Je vis dans un bel appartement, ensoleillé, mais il faut faire des travaux. L’appartement est comme ça, débraillé, mon mari a mis la peinture n’importe comment, il n’a fait que les portes, en bleu. Je préfère blanc c’est joli ça fait grand les pièces. Il y a pas mal de travaux à faire. Le mur du couloir a pris un coup d’eau, je le supplie de faire les travaux…

Le confinement on essaie de supporter. Il y a deux pièces, quand mon mari et mon fils sont au salon je suis dans la chambre, pour m’évader la tête, les deux parlent pas beaucoup, je vais dans la chambre pour appeler des amis, parler, j’écoute la musique, Youtube.
J’ai commencé à travailler lundi dernier, je pars à 7h et je rentre à 13h, je fais à manger, après je regarde la télé et je prends mon cahier, j’ai plein de cahiers et des revues, et je copie beaucoup de lignes pour savoir mieux écrire car j’ai du mal à écrire.
J’ai beaucoup de famille ici, tantes, cousines, neveux, et même ma soeur… donc ils m’appellent pour avoir des nouvelles. « Ça va tata ? » et on s’appelle avec mon amie Rose aussi.

Le confinement c’est un bien d’un mal. Ça m’a permis de me poser un petit peu. Dans le temps j’étais très speed dans tout ce que je faisais, je ne me posais pas pour faire les choses correctement. Ça m’a permis de m’organiser, de rester en famille avec mes proches. Ça nous permet de parler de l’avenir, des projets de vie, et puis corriger aussi les fautes du passé entre nous. Ça nous permet de nous comprendre, de savoir ce qui ne plait pas à l’autre, de partager les corvées de la maison, les soucis, et les joies. Plein de bonnes choses. Et puis quelque part on s’inquiète pour l’avenir, ce qui nous attend quand on sera déconfiné. Si on va toujours avoir du travail. Mon fils et les jeunes de son âge, est-ce qu’ils vont continuer leur travail, est-ce qu’on va leur proposer autre chose à faire ?
Ce qui m’inquiète c’est que je suis la seule à travailler pour l’instant, mon fils ne ramène pas grand chose car les jeunes quand ils ont des sous ils dépensent. Je travaille à mi-temps à la clinique, je n’ai pas assez de revenus, l’appart est très cher et comme j’ai travaillé à plein temps et mon mari aussi, on n’a plus d’APL.

Dans le temps j’étais très speed dans tout ce que je faisais, je ne me posais pas pour faire les choses correctement. Je courrais n’importe comment. J’étais un peu éparpillée, j’étais pas posée.

Le confinement donne quelque part des soucis et ça permet aussi de réfléchir à plein de choses pour essayer de corriger ton passé, de faire des plans de vie. Avant je courrais à chaque fois qu’on m’appelait pour demander de l’aide, je courrais pour rendre service, je courrais n’importe comment. Même quand j’ai des choses à faire je laisse. J’étais un peu éparpillée, j’étais pas posée. Je perdais mon énergie inutilement et je faisais rien de bon dans ma vie. Je voulais rendre service à tout le monde mais je ne pensais pas à moi-même, même pas apprendre à écrire alors que aujourd’hui pendant le confinement je le fais tous les jours.
Mon mari me disait ça : tu n’as pas de programme fixe, tu es à gauche, tu es à droite… Je suis restée trois semaines sans bouger, j’ai beaucoup réfléchi. Ça fait trente ans que je suis en France et j’ai rien construit. À part que j’ai fait une formation pro pour être hospitalière à la clinique et que j’ai ce travail, je n’ai rien réalisé. À part une maison au village.
On dit toujours : il n’est jamais trop tard pour bien faire ! Je voudrais avoir un appart à Abidjan ça serait bon et puis c’est tout. Le reste vient avec le temps. Mais c’est pas en faisant mi-temps de travail. J’essaie de voir avec la cheffe de la clinique si elle peut me trouver un travail pour les après-midis. Ça me permettrait d’économiser pour avoir une vie normale parce que j’ai pas un rond, c’est pas bon de ne rien avoir sur son compte.
Mais je suis fatiguée aussi. Quand on prend de l’âge on n’a pas envie de trop se dépenser mais j’ai pas le choix car je peux pas compter sur mon mari. Je crois que c’est un gars qui n’aime pas travailler, il y a des gens qui aiment la facilité. Je sais pas comment il s’y prend. On croise les doigts pour qu’il trouve un travail que je puisse économiser un peu.

Je travaille à mi-temps à la clinique, je n’ai pas assez de revenus. J’ai pas un rond, c’est pas bon de ne rien avoir sur son compte.

