frontières et l’érection de murs. La libre circulation n’est certainement pas une norme juridique universelle mais la marque d’une domination économique et politique. Deuxièmement, le rêve affiché d’un monde où chacun pourrait se déplacer à sa guise est en contradiction flagrante avec les exigences de l’impératif écologique. On se trouve donc devant un rêve intenable pratiquement. Troisièmement, l’identification de la libre circulation aux quatre coins du monde au bonheur est de moins en moins crédible. Le visionnage de quelques publicités touristiques persuade facilement que sous les louanges du dépaysement gît l’expérience décevante du divertissement folklorique effectué pour se changer les idées noires. Le récit de la mobilité comme mode de vie conduisant au bonheur est certes considérablement affaibli mais demeure solidement implanté dans les esprits.

Répondrons-nous à ce récit de l’hypermobilité heureuse par un autre récit de pacotille ? Certains s’y emploient avec application, recyclant et actualisant les vieux clichés de l’extrême droite. Dans leurs bouches, « l’enracinement » est pensé comme l’acte de reprendre en charge un patrimoine culturel et historique fantasmé comme pouvant faire office de barrage aux tendances individualisantes de l’hypermodernité. Il s’agirait alors de forger un projet civilisationnel français, assis sur le sentiment de la fierté nationale et sur la conscience de la grandeur de l’histoire du pays. A nos yeux de croyants en Dieu, une telle attitude est grevée dès l’origine par l’idolâtrie du temporel et par le sacrifice de la vérité sur l’autel de la volonté de puissance et de la raison d’Etat. Dès lors : quelle autre conception de l’enracinement développer ? 

Le mot enracinement renvoie au registre du végétal. Or, l’homme ne peut pas être enraciné à la manière d’un arbre pour la raison simple que sa terre n’est pas la nature mais une patrie céleste qui, si elle se laisse pressentir et expérimenter ici-bas, n’en demeure pas moins insaisissable et inconnaissable dans sa totalité. L’apatridie n’est pas seulement une condition juridique, c’est aussi une condition existentielle valable universellement. L’idée d’enracinement est porteuse du risque de la naturalisation d’une condition originellement surnaturelle, elle peut même conduire à la sacralisation d’une condition historiquement déchue de l’état de grâce. Ce double écueil est à déceler. Il s’agit de se maintenir coûte que coûte dans « la nostalgie du pays qu’on ignore » (Baudelaire), ce qui n’équivaut pas à se complaire dans une vie désespérée mais à s’ouvrir à l’absolu. 

Notre vie métaphysiquement déracinée se joue dans le double cadre d’une histoire-errance (car la foi ne nous emplit pas continuellement de fond en comble) et d’une histoire-pèlerinage (car la foi nous fait voir un chemin de vie particulier où l’isolement n’existe plus). Nous errons, apatrides, mais nous pélerinons, croyants, vers une patrie dont la promesse nous pousse à tenter de vivre de la charité de Dieu. Il ne s’agit pas de vivre comme si nous étions au paradis et comme si nous étions des anges mais de vivre de l’amour qui seul prévaut aux yeux de Dieu. Toute vie humaine moins enracinée qu’en chemin vers son enracinement n’en reste pas moins hôte de l’espace du monde.  

Pour le chrétien, le concept d’enracinement est recevable s’il désigne l’élaboration d’espaces de vie (de la maison familiale à la paroisse en passant par des lieux plus polymorphes comme des cafés associatifs) où le soin apporté et les actes effectués donnent lieu à pratiquer collectivement l’Evangile. L’enracinement produit un lieu où des personnes s’impliquent fidèlement, dans la durée.  Dans la perspective chrétienne, c’est l’attitude de s’enraciner elle-même qui accouche du lieu. On ne s’enracine pas dans un passé, dans un pays ou même dans une histoire car le lieu d’enracinement ne préexiste pas à l’acte même de s’enraciner. Il existe toujours le risque de fétichiser des réalités (la nation est un exemple) en les pensant comme étant en elles-mêmes propres à l’enracinement. Céder à ce risque, c’est évacuer le fait que l’enracinement est une opération créatrice, exigeante et qui nécessite l’inspiration collective, et dont les terrains ne sont jamais prédéfinis. Ce risque conduit à identifier l’enracinement à la dépossession de soi au nom de cultures collectives qui précéderaient et domineraient les personnes de toute leur prétendue grandeur. L’enracinement devient alors annihilation de la vie alors qu’il est, en son fond, occasion de vivre intensément. Dans ce cas, il se transforme en son contraire : il n’est plus jaillissement fécond de vie mais congélation morte du présent au nom du passé ; il n’est plus expérience de liberté mais répétition (forcément comique et artificielle) de l’histoire. Paradoxalement, ceux qui présentent l’enracinement comme un devoir générationnel et une simple démonstration d’estime envers le passé en sous-estiment les exigences et les difficultés car s’enraciner est un immense défi. Parler d’enracinement national n’a pas grand sens car on ne se représente pas bien à quels lieux réels cet acte renvoie. Il y a de grandes chances pour qu’un tel projet dégénère en narcissisme nationaliste. L’enracinement au sens chrétien est à créer et à recommencer continuellement. A travers lui est repris la tentative de réinsérer un peu d’Evangile dans le cours de l’histoire si aveuglément indifférente à lui. 

