Cycle de conférences : Vies queer, vies chrétiennes

jeudi 16 avril 2026 | Conférence, Cycle de conférences

La foi chrétienne comme l’expérience queer, que tout semble a priori opposer, naissent d’un mouvement commun de retournement du stigmate. Le christianisme s’ancre ainsi dans l’expérience de la “folie” de la Croix (1 Corinthiens) où Dieu lui-même est méprisé, humilié, crucifié. Or c’est précisément ce lieu de faiblesse qui, transfiguré par l’amour, devient force de vie : “Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort (2 Corinthiens). L’expérience queer, de la même façon, transforme une insulte honteuse, humiliante – qui vise celles et ceux qui sortent de la norme sexuelle et de genre et peut signifier “bizarre” ou “pédé” -, en une fierté révolutionnaire.

De ce retournement paradoxal naît un rapport singulier au monde, une attention à la vulnérabilité et un souci viscéral de la justice. C’est cette intuition qui a poussé quelques membres du Dorothy à créer, il y a bientôt trois ans, le groupe Friends of Dorothy, cercle chrétien mensuel de prière, d’échange et de réflexion pour les personnes queer et/ou sensibles aux questions de genre, de sexualité et de normes.

Cette année, Friends of Dorothy propose pour la première fois un cycle public, qui s’ancre au croisement singulier des expériences chrétienn.e.s et queer. Ce cycle entend ainsi explorer des trajectoires, des textes et des configurations historiques souvent méconnus, afin de montrer en quoi ils peuvent renouveler la compréhension de la révélation chrétienne – pour les personnes queer, mais aussi pour l’ensemble des chrétienn.e.s. Comment la lutte contre le VIH-sida a-t-elle vu s’entrechoquer deux logiques, une hospitalité radicale et une morale sexuelle rigide, toutes deux inscrites dans la tradition chrétienne ? Comment la relecture de textes bibliques, comme le Cantique des cantiques, dans des contextes de domination multiples – en l’espèce un amour queer qui éclôt en Palestine – peut-elle être source de désir et de vie ? Dans quelle mesure les personnes queer, chrétiennes ou non, ont-elles un accès singulier à la vie morale ?

Telles sont les questions que le cycle “Vies queer, vies chrétiennes” invite à explorer à travers trois conférences qui auront lieu tout le long du mois d’avril :

9 avril : “L’Église, les catholiques et le sida”, avec Théo Hagenmuller (doctorant en histoire à l’UCLouvain)
16 avril : “Lire le Cantique des Cantiques en Palestine”, avec Karim Kattan (écrivain et poète franco-palestinien)
30 avril : “Une morale queer est-elle possible ?”, avec Pierre Niedergang (docteur en philosophie et auteur) et Suzanne Bécart (doctorante en théologie, UCLouvain).

L’Église, les catholiques et le sida

Dans les années 1980, l’irruption de l’épidémie de VIH-sida vient questionner le discours de l’Église catholique sur la morale sexuelle, alors en pleine réaffirmation. Comment tenir, d’une part, la condamnation morale et doctrinale de l’homosexualité comme de la contraception et, d’autre part, accueillir et soigner les personnes malades, comme le demande le Christ dans l’Évangile de Matthieu ?

Cette première conférence du cycle « Vies queer, vies chrétiennes » se propose d’explorer cette tension. Nous verrons ainsi comment, au croisement de pastorales catholiques ad hoc et du travail d’associations chrétiennes LGBT+, s’est alors développée une parole nouvelle, qui a puisé dans les ressources spirituelles du christianisme pour affronter l’épidémie.

Théo Hagenmuller est doctorant en histoire à l’Université catholique de Louvain, en co-tutelle avec l’EHESS. Sa thèse porte sur l’Église et les communautés catholiques et la crise du sida dans les années 1980 et 1990, à Paris, Cologne et Bruxelles.

Lire le Cantique des Cantiques en Palestine

La deuxième séance du cycle « Vies queer, vies chrétiennes » propose de « Lire le Cantique des Cantiques en Palestine » avec l’écrivain palestinien Karim Kattan. Son dernier texte publié, le recueil de poésie Hortus conclusus, trouve en effet son titre dans le « jardin enclos » du Cantique des cantiques dans sa traduction latine (« Hortus conclusus soror mea, sponsa ; hortus conclusus, fons signatus » – « Ma sœur et fiancée est un jardin enclos ; le jardin enclos est une source fermée »). Ce « pèlerinage par jardins », qui fait le tour du monde tout en tournant autour de Bethléem – Hortus conclusus est aussi le nom d’un couvent de la région -, nous emmène dans « le dehors qu’on trouve dedans » à la rencontre du « dieu unique & sanguinaire occasionnellement qui n’aime pas les déesses », des « soldats » qui « rodent », de la « colonisation » qui « assèche le territoire », du Christ « jardinier » mais aussi du « dieu-cerf » de Glastonbury avant de demander « Laisse-moi alors essayer de te décrire l’un de mes jardins afin que je puisse me laisser aimer de toi ».

C’est dans ces jardins – tout à la fois paradisiaques et asséchés – qu’éclot en effet le désir, qui se trouve être un désir queer en Palestine occupée. Un désir qui, comme dans le Cantique des cantiques, est une puissance ardente toujours au risque du contrôle social. Ainsi, le narrateur du dernier roman de Karim Kattan, L’Eden à l’aube – qui raconte l’amour d’Isaac et Gabriel entre Jérusalem, Jéricho et les chekpoints – faisait ce constat : « Moi, je voulais seulement vous conter leur amour et le commenter. Mais en réalité comment vous décrire leur amour sans vous dire la minutieuse administration dans lequel il est né ? (…) Car voilà, l’un comme l’autre vit dans un pays qui n’est pas vraiment le leur ».

Pendant cette soirée, où alterneront discussions et lectures de textes par Karim Kattan, on essaiera ainsi d’explorer comment ce désir, vulnérable et ardent, puise notamment dans la tradition biblique pour se dire.

Des livres de l’auteur seront proposés à la vente.

Karim Kattan est un écrivain palestinien de Bethléem, né à Jérusalem et vivant en France. Il a publié deux romans aux éditions Elyzad : Le Palais des deux collines (2021) et L’Eden à l’aube (2024), ainsi que le recueil de poésie Hortus conclusus (2025) aux éditions Extrême contemporain.