Avec Luis Martínez Andrade, sociologue.

Je vais diviser mon exposé en trois volets. Je parlerai d’abord des origines de la théologie de la libération,  puis de ses figures clés.  Enfin je parlerai des nouvelles tendances et de la position de la théologie de la libération par rapport aux questions écologiques, féministes et indigènes.

Dans son ouvrage « La Lutte des dieux » (Van Dieren, 2019), Michael Löwy établit une distinction entre théologie de la libération et christianisme de la libération. En proposant le terme  de « christianisme de libération », il fait référence aux mouvements sociaux des années 1950 en Amérique latine qui vont conditionner l’émergence de la théologie de la libération. Ce distinguo analytique nous permet de comprendre que cette théologie naît d’abord d’une praxis sociale.

La libération n’est en effet pas de nature individuelle mais communautaire. Les communautés ecclésiales de base (CEB), qui datent des années 1960, donnent corps à cette praxis. 

Les CEB sont des rassemblements de croyants qui lisaient la Bible à la lumière de leur expérience  et la partageaient en communauté. Elles pouvaient également porter des revendications sociales (par exemple l’accès à l’eau potable) et même contribuer au processus révolutionnaire. 

Dans son ouvrage, « Chrétiens du Nicaragua. L’Evangile en révolution » (Karthala, 1980), le prête et poète Ernesto Cardenal raconte l’expérience des communautés ecclésiales de base au Nicaragua. « Tous ceux qui viennent ne prennent pas une part égale au commentaire. Certains parlent plus souvent. Marcelino est mystique. Olivia est plus tautologique. Rebecca, l’épouse de Marcelino, insiste toujours sur la mort. Aureliano est préoccupé par la révolution et Luis pense en permanence à la société parfaite du futur. Felipe est très sensible à la lutte du prolétariat. Le vieux Tomas Peña ne sait pas lire, mais il parle avec une grande sagesse. Alejandro, le fils d’Olivia, est un jeune leader. Ses commentaires sont autant d’orientations pour tous. Pancho est un conservateur. Julio Mairena est un ferveur défenseur de l’égalité. Oscar son frère ne cesse de parler de l’union. Tous ceux qui parlent souvent disent des choses importantes. Tous ceux qui parlent peu disent aussi des choses importantes. William, Teresa et tous les autres camarades que nous avons eux et qui ont participé à ce dialogue sont aussi les auteurs de ce livre »

L’impact politique de la théologie de la libération, à travers les CEB, sera important. Au Brésil, Lula Da Silva était lui-même issu de la pastorale ouvrière à San Bernardo et à Sao Paolo. De même Mouvement des Sans-Terre au Brésil, c’est un mouvement inspiré de la théologie de la libération, par la pastorale de la Terre. 

Les modalités d’écriture de l’œuvre fondatrice de la théologie de la libération, « Théologies de la libération. Perspectives », de Gustavo Gutiérrez en 1971 témoignent de cet ancrage de la théologie de la libération dans la pratique. En 1968, alors qu’il commence à rédiger son manuscrit, il en interrompt en effet la rédaction pour aller voir ce qu’il se passe au Brésil. Il part et interview des étudiants, des militants, chrétiens, laïcs, de gauche et tente de comprendre leur horizon politique. L’ouvrage est par ailleurs dédié à Enrique Pereira Neto, prêtre brésilien torturé et assassiné par les escadrons de la mort, ainsi qu’à l’écrivain péruvien José Maria Arguedas. 

Il est également intéressant d’observer l’itinéraire d’évêques qui étaient réformistes, voire même conservateurs, et qui, à la suite d’une expérience sociale forte, sont devenus très radicaux, tels Helder Camara, Oscar Romero ou Samuel Ruiz. Helder Camara a par exemple conduit des enquêtes dans les bidonvilles. 

Le prêtre et sociologue, Camilo Torres, est venu se former à Louvain en master en sciences politiques et y a rencontré des mineurs de Liège, qui étaient des migrants espagnols et italiens, au contact desquels il va se radicaliser. C’est à partir de ces diverses expériences que les théologiens de la libération vont prendre au sérieux, au moyen d’outils scientifiques, la question de la pauvreté et vont arriver à la conclusion qu’il faut faire une révolution.

