Le 10 février 2022.

Par Pierre-Louis CHOQUET, sociologue et économiste, membre du Dorothy.

Enregistrement audio de la conférence : https://anchor.fm/le-dorothy/episodes/Quappelle-t-on-la-financiarisation-du-capitalisme—Mise-en-perspective-historique-e1ehmvk

Essai de brève définition

Le capitalisme financiarisé désigne le régime économique dans lequel nous sommes rentrés collectivement depuis les années 1970. Il se caractérise par l’explosion du volume des actifs financiers, par leur circulation accélérée dans l’économie globale, qui reconfigure en profondeur les rapports de pouvoir.

1. Qu’est-ce qu’un « actif » ?

Un actif est une chose dont on essaie de déterminer la valeur d’échange (€) présente en fonction des flux de revenus futurs qu’elle pourrait générer si on la mettait au travail pour en capter les capacités génératives.

Imaginons par exemple que j’achète un appartement. Si cet achat n’a pour fin qu’une valeur d’usage (je vais habiter dedans), ce n’est pas un actif. Si au contraire je le loue sur AirBnb, c’est différent: je raisonne comme un investisseur. D’ailleurs, AirBnb a un impact sur les prix de l’immobilier, qui est justement de plus en plus considéré comme un actif. Admettons que les prix soient si élevés que je doive prendre un emprunt important, donc durable dans le temps. Je vais alors devoir me soumettre à un examen médical pour satisfaire aux exigences de la banque. Le certificat médical constituera donc un collatéral à l’actif que constitue pour la banque le prêt qu’elle m’accorde, une garantie que la promesse associée à celui-ci (générer 1 ou 2% d’intérêts) est bien « solide ». De façon sous-jacente, ceci implique que je suis moi-même considéré comme un actif, puisque ma capacité d’emprunt découle en définitive de ma capacité à travailler dans le futur pour honorer mon échéancier de remboursement. En définitive, pour la banque, l’actif dont elle dispose dans ses comptes n’est rien de plus qu’un contrat (le plus souvent dématérialisé) dont la force exécutoire dépend de la légitimation des valeurs financières et de la force du droit. Mais celui-ci n’est pas virtuel, dans le sens où sa mise en œuvre réorganise le monde, et structure des rapports de force.

Au niveau global, le capitalisme financiarisé se caractérise justement par cette prolifération de telles créances/dettes entre les acteurs. Mais comme celles-ci sont essentiellement des promesses, elles préemptent le futur. Et ceci explique l’impasse dans laquelle nous nous trouvons.

2. Les prémisses du capitalisme financiarisé (… – 1970s)

Les actifs financiers préexistent au capitalisme… Par exemple, les billets de banque, les lettres de change, les titres de dette sont depuis très longtemps utilisés comme des formes de monnaie dématérialisée (par opposition à la monnaie métal).

La révolution industrielle s’accompagne d’une consolidation de l’ordre juridique et financier, et sanctuarise de plus en plus la propriété privée, tout en contribuant à la transformer de fond en comble. En l’espace de moins d’un siècle, nous allons devenir non plus détenteur de choses, mais d’actifs (= de promesses à propos de choses, de droits de tirage). La propriété privée se « liquéfie », dans le sens où elle s’échange de façon bien plus commode.

Karl Marx, Les luttes des classes en France (1848) : l’aristocratie financière de la Monarchie de Juillet est définie comme la fraction dirigeante d’une « compagnie par actions fondée pour l’exploitation de la richesse nationale de la France. » Plus loin : « Le gouvernement provisoire voulait dépouiller la République de ce qu’elle avait d’anti-bourgeois. Il devait donc, en oremier lieu, tenter d’assurer la valeur d’échange de cette nouvelle forme d’État, d’établir son cours à la Bourse. Le crédit public se releva avec le prix courant auquel la Bourse estima la République. » L’État s’apparente à une société par actions, et la dette, « garrot d’or par lequel la bourgeoisie étrangle » le régime politique, permettrait d’avoir prise sur lui et de l’orienter.  

Ernst Freund, The legal nature of the corporation (1897) : « A shareholder of a railroad company has no direct right of property in the rolling stock, the roadbed, the station houses, etc. of the road; he cannot use the cars at his pleasure, he can give no orders to the employees, and if he performs acts of ownership, he is a trespasser. »

Plusieurs techniques juridiques se normalisent: émission plus régulière des obligations d’État (emprunts russes, par ex.), création des sociétés anonymes dont les parts peuvent être vendues lors de souscriptions publiques. Le problème du XIXème siècle est d’éviter les crapules, qui lancent des souscriptions et disparaissent avec l’argent dans la nature. Il s’agit alors de construire un ordre juridique efficace et coercitif, capable de protéger les petits épargnants (les actionnaires…) souhaitant placer leurs économies dans des actions. C’est aux États-Unis que la situation se normalise. Création du Dow Jones en 1884, émergence rapide de grands trusts financiers (Sugar Trust, General Electric, Carnegie Steel, etc.) dans le dernier quart du XIXème siècle. Les sociétés anonymes deviennent des machines à collecter l’épargne.

