Article de Paul Colrat et Foucauld Giuliani
membres du Simone et du Dorothy
2017

Nous sommes admiratifs de Dorothy Day car nous reconnaissons en elle une personne qui, sa vie durant, a incarné les paroles du Christ. En se mettant à son écoute, nous devenons confiants parce que nous constatons que cette option radicale en faveur de Dieu est féconde en vraie joie, en solides liens d’amitié et en combats pour des causes justes : la prise au sérieux de l’Evangile ne condamne pas à l’isolement et au malheur.


Dorothy Day a accepté que sa vie soit bouleversée de fond en comble par sa conversion au Christ. A ses yeux, le Christ est d’abord ce paradoxe vivant d’un Dieu qui meurt mais qui sauve, d’un Dieu qui nous permet de surmonter les terribles gouffres du désespoir existentiel et du ressentiment
improductif contre un monde injuste. Le Christ est également Celui par lequel s’expriment des paroles au potentiel réellement transformateur, des paroles appelées à devenir des actes révolutionnaires. Etre catholique, c’est donc non seulement avoir foi dans le pouvoir salvifique du Christ mais aussi agir de façon à rendre visible la grâce libératrice de Dieu à l’œuvre dans l’histoire. La tâche de l’Eglise et des catholiques consiste à essayer
d’être les véhicules de cette grâce débordante et de devenir en cela «ouvriers du Royaume». Pour Dorothy Day, le Royaume n’est pas un
espace extra-terrestre qu’on projetterait de façon plus ou moins imaginaire mais bien plutôt l’expérience existentielle de la communion avec Dieu et entre les hommes. Cette expérience se vit dès à présent et elle est vécue de toute éternité.

« Le Christ est également Celui par lequel s’expriment des paroles au potentiel réellement transformateur, des paroles appelées à devenir des actes révolutionnaires. »

Pour elle nous devons tout donner. Etre croyant signifie organiser son existence de façon à rendre l’expérience de la communion accessible et
palpable. A partir de sa conversion, le souci constant de Dorothy Day et de son fidèle allié le « paysan et philosophe » Peter Maurin est d’œuvrer en ce sens. De cette ambition découlent l’organe de presse The Catholic Worker dont la mission principale est de diffuser la Doctrine Sociale de l’Eglise et de contribuer à la mobilisation sociale et le réseau des Housesof Hospitality, lieux de vie et de ressourcement pour des activistes et des pauvres.

On haussera peut-être les épaules : « Dorothy Day était d’une autre époque et d’un autre pays… » Nous pensons quant à nous que son approche de la politique peut nourrir notre engagement et notre pensée, ici et maintenant. Day développe une approche originale de l’activité politique. Plutôt que de la penser comme conquête et pratique du pouvoir institutionnel, elle nous invite à la concevoir d’abord comme mobilisation permanente contre les excès et les abus de pouvoir. Ceux-ci sautent aux yeux pour peu que l’on mesure l’écart entre ce qui est fait et ce à quoi nous appelle l’Evangile.

Une telle compréhension de la politique explique que la dénomination « d’anarchiste » soit si fréquemment utilisée à son égard. Pourtant, la Doc-
trine sociale elle-même souligne que les croyants ont « un devoir de dénonciation en présence du péché » et que « cette dénonciation se fait jugement et défense des droits bafoués et violés, en particulier des droits des pauvres, des petits, des faibles ». De la dénonciation des meurtres commis dans le cadre des guerres au nom de la sécurité de l’Etat jusqu’à la défense des paysans sans terre, Dorothy Day écrit et lutte inlassablement sans que jamais son activité politique n’atténue son désir de vie intérieure. En elle se conjuguent harmonieusement les figures de la combattante et de la priante. Cette vision de la politique, qu’il est tentant de réduire au rang de simple discours critiquecontre le pouvoir, s’accompagne de ce qu’on pourrait appeler une intelligence de l’événement. Dorothy Day est en cela proche d’Emmanuel Mounier, le fondateur du personnalisme, quand il affirme : « L’événement sera notre maître intérieur ». Plutôt que de définir la politique comme l’application d’un programme idéologique, il s’agit de la penser comme la capacité de réagir collectivement à ce qui survient sans crier gare. Une crise économique et voilà des milliers de personnes qui dorment dehors… Une déclaration de guerre et voici des avis de mobilisation accrochés sur les murs… Que faire devant de telles catastrophes dont le premier effet est de paralyser l’imagination ? Il est possible de se préparer à de semblables événements pour repousser le piège de la passivité. Non pas en pariant sur l’avenir et en perdant son temps en analyses prédictives mais plus simplement en lisant, en discutant et en prenant soin de ceux qui souffrent tout près de nous. Journaliste passionnée de littérature, Dorothy Day a toujours souligné l’importance des moments passés en commun à réfléchir et à débattre. Dès le début, les maisons de l’hospitalité ouvertes par le mouvement Catholic Worker sont conçues comme des lieux de vie où le soin apporté à la satisfaction des besoins quotidiens ne fait pas négliger la pensée des enjeux de l’histoire présente. Aux yeux de Peter Maurin, les repas partagés sont les ferres de lance des mobilisations vigoureuses.