Le « christianisme de la libération » naît par ailleurs dans les mouvements de jeunes chrétiens, en contact avec le milieu universitaire. Le sociologue Luiz Alberto Gómez de Souza a ainsi consacré un ouvrage à la jeunesse universitaire catholique au Brésil où il montre que, dès la fin des années 1950, des étudiants chrétiens catholiques se rassemblent pour demander des améliorations au niveau éducatif et social. Et au fur et à mesure que la révolution cubaine de 1959 trouve un écho parmi ces étudiants catholiques, ils se radicalisent et aspirent à la révolution.

Ils se nourrissent notamment des écrits de théologiens français, s’intéressent au concept d’ « idéal historique concret »  de Jacques Maritain (défini « image prospective » qui tire partie des lignes de force du réel et cherche à l’orienter sans lui faire violence, par opposition à l’utopie, qui fait violence au réel pour réaliser un plan préétabli), les écrits du père Louis-Joseph Lebret (dominicain ayant participé à la rédaction de l’encyclique sur le développement des peuples, Populorum progressio, publiée en 1967), ou encore à Emmanuel Mounier. Ils adhèrent de plus en plus à la pensée socialiste, et commencent à remettre en question le capitalisme défini comme système de péché. 

Les années cinquante et soixante, en Amérique du Sud, sont en effet marquées par un glissement vers ce qu’on a appelé la « doctrine de sécurité nationale. Coup d’Etat en 1954 au Guatemala, en 1964 au Brésil, etc. Par ailleurs, la révolution cubaine en 1959, soit avant Vatican II, orientera l’engagement de ces jeunes militants latino-américains mais aussi africains et asiatiques. C’est dans ce contexte historique spécifique que prend forme cette théologie transnationale qui apparaît aujourd’hui comme précurseurs du tournant décolonial

La théologie de la libération naît ainsi à la fois d’une pratique sociale, d’un contexte historique particulier et d’une ébullition intellectuelle. 

Il convient ici d’approfondir le rapport, tant controversé, de la théologie de la libération au marxisme. On pense en effet en général que les théologiens de la libération se sont appuyés sur Marx. En réalité, les théologiens de la libération s’appuient surtout sur des marxistes hétérodoxes. Ils vont même émettre une critique du socialisme bureaucratique de l’URSS. Les marxistes les plus cités seront José Carlos Mariátegui, marxiste péruvien fondateur du marxisme latino-américain, Antonio Gramsci, Ernst Bloch, Sánchez Vásquez. Les théologiens de la libération vont s’appuyer sur un marxisme hétérodoxe. Par ailleurs, leur rapport au marxisme était instrumental : ils mobilisaient les outils proposés par la théorie de la dépendance et les sciences sociales d’inspiration marxiste pour comprendre le monde dans lequel ils intervenaient. Cela n’en fait pas pour autant des théologiens marxistes. Par exemple, Leonardo Boff ne se disait pas marxiste, il s’appuyait sur les apports du marxisme pour comprendre la pauvreté et les inégalités. Chez les théologiens de la libération, l’approche marxiste est très diversifiée. Certains se sont emparées d’une perspective althusserienne (le MAPU au Chili) tandis que d’autres, comme Gustavo Gutiérrez, sont davantage inspirés par le philosophe allemand Ernst Bloch. Par ailleurs, à partir de 1968, les théologiens de la libération vont commencer à se distancier de la notion de développement pour s’emparer de la notion de libération. 

Ils vont alors développer les concepts propres à la théologie de la libération. Leur thèse forte est la suivante : le problème que rencontre le christianisme dans le monde contemporain n’est pas tant celui de l’athéisme, contrairement à ce que prétend la théologie occidentale mais celui de l’idolâtrie. L’opposition entre croyant et non croyant est un faux clivage, le clivage pertinent est celui qui existe entre oppresseurs et opprimés. Selon eux, le capitalisme, l’Etat, l’armée, etc. sont de nouvelles idoles qui imposent des sacrifices. Or, le véritable Dieu biblique, c’est celui qui libère et qui ne demande pas de sacrifice. 

Les théologiens de la libération vont également interroger la notion d’histoire. Pour James Cone, l’un des fondateurs de la Black Theology Liberation, l’histoire est le lieu même de la révélation. Les chants des esclaves sont un lieu de manifestation de la révélation que les théologiens doivent prendre au sérieux.