L’enracinement au sens chrétien se concrétise là où foi et charité se déploient et font preuve de créativité. Finalement, l’enracinement ainsi compris consiste à animer un point de l’espace en s’efforçant de vivre l’ensemble des conséquences pratiques de la foi. Un tel lieu est forcément hospitalier. L’autre (l’étranger, l’handicapé, le marginal) y est considéré comme un être doté de dignité et non pas comme une gêne nuisible. Les personnes enracinées sont tout les personnes actives dans un lieu tel que nous l’avons décrit, les personnes sans lesquelles ce lieu n’existerait pas. Agissant pour le faire vivre, elles n’ont jamais fini de l’édifier et de le façonner. Le lieu est continuellement en cours d’apparition, de création. Les personnes ne sont pas rivées au lieu comme à un piquet. Elles le fréquentent, elles le modèlent, elles y viennent, elles en repartent. Le Christ est le modèle même d’un enracinement permettant le mouvement pour l’accomplissement d’une très haute mission : trente ans de vie villageoise, de vie de labeur et de sociabilité galiléenne nourries précèdent trois ans de vie publique où il sillonne la Judée avec ses disciples. Il n’aura alors cesse de relier les corps, les esprits et les coeurs, provoquant sur son passage les mouvements de foule les plus passionnés et les plus contradictoires. L’un des effets de son voyage missionnaire aura été “d’enserrer le monde dans un réseau de charité”(Frédéric Ozanam). L’enracinement joue ici comme la prise d’élan nécessaire au considérable effort physique et spirituel que son apostolat implique.

L’enracinement n’est pas l’enfermement : s’engager à fond dans un lieu permet paradoxalement d’en sortir sans se perdre. Les alentours sont connus, reconnus, chéris ; les personnes qui y vivent ont souvent un nom, un visage, une histoire. Les nécessités s’offrent alors tout naturellement en matière à l’action. A l’idée si volontariste et si ego-centré – et, soulignons-le, si moderne – de projet se substitue l’irruption toujours neuve de l’événement : nous comprenons que la première tâche est de répondre à celui-ci, de faire preuve de suffisamment d’attention pour ne pas rater les demandes qui foisonnent autour de nous. Telle personne nous apparaît comme souffrant d’isolement, une autre en manque d’oeuvre collective, une dernière rongée par le sentiment infondé de sa nullité… Essayer de répondre à ces demandes suppose déjà de les avoir entendues. Le risque est alors de se sentir écrasé sous leur nombre et débordé par leur urgence. C’est ici que la richesse de l’action collective donne toute sa mesure. Dorothy Day développe cette idée à la fin de son autobiographie, La longue solitude “Nous ne pouvons aimer Dieu que si nous nous aimons les uns les autres, et pour nous aimer, il faut que nous nous connaissions à la fraction du pain. Nous ne sommes plus jamais seuls. Le ciel est un banquet même avec une croûte de pain, lorsqu’il y a des camarades. Nous avons tous connu la longue solitude et nous avons appris que le seul remède, la seule solution, c’est l’amour, et que l’amour vient avec la communauté.” Ne nions pas le défi que cela représente, ne jouons pas aux surhommes : oui, il arrive de se sentir dépassé, d’échouer, de blesser l’autre ; oui,  il arrive d’être fatigué, de vouloir rester terrer chez soi ; oui, il arrive de se sentir le coeur rempli de colère et de ne plus savoir comment procéder pour faire un peu de bien dans ce monde. Dorothy Day, encore : “A certains moments, (…) cela a été rude et terrible ; notre foi même en l’amour a été mise à l’épreuve du feu.” Toutes les détresses inhérentes à l’action, il importe de les partager les uns avec les autres et de les déposer devant le Christ, le Sauveur auquel va notre espérance et notre soif de salut. Sans Lui, nous nous affaissons et nous nous émiettons dans mille rages inutiles.

