Je peux pas sortir, j’ai peur de sortir, à cause de ma situation personnelle, je suis sans-papiers, si je sors je ne veux pas croiser les policiers. Donc je reste chez moi. Quand je sors je ne fais pas l’attestation parce que je pense que ça va bien passer. Mais c’est pas tous les jours que je sors.

C’est la première fois que ça m’arrive de rester comme ça à la maison. C’est pour nous protéger de la maladie. Le gouvernement il a bien fait d’un côté. Mais les conditions chez moi c’est un peu dur. Je vis avec mon oncle et mon frère dans une même chambre. Mais on s’entend bien. Je ne suis jamais resté seul, j’ai toujours vécu avec des gens.
C’est une chambre de 6 m2 avec cuisine, toilettes, tout ça. Exactement comme Seibane mais le bâtiment B !

Ça me rappelle quand j’étais en Libye, j’ai été en prison un mois et demi. On était au foyer, brusquement les militaires ont chopé et embarqué plus de soixante dix personnes et nous ont mis en prison. Arrivés en prison ils ont menti en disant qu’ils nous ont trouvé avec des femmes, et qu’on faisait affaire de drogue par la Méditerranée. Personne ne pouvait sortir de la prison sans avoir donné de l’argent. Après un mois et demi j’ai payé la somme d’argent et ils m’ont libéré.
Quand j’étais en prison, pendant plus d’un mois je suis pas sorti, je ne voyais pas le ciel. C’était pire. J’ai appris beaucoup de choses, ce qu’est la liberté. En confinement c’est différent, tu peux parler avec les amis, échanger des idées, tu peux aller acheter quelque chose pour manger, et aller te balader un peu à côté de chez toi.

Quand j’étais en prison, pendant plus d’un mois je suis pas sorti, je ne voyais pas le ciel. C’était pire.

Avant je travaillais dans le bâtiment, on casse, on construit des maisons, c’est travail physique. Ça manque le travail. Depuis que je suis petit j’ai fait que le travail. J’aime bien le travail, et si on travaille pas on gagne pas d’argent. Le travail c’est la première chose. Si je suis fatigué je peux prendre du repos mais ce que je veux c’est travailler.
Là financièrement c’est un peu dur, j’ai mis un peu de côté, c’est ça que je suis en train de manger maintenant. Je pense que mes réserves vont finir avant le confinement. On a encore deux semaines. On ne sait pas si ça va se prolonger. J’espère que dans deux semaine ça va aller inch’Allah.

Je me couche plus tard, à 1h ou 2h du matin, et je me lève à 10h. Parce que je cause avec mon frère. Mon oncle est parti au pays. Donc on a les libertés dans les chambres. Quand mon oncle est là on peut pas faire ce que l’on veut. Il y a beaucoup de jeunes qui viennent pour discuter, on fait du thé, du café, on discute. On s’entend bien. Je me lève, je prends ma douche, après je vais voir Seibane, on discute pendant qu’il fait la cuisine, on mange. Après on va au troisième étage discuter avec le cousin de Seibane, on va discuter jusqu’à 22h. Après on descend au deuxième étage voir un ami, on va discuter jusqu’à 23h. Après on va quitter là-bas et on va discuter chez moi. Que des discussions… Les sujets c’est beaucoup, on discute du confinement, on dit ce que tu as envie de faire, on discute des choses du pays… On fait tous les discours qu’on a dans la tête. Il y en a qui parlent de politique, est-ce que le confinement c’est bien, ou pas, moi je peux pas dire, la politique ça m’intéresse pas. Les informations je n’écoute pas du tout. Les autres du foyer peuvent me dire, moi personnellement je me concentre pas pour avoir les informations.

Il y en a qui parlent de politique, est-ce que le confinement c’est bien, ou pas, moi je peux pas dire, la politique ça m’intéresse pas.

Quand on applaudit c’est important, j’aime bien que les gens le fassent, mais moi je le fais pas. Je préfère écouter les autres. Je sais pas pourquoi j’ai pas envie, je préfère écouter. Ça fait du plaisir franchement !

Depuis que je suis en France je ne suis jamais resté une journée à la maison. Et là le confinement on le fait chaque jour. C’est très dur. Les amis me manquent, surtout. Le bon café me manque, on a que du Nespresso. La nature me manque aussi, quand tu sors tu vois des arbres, là tu vois rien, c’est dur. Depuis ma fenêtre on voit que des bâtiments. Le sport me manque aussi, le karaté, la course. J’y allais deux fois par semaine. Mais je fais les pompes chaque matin, 50 ou 100. C’est la première chose que je fais. Mais d’abord je prie à 6h.

Je voulais envoyer de l’argent à ma famille au Mali mais je peux pas. Chaque année je le fais avant le Ramadan, je prépare quelque chose pour ma famille. Là comme je travaille pas c’est compliqué. Ce que j’ai ce sera pas suffisant pour eux et pour moi. Mais je vais le faire quand même.
La première chose que je vais faire après le confinement, c’est qu’ils m’appellent pour travailler, ou je les appelle. Et après je vais envoyer de l’argent à ma famille. Le reste c’est pas nécessaire. Dans la vie on ne peut pas faire tout ce qu’on veut.

Je voulais envoyer de l’argent à ma famille au Mali mais je peux pas. Ce que j’ai ce sera pas suffisant pour eux et pour moi.

Mon corps il est fatigué à cause de rester à la maison. Parfois je me couche et je peux pas dormir avant longtemps. Je pense à ma famille, je repense à toutes les situations que j’ai vécues jusqu’ici, étape par étape. C’est dur. Depuis le pays jusqu’à ici. J’ai quitté le Mali en 2012, j’ai fait sept mois en Algérie, deux ans et demi en Libye, trois ans et demi en Italie. Depuis bientôt trois ans je suis en France. J’ai vécu beaucoup de choses. Dans le confinement j’y pense plus parce que j’ai pas grand-chose à faire. Quand on est au travail ou avec les amis il y a beaucoup de choses qui passent. Quand tu es seul l’imagination ça vient. Depuis le Mali, depuis que j’ai mis le pied dans la voiture jusqu’ici, il y a eu beaucoup de moments difficiles, beaucoup de conséquences, beaucoup de fatigue.
J’aimerais bien que tout ça finisse le plus vite possible. Tout le monde me manque, je passe le salut pour tous les amis !


Portrait réalisé par Aloïs Marignane
Témoignage recueilli par Anne Waeles


DES VIES CONFINÉES

Une série de témoignages en temps de confinement

N’étant pas tous confinés à la même enseigne, nous avons voulu donner la parole à plusieurs amis du Dorothy, des personnes de l’équipe, des habitués, pour qu’ils nous racontent ce qu’ils vivent, et nous partagent leur regard sur cette crise. Chaque témoignage est accompagné d’un portrait réalisé par un artiste du Dorothy