Seibane, membre du Dorothy, nous raconte les raisons de son émigration vers l’Europe. Il a 26 ans et il est malien. Il est arrivé en France en 2016. Dans le précédent Manœuvre, il racontait les raisons de son départ vers l’Europe. Dans ce numéro, il raconte son voyage. Le troisième et dernier volet portera sur son arrivée à Paris et son regard sur la France.

On peut se rendre en Algérie de deux façons différentes : soit de façon régulière, en avion ; soit de façon clandestine, en car puis à pied. Beaucoup de personnes utilisent les deux options. Les clandestins rencontrent plus de souffrances que les réguliers. Généralement, les clandestins n’ont pas de problème jusqu’au Sahara. Là, les problèmes commencent. Ils peuvent tomber dans la main des malfaiteurs qui les rackettent. S’ils n’ont pas d’argent, les agresseurs peuvent se montrer très violents, parfois même les tuer. Les racketteurs exigent des personnes qu’elles appellent leurs familles et leur demandent de l’argent. Cela se déroule dans le Sahara malien. Les réguliers, ceux qui vont en Algérie par avion, courent moins de dangers mais il y a quand même des obstacles : par exemple à l’aéroport, à Alger, il y a des arnaqueurs africains qui mentent à leurs frères noirs pour leur soutirer de l’argent.

Moi, je faisais partie des voyageurs en avion. Quand je suis arrivé, j’ai vu que la vie allait être très dure. Loin de ma famille, j’ai dû me débrouiller pour survivre. Il faut travailler. Les Africains travaillent dans le bâtiment. Beaucoup de patrons ne paient pas leurs employés, ou ne les paient pas entièrement. Cela m’est arrivé. Dans ces cas-là, tu ne peux rien faire. Il y a aussi des patrons honnêtes. Les ouvriers sont éreintés par le travail. J’ai donc été ouvrier, je vivais avec mes collègues africains directement sur les chantiers. On se construisait des abris en bois ou en cartons. Je suis resté un an dans ces conditions à Alger. A Alger, il n’y a pas de foyer où peuvent dormir les travailleurs immigrés. Les rapports avec la population algérienne sont difficiles. On est catégorisé en tant que noirs. Il y a parfois de la violence. Par exemple, quand j’étais là-bas, un jeune homme malien a été tué dans la rue par des agresseurs qui voulaient lui voler de l’argent. Personne ne l’a aidé, on a dû nous occuper de lui, et on a organisé son enterrement puis on a renvoyé son corps au pays. Dans la rue, il arrive souvent que des adolescents te voient et te jettent des cailloux et te crient dessus. Dans les mosquées, on est souvent mis sur le côté même s’il y a aussi des gens gentils et accueillants. Donc, il y a beaucoup de racisme. On résiste parce que la première chose qu’on se dit quand on quitte le pays, c’est qu’il faut éviter tout problème et ne pas faire de bagarre. Cette leçon te reste dans le crâne. C’était une vie très dure mais il y avait aussi beaucoup de solidarité entre nous, j’ai beaucoup appris. Je me renseignais régulièrement pour savoir s’il était possible de partir en Europe. Il y a des réseaux de personnes qu’on te fait rencontrer, tu les paies et ils organisent ton départ. Tu dois attendre longtemps avant que ce départ devienne réalité.

Un jour, enfin, j’ai reçu l’information qui me disait de partir. On est parti au Maroc, on a escaladé des montagnes, ça a duré toute une nuit. On s’est arrêté dans une grotte à côté de laquelle il y avait une forêt. On attendait, on attendait… On a partagé le peu de nourriture qu’on avait. La nuit suivante, on a encore marché et au petit matin on est arrivé sur les bords de la mer Méditerranée. On nous a indiqué un endroit où il y avait un zodiac assez loin de la côte. On a dû le porter jusqu’à la mer et là on l’a gonflé. Il était en mauvais état. On n’avait pas peur, on était prêt à affronter la mort. Notre destin était peut-être d’être les cadavres de la mer. Au petit matin, on a pris la mer. Vers 13h, un gros poisson a sauté hors de l’eau et la personne qui tenait la boussole a eu tellement peur qu’elle a laissé tomber la boussole qui s’est cassée. C’était dramatique : sans boussole, on était désorienté, on était perdu. Pour ne pas s’égarer complètement, on a fait des tours en rond sur l’eau, le temps de débattre entre nous de la décision à prendre. Une dispute a éclaté entre la cinquantaine de personnes présentes sur le bateau. Certains voulaient revenir en arrière, d’autres poursuivre le voyage. L’essence diminuait, l’anxiété augmentait. J’ai pris la parole et j’ai dit que c’était fou de vouloir rentrer sur la côte vu ce qu’on avait déjà consommé en essence. On n’allait jamais réussir à revenir. On a donc continué. Vers la fin d’après-midi, on a vu un bateau de pêche au loin. On a essayé de les rejoindre mais sans succès. Cependant, quelque temps après un hélicoptère est passé au-dessus de nous. Il y avait une croix rouge dessus. Est-ce que c’est le bateau de pêche qui a appelé les sauveteurs ? Je ne sais pas. Ensuite, un bateau avec une croix rouge est venu et on est monté dans le bateau. On est arrivé en Espagne dans la nuit, on était soulagé ! On est resté deux jours dans les locaux de la Croix-Rouge puis ils nous ont laissés partir. J’ai acheté un billet de train pour partir en France. Je n’avais presque plus d’argent. J’avais traversé la frontière mais entre Narbonne et Perpignan j’ai été arrêté par les contrôleurs. Ils m’ont demandé mes papiers. Ils m’ont amené au poste de police. J’ai passé trois jours en garde à vue. Le troisième jour, la police m’a reconduit en Espagne. A peine étais-je avec la police espagnole, celle-ci m’a dit de partir et je suis allé prendre le train à Barcelone avec le reste de mes économies. Je voulais à tout prix gagner la France.