L’enracinement détruit l’anonymat dépolitisant propre au monde urbain contemporain. Il limite la tentation de basculer dans le nihilisme désespéré auquel nous destine le sentiment d’impuissance. L’enracinement est donc la première condition de construction de liens sociaux réels. Il est le meilleur antidote à l’emprisonnement en soi – l’esseulement – et à l’absence de vie commune – l’individualisme. Ce dernier n’est pas une tare morale mais une tendance inhérente aux sociétés où l’enracinement fait défaut. Nous pensons que le désir d’enracinement est particulièrement vif aujourd’hui dans les rangs de la jeunesse même si les moyens de le concrétiser font souvent défaut, et cela pour de multiples et bien compréhensibles raisons : contraintes économiques, injonctions morales contradictoires, harcèlement par les dispositifs technologiques.

On séjourne dans un lieu sans pour autant y épuiser tout son être et tout son temps. Le lieu déborde la présence de chacun. L’enracinement n’est pas l’installation. Leur point commun est l’ancrage dans un point précis du monde. Cependant, là où l’enracinement est ancrage en vue de la relation, de la rencontre et de l’ouverture, l’installation s’opère en vue du repli sur soi, du confort et de la solitude individuelle ou familiale. Elle n’est pas mauvaise en soi mais est porteuse de gros risques parce que les valeurs bourgeoises de nos sociétés la font rimer avec propriété individuelle et illusion d’autosuffisance. En cela, elle nous pousse presque mécaniquement à oublier la nécessaire sortie de soi enclenchée par la charité. Plus les craintes d’une apocalypse écologique et d’un conflit social aggravé augmentent, plus croît la tentation de s’isoler du reste de ses semblables et de vivre en îlot avec les siens, dans le décor rassurant et ouaté de ses biens. Attachement au proche, l’enracinement est une façon d’expérimenter sa finitude : ses exigences nous arrachent aux sphères périlleuses de l’imagination pour nouer avec le monde et les personnes un rapport vraiment réel. Nous n’imaginons plus notre vie, nous la saisissons dans sa rugosité. Il n’y a plus d’esquive possible, ce qui est là me sollicite, je ne peux plus le contourner ni l’oublier. L’enracinement purifie par la connaissance de soi-même qu’il apporte et par les rencontres non choisies qu’il met sur ma route. 

Il saute aux yeux que la perspective pratique de l’enracinement peut sembler fantasmatique ou impossible. Impossible elle l’est, comme tout ce que ce que nous dit le Christ si nous l’entendons comme une injonction morale et rationnelle. Car le Christ ne cesse de nous répéter que sans Dieu ce qu’il demande ne peut que rester lettre morte. Notre tâche spirituelle n’est donc pas de pratiquer l’Évangile séparément de Dieu – ce qui n’aurait aucun sens – mais de nous incorporer suffisamment à Dieu pour que l’Évangile soit enfin possible, libère sa puissance concrète. La foi au sens d’expérience de Dieu est donc la première grâce à demander, sans laquelle la volonté de pratiquer la charité débouche sur de redoutables affres psychologiques (sentiments de culpabilité, sentiments de nullité, révolte contre un Dieu jugé trop exigeant pour l’homme etc). Être enraciné ne signifie pas être parvenu à sa bonne place ou à sa place définitive. Nous ne sommes jamais arrivés ; le lieu n’est jamais achevé à la manière d’un cocon où le confort serait définitif. Être enraciné signifie travailler à réunir les conditions matérielles et spirituelles pour vivre, en un point de l’espace, l’appel évangélique. Un lieu au sens chrétien est un espace où l’homme se fait écoute de Dieu et récepteur de sa volonté. Le lieu est dès lors un point d’intersection entre Dieu et l’histoire. Que nous soyons inférieurs à cette tâche ne veut pas dire qu’il faille y renoncer comme à une chimère. L’enracinement traditionaliste est dangereux parce qu’il sacralise une histoire et une culture, choses toujours relatives et mélangées ; le déracinement capitaliste est condamné parce qu’il est une idolâtrie de la liberté et de la propriété qui aboutit à la destruction du monde ; seul l’enracinement au sens chrétien, foncièrement paradoxal, se présente comme un témoignage valant simultanément pour la vie et pour Dieu. Un lieu d’enracinement permet d’approcher notre condition humaine et ce qui s’y joue en tant qu’appel. 

