Par Anne Waeles.

Si nous désirons retrouver la messe, nous ne sommes pas victimes d’une injustice.

Mais il faut savoir pourquoi nous désirons la retrouver. L’eucharistie est le lieu où le Christ se donne pour que nous formions réellement son corps, et que nous puissions nous mettre au service de l’avènement de la justice du royaume de Dieu. Comme corps du Christ, nous voulons dénoncer toutes les injustices commises par le pouvoir politique sous couvert de confinement ces dernières semaines : violences policières racistes, parcage de migrants dans des gymnases au mépris de toute utilité sanitaire, dédain des soignants que l’on sacrifie après avoir dégradé leurs conditions de travail ces dernières années et sans rien proposer aujourd’hui pour la revalorisation de celles-ci, absence de régularisation des sans-papiers que l’on peut laisser crever après avoir usé leur force de travail dans nos chantiers de construction publique ou nos cultures…

Et nous sommes tous victimes d’injustice quand nous voyons se dessiner les projets étatiques post-confinements les plus délirants, du projet de relance au profit des entreprises les plus polluantes à l’application de surveillance Stopcovid. Injustice du renforcement du pouvoir de l’État sur nos corps et nos esprits, mépris de cette machine qui ne nous juge bons qu’à produire, consommer, et rester en vie, mais sans aucune finalité.

Bien sûr qu’il nous paraît risible que la seule chose que l’on soit autorisé à faire après le 11 mai, c’est produire et consommer, et nous savons bien que nous vivons en réalité d’une autre nourriture. Nous ne désirons pas consommer mais être consommé1, incorporés au corps du Christ et vivre de sa vie. Nous croyons dans la puissance du sacrement, mais aussi que le Seigneur se donne à chaque instant. Et nous ne voulons pas détourner le sens de la messe en réclamant une pratique individualiste et consumériste – je veux la messe, tout de suite ! – qui nous servirait de confort spirituel, mais nous désirons communier pour être rendus capables de vivre de Dieu au milieu de tous nos frères et sœurs humains, souffrants avec chaque membre souffrant de l’humanité.

Nous ne désirons pas retrouver les célébrations comme avant, mais nourris de nos expériences spirituelles de silence, de lecture de la Parole (et de partage de celle-ci avec d’autres quand nous en avons eu la chance), nous désirons retrouver l’eucharistie comme sacrement du corps tout entier, comme communion de tous, où chaque baptisé édifie ses frères et sœurs en témoignant par sa parole de sa relation unique au Christ, et où tous ensemble nous nous rendons capables de répondre aux cris des hommes victimes de violences, d’injustices, de mépris, par le cri d’amour et de justice de Dieu.

Et si nous acceptons avec joie de jeûner encore de l’Eucharistie quelques temps, c’est parce que nous savons que l’Esprit souffle où il veut, et qu’il continue à nous travailler tout spécialement en ces temps de privation, où nous voulons être unis aux souffrances de tous ceux dont la misère s’aggrave, ceux qui connaissent nouvellement des situations de privations et de dégradations sociales, les femmes victimes de violences conjugales dont la recrudescence est effroyable, les personnes de la rue qui ne collectent plus assez de monnaie pour trouver un abri le soir, les racisés victimes de violence policière, et tant d’autres dont le nombre est si grand qu’il nous faudrait des vendredi saints chaque semaine pour comprendre que le Christ est venu offrir sa vie en priorité pour eux.
Nous voulons aussi être en communion avec nos frères et sœurs musulmans qui jeûnent dans la solitude et ne peuvent se retrouver pour partager la joie des iftars et la paix des prières communes, en communion avec les juifs et tous les autres croyants. Nous ne voulons retrouver le chemin de nos églises que s’ils retrouvent le chemin de leurs mosquées et synagogues.
Nous acceptons ces privations comme un honneur, car nous ne voulons rien réclamer de cet État indigne, surtout quand de l’autre côté l’Église s’empresse de se montrer bon élève et de se faire féliciter de ce qu’elle respecte les règles, alors que nous n’avons pas besoin d’autorisations de sortie pour écouter les personnes en galère au pied de notre immeuble ou pour aller chez la voisine qui se fait battre par son mari.
Nous acceptons de jeûner de la messe pour mieux offrir à Dieu le jeûne qui lui plait, « défaire les chaînes injustes, délier les liens du joug ; renvoyer libre les opprimés, et briser tous les jougs (…), partager ton pain avec l’affamé, héberger chez toi les pauvres sans abri, si tu vois un homme nu, le vêtir, ne pas te dérober devant celui qui est ta propre chair » (Isaïe 58, 6-8)

Pourtant nous avons tellement besoin de l’eucharistie, pour demeurer en Dieu et recevoir la vie. Pas la vie nue que nous promet le gouvernement, mais la vie divine qui est seule source d’amour. « Si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous », « Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. » (Jean 6, 53-56 )
Sans le Christ nous ne pouvons pas même lutter pour la justice divine ; nous ne savons bien souvent qu’ « opposer l’injustice à elle-même »2. Et nous avons encore besoin de l’eucharistie parce que la justice ne suffit pas, mais est parachevée dans l’Amour, qui se donne tout entier à chaque messe.
« La longue revendication de la justice épuise l’amour qui pourtant lui a donnée naissance. »3 Il nous faut revenir à la source, sans quoi notre coeur se décharne.

Si nous espérons un jour la communion de toute l’humanité, nous voulons participer dès ici-bas à l’accroissement de sa réalité, non en nous considérant comme mis à parts pour le salut, mais comme responsables de chaque miette reçue de la présence réelle pour faire grandir le corps tout entier. Puissent ces jours d’attente faire croître en nous ce désir et le sens de cette responsabilité.

Anne Waeles

1Cavanaugh, théologien américain

2Camus, Retour à Tipasa

3Camus, toujours

image : L’amour rend grâce, Malel