Ici s’ébauche une forme de vie communautaire qui vient en appui d’une action politique originale. Dorothy Day conçoit la communauté non pas comme un obstacle aux libertés individuelles mais comme un milieu vivant fait de liens d’amitié où les personnes peuvent être considérées, restaurées,
aimées. Les maisons de l’hospitalité, à la fois lieux d’accueil et d’hébergement pour des personnes en difficulté et lieux de formation politique, sont le signe d’un engagement qui se juge à sa capacité d’at-
tention envers les exclus. Les exclus, ce sont d’abord, par excellence, ceux qui demeurent hors du champ de la politique. C’est à partir d’eux que la politique doit être pensée et pratiquée. En donnant aux paroles de l’Evangile la première place et en insistant sur le sens de la commu-
nion, le mouvement Catholic Worker se prémunit contre toute dérive communautariste : le catholicisme est par essence attaché à l’universel et c’est pour cela qu’il est en mesure de rencontrer l’altérité. Les maisons de l’hospitalité accueillent tout type de personnes.

En quoi tout cela peut nourrir un engagement pour notre temps ? En ouvrant Le Simone, à Lyon, et Le Dorothy, à Paris, nous tentons de mettre
en pratique la Doctrine sociale. On sait à quel point la conception chrétienne du travail est originale. Tout en mettant l’accent sur le potentiel émancipateur du travail, elle met en garde contre le risque d’idolâtrie du travail et insiste sur l’importance des bonnes conditions de travail.
Le Simone propose un coworking et Le Dorothy des ateliers pour artistes et artisans. Ces espaces de travail, en ce qu’ils sont jouxtés, dans les deux cas, par des cafés associatifs où se déroulent différentes activités (conférences, expositions, concerts, groupes de prière, cours de français, accueil de personnes sans papier…), sont donc intégrés à un lieu qui déborde le seul cadre professionnel.

Au-delà de cette tentative d’assurer un service économique contemporain, nous voyons Le Simone et Le Dorothy comme des lieux où s’élaborent, à la croisée de différents mondes, des réflexions sur les grands enjeux de notre époque. Cette exigence de formation débouche naturellement sur le désir de faire du Simone et du Dorothy des lieux transformateurs où l’on peut venir puiser des relations, des idées et des engagements inspirants. Sans cette double vocation intellectuelle et relationnelle, nous n’aurions pas pu, par exemple, organiser, en juillet 2016, dans la foulée de l’assassinat du père Hamel et en partenariat avec des associations musulmanes, la Marche de la fraternité. De même, pour prendre au sérieux les incitation écologiques émises par le pape François dans l’encyclique Laudato Si et redécouvrir le sens chrétien de la création, quoi de mieux que de procéder à partir d’une communauté d’amitiés ? On se transforme d’autant mieux soi-même qu’on combat avec les autres. Finalement, nous avons la certitude que le messianisme biblique et évangélique est le meilleur récit politique pour notre époque saturé par les idolâtries, les fausses révolutions et les déclarations répétées de crise générale. Nous sommes en train de nous organiser pour témoigner du fait que les catholiques, en politique, ont mieux à faire que de créer des partis pour conquérir le pouvoir. Ils ont, dans ce domaine aussi, un acte de foi à poser : croire en la folle possibilité, pour un Dieu bon, de rejoindre dès à présent les hommes dans leur histoire. Grâce à Dorothy Day et quelques autres, l’accusation d’idéalisme tombe à tout jamais dans le néant. Nous savons qu’ils ont su donner au Royaume la chance d’apparaître fragmentairement.

Paul Colrat et Foucauld Giuliani, membres du Simone et du Dorothy, 2017