A l’enracinement est souvent opposée l’idée que se limiter au “local” est inefficace du point de vue de l’histoire “globale” et de la marche du monde. Pourtant, l’implantation locale est la seule implantation possible qui ne soit pas abstraite. Elle n’est pas contradictoire avec l’idée d’un engagement ayant une signification universelle. Bien plutôt, elle est la condition inévitable d’une action vraiment universelle, c’est à dire d’une action qui refuse de faire fi des singularités et des différences. L’enracinement bien compris n’est pas enfermement communautaire mais approfondissement de la sensibilité et épreuve de l’esprit, il est une manière de vivre enfin réellement l’amour pour les hommes, dans la diversité des rencontres et des événements. On peut ici penser à l’oeuvre de Dorothy Day, théologienne et activiste américaine du XXe siècle. Ouvrant aux Etats-Unis des dizaines de “Houses of Hospitality” en faveur des pauvres, elle pensait que ce mode d’action répondait pleinement à l’exigence évangélique. Il n’en était pas une traduction partielle et tronquée. L’intention de Dorothy dépassait la sphère locale dans la mesure où les lieux d’hospitalité qu’elle créait servaient comme des espaces de ressourcement et d’inspiration où toute personne de bonne volonté pouvait puiser le désir de pratiquer l’Evangile. “Ne cherchez pas à être efficace, cherchez à être fidèle à la vérité” écrit Dorothy Day. Une telle parole nous rappelle le Christ lui-même : “Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice.” (Evangile selon Matthieu, 6, 33).


L’épreuve du voyage

Seibane, membre du Dorothy, nous raconte les raisons de son émigration vers l’Europe. Il a 26 ans et il est malien. Il est arrivé en France en 2016. Dans le précédent Manœuvre, il racontait les raisons de son départ vers l’Europe. Dans ce numéro, il raconte son voyage. Le troisième et dernier volet portera sur son arrivée à Paris et son regard sur la France.

On peut se rendre en Algérie de deux façons différentes : soit de façon régulière, en avion ; soit de façon clandestine, en car puis à pied. Beaucoup de personnes utilisent les deux options. Les clandestins rencontrent plus de souffrances que les réguliers. Généralement, les clandestins n’ont pas de problème jusqu’au Sahara. Là, les problèmes commencent. Ils peuvent tomber dans la main des malfaiteurs qui les rackettent. S’ils n’ont pas d’argent, les agresseurs peuvent se montrer très violents, parfois même les tuer. Les racketteurs exigent des personnes qu’elles appellent leurs familles et leur demandent de l’argent. Cela se déroule dans le Sahara malien. Les réguliers, ceux qui vont en Algérie par avion, courent moins de dangers mais il y a quand même des obstacles : par exemple à l’aéroport, à Alger, il y a des arnaqueurs africains qui mentent à leurs frères noirs pour leur soutirer de l’argent.

Moi, je faisais partie des voyageurs en avion. Quand je suis arrivé, j’ai vu que la vie allait être très dure. Loin de ma famille, j’ai dû me débrouiller pour survivre. Il faut travailler. Les Africains travaillent dans le bâtiment. Beaucoup de patrons ne paient pas leurs employés, ou ne les paient pas entièrement. Cela m’est arrivé. Dans ces cas-là, tu ne peux rien faire. Il y a aussi des patrons honnêtes. Les ouvriers sont éreintés par le travail. J’ai donc été ouvrier, je vivais avec mes collègues africains directement sur les chantiers. On se construisait des abris en bois ou en cartons. Je suis resté un an dans ces conditions à Alger. A Alger, il n’y a pas de foyer où peuvent dormir les travailleurs immigrés. Les rapports avec la population algérienne sont difficiles. On est catégorisé en tant que noirs. Il y a parfois de la violence. Par exemple, quand j’étais là-bas, un jeune homme malien a été tué dans la rue par des agresseurs qui voulaient lui voler de l’argent. Personne ne l’a aidé, on a dû nous occuper de lui, et on a organisé son enterrement puis on a renvoyé son corps au pays. Dans la rue, il arrive souvent que des adolescents te voient et te jettent des cailloux et te crient dessus. Dans les mosquées, on est souvent mis sur le côté même s’il y a aussi des gens gentils et accueillants. Donc, il y a beaucoup de racisme. On résiste parce que la première chose qu’on se dit quand on quitte le pays, c’est qu’il faut éviter tout problème et ne pas faire de bagarre. Cette leçon te reste dans le crâne. C’était une vie très dure mais il y avait aussi beaucoup de solidarité entre nous, j’ai beaucoup appris. Je me renseignais régulièrement pour savoir s’il était possible de partir en Europe. Il y a des réseaux de personnes qu’on te fait rencontrer, tu les paies et ils organisent ton départ. Tu dois attendre longtemps avant que ce départ devienne réalité.