Ce qui a changé c’est que je me concentre sur mes écritures, je prends le temps de me mettre au salon sur la table pour faire mes écritures et lire mes revues pour comprendre des choses que je ne faisais pas avant. Ça m’a permis de réfléchir aux déplacements inutiles que je faisais. J’ai pris la décision de me reposer, de manger tranquillement, de me faire un peu belle, prendre un peu soin de moi. Des bonnes choses que je faisais pas avant et qui me font plaisir, et des choses qui font plaisir à ma famille. Parfois je fais des galettes, des crêpes, des petits gâteaux au four pour le goûter, je regarde les feuilletons tranquilles l’après-midi, ça me permet de voir des choses, ça m’instruit, et parfois il y a des films qui me ressemblent, à la vie que je mène, et ça me fait du bien. Ça me permet aussi d’appeler plus ma famille, mes parents à Abidjan, de faire attention à eux. Je discute plus avec mon mari, avant je prenais pas le temps je m’emportais. Quand tu es calme tu peux discuter calmement. Quand tu es éparpillée tu t’énerves. Maintenant je suis à l’écoute de ma famille, de mon mari et de moi-même. Et le travail que j’ai repris je le fais calmement, bien, avant c’était à la volée.

La chose que je voudrais faire c’est d’acheter de beaux sous-vêtements et de prendre le temps de les choisir, j’aime aussi acheter des produits pour bien faire mes cheveux, mais c’est fermé. Sinon j’ai pas trop de loisirs, le cinéma, danser, aller voir des amis, tout ça je ne fais pas.
Quand je sors c’est au Dorothy le dimanche. Dans ma propre famille ils font des réunions mais quand tu viens il faut avoir plein d’argent sur soi, donc je reste chez moi. Une fois une dame qui joue parfois du piano au Dorothy (Sabine) nous a invitées à un concert avec Rose, on était aux anges. Après elle a lu des poèmes. On est partis voir ça c’était génial.

Parfois tellement on reste dedans ça pousse à m’énerver pour rien.

Par moment je m’ennuie je reste à la fenêtre, je regarde les gens qui passent en bas, parfois la télé, parfois je me couche, je dors pas mais je suis dans le lit. On attend le déconfinement comme le Messie. Parfois tellement on reste dedans ça pousse à m’énerver pour rien, comme mon mec il est calme, il parle pas beaucoup, il dit rien, il supporte ça mais moi j’ai l’habitude de speeder. Mais j’étais obligée de supporter donc ça m’a relaxée. Quand on m’a rappelée pour travailler je voulais plus, comme j’étais bien.

Le diable il faut le combattre tous les matins. Le matin, je prie d’abord pour que le diable me laisse tranquille. Lundi je ne voulais pas aller au travail je suis restée dans mon lit et quand je me suis levée j’ai mis à peine mes chaussures, je suis partie sans me laver et puis je n’avais pas pris ma carte Navigo. Donc j’ai pris le bus jusqu’à Bastille et j’ai terminé à pieds. Au retour j’ai croisé les flics à Bastille, je suis allée au devant tranquille car j’avais mon autorisation, j’aurais pu filer. Mais au moment de la montrer je n’avais pas mes papiers non plus ! 130€ ! Je me suis excusée auprès de mon Seigneur car je voulais pas aller au travail et j’ai eu ce problème. C’est une bénédiction d’avoir un travail et le matin je voulais pas aller, voilà ma punition. Parfois Dieu nous donne un cadeau et on s’amuse avec, voilà pour l’amende. Tout le monde est couché je me suis dit pourquoi je vais travailler ? Mais les autres c’est les autres, toi c’est toi, pourquoi tu penses aux autres Nath ?

Je me suis excusée auprès de mon Seigneur car je voulais pas aller au travail.

J’ai envie d’aller à Lourdes avec le groupe de l’église ou de faire un pèlerinage. De prier devant le sanctuaire. Et organiser des choses au Dorothy pour se retrouver, manger, parler. Et puis faire un peu de shopping pour acheter des petites bricoles parce que tout est ancien. Et vous inviter à la maison pour faire la connaissance de ma famille. De toute façon la maison ne va pas se faire maintenant, les travaux… C’est ce que j’aimerais faire, vous invitez, avec Rose et sa famille et puis on reste un peu entre nous…


Portrait réalisé par Carmen de Santiago
Témoignage recueilli par Anne Waeles


DES VIES CONFINÉES

Une série de témoignages en temps de confinement

N’étant pas tous confinés à la même enseigne, nous avons voulu donner la parole à plusieurs amis du Dorothy, des personnes de l’équipe, des habitués, pour qu’ils nous racontent ce qu’ils vivent, et nous partagent leur regard sur cette crise. Chaque témoignage est accompagné d’un portrait réalisé par un artiste du Dorothy