Karl Marx, Le Capital, l.3 (1867) : « La transformation de la production capitaliste sous l’influence des sociétés par actions exerce une influence dissolvante sur la production capitaliste elle-même. […] C’est la production privée sans le contrôle de la propriété privée. […] Ce résultat ultime du développement de la production capitaliste est un stade qui doit être atteint inévitablement pour que le capital puisse redevenir la propriété des producteurs, non plus la propriété privée de quelques producteurs isolés, mais la propriété sociale de tous les producteurs. »

La vieille ‘propriété-possession’ est solide: elle immobilise le propriétaire dans le paysage de sa chose. La nouvelle ‘propriété-sans-possession’ est liquide, transférable à volonté, et sa diffusion aboutit à une impersonnalisation massive des liens sociaux. En 1929, les 200 plus grandes entreprises U.S. détiennent plus d’un tiers de la richesse nationale. En Europe, l’architecture juridique-financière des marchés boursiers et obligataires se consolide dans l’entre-deux guerres, et est dopée par l’industrialisation accélérée qu’a induit l’effort de guerre.

Adolf Berle et Gardiner Means, The Modern Corporation and Private Property (1932) : « The rise of the modern corporation has brought a concentration of economic power which can compete on equal terms with the modern state – economic power versus political power, each strong in its own field. The state seeks in some aspects to regulate the corporation, while the corporation, steadily becoming more powerful, makes every effort to avoid such regulation… The future may see the economic organism, now typified by the corporation, not only on an equal plane with the state, but possibly even superseding it as the dominant form of social organization. »

3. Les débuts d’une nouvelle ère (1970s – …)

Après la crise de 1929, et plus encore après la SGM, ceux que l’on appelera plus tard les « néolibéraux » veulent refonder le libéralisme: dépolitiser l’économie, la construire comme autonome. Il faut mettre en place les conditions institutionnelles pour qu’émerge « l’ordre spontané des marchés ». Ce projet présuppose donc paradoxalement un fort interventionnisme étatique,  visant à développer une société hyper-concurrentielle sur la base d’une nouvelle anthropologie, « l’homme-entreprise ».

Au début des années 1970, une série d’événements vient précipiter l’avènement du capitalisme financiarisé. J’en repère trois : 1. le renversement de Pinochet par la CIA, qui permet de faire du Chili le laboratoire de cette nouvelle vision du monde privatisé (austérité budgétaire, gouvernement par la dette); 2. Nixon décide de la fin de l’indexation du dollar sur l’or, qui permet d’accroître la masse monétaire « à l’infini », et donc de multiplier les créances/dettes; 3. toujours aux U.S., l’Employee Retirement Income Security Act de 1974 autorise les investisseurs institutionnels à placer leurs liquidités sur les marchés d’action. Les actionnaires, qui avaient longtemps été d’« honnêtes petits épargnants », se transforment peu à peu en gigantesques mastodontes (fonds de pension de retraite, compagnies d’assurance et de ré-assurance, fonds souverains, etc.) qui impriment leur marque sur les modes de management. En Europe, les vagues successives de privatisation accélèrent ce processus.

La financiarisation est un nouveau régime d’accumulation dans lequel le profit se réalise plus par des canaux financiers que par la production et le commerce des marchandises. La croissance et la structuration des marchés permet de fluidifier les arbitrages: on va choisir d’équilibrer un portefeuille avec des actions des entreprises A, B, C, D, etc. en fonction de leur rendement financier, de leur pro/contra-cyclicité, dans l’indifférence aux valeurs d’usage produite. La « création de valeur actionnariale » devient un argument programmatique, mobilisé pour justifier un ensemble de stratégies de « disciplinarisation » (de l’organisation, via son analyse au prisme des catégories financières; de la main d’oeuvre, que l’on peut délocaliser; des différentes parties prenantes, avec qui l’on discutera, mais à l’intérieur de ce cadre; etc.).

Une nouvelle conception du « capital » se dessine : celui-ci désigne de plus en plus la capacité de projection de la firme, son aptitude à à recombiner sans cesse les facteurs de production (travail humain, machines et infrastructures,  environnement légal, ressources naturelles), de façon à recomposer constamment les espaces du marché à son avantage, pour y assurer son déploiement.C’est ainsi qu’il faut interpréter les valorisations très fortes de certaines entreprises (par., des GAFAM): si Amazon a pendant longtemps valu bien plus (plusieurs dizaine de milliards) que la valeur de ses biens matériels effectifs (entrepôts, stocks, etc.), c’est parce qu’on anticipait sa future position d’entreprise incontournable, c’est-à-dire capable de bénéficier d’une rente de situation (= monopole). L’action Amazon reflète, dans le présent, les résultats financiers futurs de l’enteprise. Acheter une action, c’est donc acquérir un droit de tirage sur d’éventuels futurs dividences, que l’entreprise commencera à verser lorsqu’elle aura enfin acquis sa position de monopole.