Un jour, enfin, j’ai reçu l’information qui me disait de partir. On est parti au Maroc, on a escaladé des montagnes, ça a duré toute une nuit. On s’est arrêté dans une grotte à côté de laquelle il y avait une forêt. On attendait, on attendait… On a partagé le peu de nourriture qu’on avait. La nuit suivante, on a encore marché et au petit matin on est arrivé sur les bords de la mer Méditerranée. On nous a indiqué un endroit où il y avait un zodiac assez loin de la côte. On a dû le porter jusqu’à la mer et là on l’a gonflé. Il était en mauvais état. On n’avait pas peur, on était prêt à affronter la mort. Notre destin était peut-être d’être les cadavres de la mer. Au petit matin, on a pris la mer. Vers 13h, un gros poisson a sauté hors de l’eau et la personne qui tenait la boussole a eu tellement peur qu’elle a laissé tomber la boussole qui s’est cassée. C’était dramatique : sans boussole, on était désorienté, on était perdu. Pour ne pas s’égarer complètement, on a fait des tours en rond sur l’eau, le temps de débattre entre nous de la décision à prendre. Une dispute a éclaté entre la cinquantaine de personnes présentes sur le bateau. Certains voulaient revenir en arrière, d’autres poursuivre le voyage. L’essence diminuait, l’anxiété augmentait. J’ai pris la parole et j’ai dit que c’était fou de vouloir rentrer sur la côte vu ce qu’on avait déjà consommé en essence. On n’allait jamais réussir à revenir. On a donc continué. Vers la fin d’après-midi, on a vu un bateau de pêche au loin. On a essayé de les rejoindre mais sans succès. Cependant, quelque temps après un hélicoptère est passé au-dessus de nous. Il y avait une croix rouge dessus. Est-ce que c’est le bateau de pêche qui a appelé les sauveteurs ? Je ne sais pas. Ensuite, un bateau avec une croix rouge est venu et on est monté dans le bateau. On est arrivé en Espagne dans la nuit, on était soulagé ! On est resté deux jours dans les locaux de la Croix-Rouge puis ils nous ont laissés partir. J’ai acheté un billet de train pour partir en France. Je n’avais presque plus d’argent. J’avais traversé la frontière mais entre Narbonne et Perpignan j’ai été arrêté par les contrôleurs. Ils m’ont demandé mes papiers. Ils m’ont amené au poste de police. J’ai passé trois jours en garde à vue. Le troisième jour, la police m’a reconduit en Espagne. A peine étais-je avec la police espagnole, celle-ci m’a dit de partir et je suis allé prendre le train à Barcelone avec le reste de mes économies. Je voulais à tout prix gagner la France. 

Contraint à partir

Seibane, membre du Dorothy, nous raconte les raisons de son émigration vers l’Europe. Il a 26 ans et il est malien. Il est arrivé en France en 2016. Dans le prochain numéro de Manœuvre, il décrira son voyage et son arrivée en France.

La grande majorité des pays Africains souffre d’un appauvrissement général depuis la décolonisation survenue il y a soixante ans. Le continent importe plusieurs produits de première nécessité prolongeant les systèmes d’échanges coloniaux. Les produits locaux restent sous valorisés, étouffant
toutes les possibilités de développement d’une industrie locale. L’Afrique souffre d’autres maux : guerres ethniques, corruption, mauvaise gouvernance. La croissance économique de l’Afrique ne s’accompagne pas d’une réduction effective de la pauvreté. Elle ne génère pas suffisamment emplois durables pour les jeunes. Elle est marquée par une forte inégalité dans le partage des richesses au profit des entreprises multinationales et des élites politiques. Seule une minorité de la population en voit les effets positifs. Cette situation résulte d’une carence de politique économiques adéquates pour prendre à bras le corps ces sujets.