Les théologiens de la libération interrogent également l’européocentrisme. Dans « La force historique des pauvres », publié à la fin des années 80. Gutiérrez prend les théologiens européens à partie :  «En Europe vous vous inquiétez de l’athéisme. En Amérique latine, la modernité a nié l’humanité des gens. » Les indigènes étaient considérés comme des bêtes, comme des animaux. Rappelez-vous les débats entre Ginés de Sepúlveda et Bartolomé de Las Casas : est-ce que les indigènes avaient une âme ? Gutiérrez développe une critique de la théologie européenne mais aussi de la modernité capitaliste à partir de l’histoire de l’Amérique latine.

La théologie de la libération va également insister sur le rôle de la mystique dans le processus révolutionnaire, qu’il soit porté par des forces religieuses ou non. José Carlos Mariatégui, théoricien marxiste latino-américain, écrit par exemple : « L’intelligence bourgeoise se complaît à une critique rationaliste de la méthode, de la théorie, de la technique des révolutionnaires. Quelle incompréhension ! la force des révolutionnaires ne réside pas dans leur science : elle réside dans leur foi, leur patience, leur volonté. C’est une force religieuse, mystique et spirituelle. » C’est un penseur que Gutiérrez va citer et qui sera mobilisé par le mouvement des Sans-Terre au Brésil. 

J’ai eu la chance de mener un travail ethnographique au sein du mouvement des sans Terre.

C’est un mouvement composé de paysans chrétiens, protestants et athées. Ils ont repris des pratiques propres à la théologie de la libération. Tous les matins ils se rassemblent et lisent soit un poème de Bertolt Brecht ou une réflexion de  Rosa Luxembourg ou de Che Guevara et élaborent une réflexion commune. On peut ici identifier une forme de mysticisme. Le mouvement des Sans-terre a des racines spirituelle.

La théologie de la libération a ainsi joué un rôle prophétique dans la configuration de divers mouvements sociaux, par exemple le mouvement des Sans-Terre. On a pu dire que la théologie de libération était morte à partir de la chute du mur de Berlin. Mais je crois que les théologiens de la libération riraient et répondraient que si la théologie de la libération est morte, son cadavre bouge encore. Pensons par exemple au Forum social mondial. L’une des figures pionnières était Chico Whitaker, au Brésil, qui était militant de la jeunesse ouvrière chrétienne.

Mais la théologie de la libération a été à son tour l’objet de critiques. On lui a reproché notamment d’être une production d’hommes blancs des classes moyennes, urbaines qui ont fait des études en Europe et qui, en se concentrant sur le pauvre, oubliait les questions liées à la race et au genre. 

Une des premières théologiennes qui va s’attaquer à cette question est Marcella Althaus-Reid. C’est une théologienne argentine qui va développer la théologie queer de la libération. La théologie féministe de la libération va également se développer à partir des années 80, avec des figures comme Ivonne Guevara par exemple. 

La question de la race et des indigènes constitue également un autre champ de développement de la théologie de la libération. Aux Etats-Unis, James Cone va travailler sur la « noirceur de Dieu ». Au Mexique, l’évêque du Chiapas, Samuel Ruiz, initialement conservateur, va changer au contact des indigènes En 1974, il organise le congrès des indigènes « Frey Bartolomé de las casas », qui sera important à un double niveau : d’une part, il va inaugurer la théologie de l’incarnation à partir de l’expérience indigène ; d’autre part, il va être le point de départ du mouvement zapatiste vingt ans plus tard.

Pour conclure, la théologie  de la libération, était importante au niveau intellectuel. C’est un apport intellectuel du Sud, de l’Amérique latine, mais aussi c’était un premier essai de tournant décolonial, c’est-à-dire un essai pour réfléchir à l’histoire de l’Amérique latine, à partir du vécu des opprimés, des vaincus de l’histoire. On ne peut pas comprendre la seconde moitié du XXème en Amérique latine sans faire référence à la théologie de la libération. Il n’y pas un pays où on ne peut pas repérer son influence, que ce soit en  Colombie, au Nicaragua, au Salvador, au Chili ou au Brésil.