Aujourd’hui l’Afrique dispose d’atouts important et stratégiques comme l’abondance de main œuvre. L’Afrique concentre aujourd’hui 550 millions de personnes en âge de travailler et en 2050 ce chiffre devrait atteindre plus d’un milliard devant la Chine et l’Inde. Près de 70% des jeunes de moins de 25 ans sont sans emploi. Les jeunes qui représentent environ 60% des chômeurs sont désespérés par l’absence totale de perspectives et cela se traduit par l’émigration. Il y a aussi un problème avec la monnaie. Le Franc CFA n’est pas adapté au Mali et à l’Afrique. Il n’est pas dans notre intérêt et il ancre notre dépendance envers l’Europe.


Ainsi après la triste époque de la traite des Noirs, l’Océan Atlantique est devenu un nouveau cimetière pour de nombreux émigrants africains. Le silence coupable de migrants africains sur le drame épouvantable de la migration illégale est inacceptable et condamnable. Les migrants se
retrouvent à faire passer le bien-être et l’amélioration de la situation économique de la famille avant de penser à leur propre cause. En effet la population restée en Afrique considère l’Occident comme une manne financière, ce qui fait que les migrants sont régulièrement sollicités pour couvrir les dépenses quotidiennes de leurs familles. Certains ont des vies inhumaines et en dessous du seuil de pauvreté, afin de subvenir aux besoins de leur familles restées là-bas. Ceux qui ne réussissent pas et
qui veulent rester dignes sont souvent condamnés à rompre le contact. Il n’est surtout pas envisageable pour ces personnes de retourner au pays car revenir les mains vides, sans ressources financière représente une profonde honte. Dès lors, beaucoup d’Africains choisissent d’être malheureux en terre étrangère plutôt que de subir le mépris social au pays.

A l’âge de dix ans, j’avais un projet. Je voulais devenir un grand philosophe, mais le temps n’a pas voulu et les moyens m’ont manqué. Je suis né et j’ai grandi dans une campagne. Il y a beaucoup de campagnes au Mali où il n’y a pas de l’école. D’où je viens, les enfants ne sont malheureusement pas
suivis scolairement par les parents. Ils ne contrôlent pas leurs enfants pour voir s’ils travaillent bien à l’école ou pas. Pour eux, le plus important c’est que les enfants travaillent quand ils n’ont pas école. Il y avait des élèves qui s’en foutaient aussi, ils allaient à l’école comme tout le monde mais à l’école ils n’écoutaient ni le professeur ni ne cherchaient à comprendre les leçons et ne faisaient pas les exercices à la maison. Il y en avait aussi qui travaillaient très bien.

Moi, j’étais parmi ceux qui travaillaient bien à l’école et j’étais même le responsable de notre classe pendant quelques années. Je me souviens qu’une année, je voulais abandonner l’école : cette année- là, mon professeur est allé jusqu’à chez nous pour expliquer à mes parents d’essayer de me convaincre de continuer l’école. Après, mes parents ont essayé de me parler, de me faire comprendre et j’étais d’accord avec eux. J’ai recommencé mes études jusqu’à arriver au CP. Là, j’ai été obligé d’abandonner l’école pour deux raisons : d’abord, mes parents ne voulaient pas que je m’éloigne d’eux et du village. Or l’école était loin et pour la suivre il fallait que je parte. Ensuite, j’aurais eu besoin d’argent si j’avais continué l’école. Or, mes parents ne voulaient pas donné d’argent pour cela. Du coup, j’ai commencé à travailler : pendant l’hivernage (la saison des pluies), je
m’occupais des champs, après l’hivernage, je m’occupais des bêtes et de l’entretien de la maison. Mon grand frère m’aidait dans ces travaux. Puis, mon grand frère a quitté le Mali. Moi aussi, j’ai eu envie de partir à Bamako pour me former professionnellement. Le problème, c’est que pour cela
j’avais besoin de gagner de l’argent et l’argent est en Europe ! Donc, j’ai voulu aller en Europe. Je savais que ça allait être difficile et que le voyage était dangereux mais je n’avais pas le choix. C’est important de comprendre que si tu restes au pays, tu es pauvre et tu es moins bien vu que si tu pars,
on te considère comme un bon à rien et tu seras moins respecté dans la population. Tu resteras toujours un pauvre malheureux dans la communauté.