Conférence de Benoît-Joseph Pons le 5 Novembre 2020

Si les limites de l’économie capitaliste et de la croissance économique à tout prix sont aujourd’hui évidentes, les alternatives plus justes et plus sobres sont encore aujourd’hui à développer. Benoît-Joseph Pons, ancien agronome et chercheur en théologie et économie est allé étudier si le modèle de l’économie monastique, qui depuis des centaines d’années incarne une alternative qui, tout en organisant la participation de tous au activités du monastère ne fait pas du travail une fin en soi, mais un moyen de développement de la personne.Reposant sur deux concepts majeurs, la dés-appropriation et l’économie des besoins, l’économie monastique propose aux moines et moniales un style de vie incarnant la disjonction entre travail et rémunération, la non-compétition pour les postes prestigieux, le renoncement au pouvoir sur les personnes, la sobriété heureuse. Ce modèle est-il valable en dehors des monastères comme une alternative crédible à l’économie capitaliste ? Avec quels aménagements ?

Plan

  1. La notion de progrès
  2. Quelques définitions 
  3. Principes de l’économie monastique

a) La désappropriation

b) L’économie des besoins

4.   L’économie monastique comme économie alternative

a) Les fonctions du travail monastique

– Travailler pour gagner sa vie 

– Travailler pour être reconnu

– Travailler pour contribuer à l’œuvre créatrice de Dieu

b) Travail et rémunération

5. La réception de l’encyclique Laudato Si’ dans les monastères

Introduction

On peut considérer l’économie monastique comme une forme d’économie alternative. Pour illustrer ce propos, je m’appuierai d’abord sur l’évolution de la notion de progrès ; l’histoire monastique navigue entre tradition et innovation ; il est intéressant d’examiner comment articuler ces deux concepts dans la recherche du bien commun. Je comparerai ensuite, la réception de l’encyclique Laudato si’ dans la mouvance écologiste et dans le milieu monastique : comment chaque groupe aborde la gestion des biens communs.

La notion de progrès

Jusqu’au XVIIIème siècle, la société idéale vers laquelle il fallait tendre était la société ancienne. Un des modèles étaient le Paradis terrestre : c’était le modèle de l’humanité non encore marquée par le péché. Ainsi, le cloître du monastère cherche à symboliser le jardin d’Éden. Plus généralement,  les utopies se construisent sur la base d’un retour à un passé idéalisé. Guider sa vie en s’appuyant sur la règle de saint Benoît qui date du VIème siècle relève de cette approche.

Ainsi, la Règle traite en ces termes de la propriété  :

« Que tout soit commun à tous, ainsi qu’il est écrit. »[1]

Ce qui fait référence à ce que vivaient les premiers chrétiens, selon les Actes des Apôtres :

« Nul ne disait ce qui lui appartenait, mais entre eux tout était commun. »[2]

Dans la spiritualité monastique, le recours à l’exemple des premiers moines est constant. Les vies de saint Antoine et de saint Benoît ou, plus largement, celles des Pères du Désert sont largement commentées. La notion de sainteté est fondamentale dans les trois religions abrahamiques. La canonisation vise à donner aux croyants des modèles du passé à imiter.

Ainsi, une approche du progrès consiste à tendre vers un mode de vie parfait, tel qu’on imagine qu’il existait dans le passé.

À partir du XVIIIème siècle, le développement de la science laisse croire à l’homme qu’il pourra expliquer tous les phénomènes de la vie. Faire référence au passé relève de l’obscurantisme et de la superstition. L’univers, y compris le vivant, est vu comme une machine dont on pourra, un jour, maîtriser tout le fonctionnement. Ce n’est plus le retour au passé, mais le développement de la science qui permettra d’aller vers une vie meilleure. La notion de progrès est liée à l’espérance d’un monde meilleur apporté par la civilisation. C’est ce qui justifie, à l’époque, la colonisation : apporter le progrès scientifique à des populations qui ne le connaissent pas permet d’améliorer leurs conditions de vie. Pour le monde dit développé, le progrès scientifique doit améliorer les conditions de vie des générations à venir. On vit pour donner à ses enfants une vie meilleure que la sienne. Les chercheurs ressentent la vocation de travailler au bien futur de l’humanité. Ceux qui pratiquent une économie alternative, comme les moines veulent témoigner de la possibilité d’existence d’un autre mode de vie, meilleur pour tous.

À partir du milieu du XXème siècle, la situation change. On commence à se rendre compte que la modernité s’accompagne l’émergence de la « société du risque » telle qu’elle a été conceptualisée par Ulrich Beck.

« La production sociale de richesses est systématiquement corrélée à la production sociale de risques. »[3]

On passe d’une problématique de répartition des richesses à celle de la répartition des risques. Dans les années 1970, la question de la faim dans le monde était la base de la réflexion sociale mondialisée. Aujourd’hui, cette dernière n’a pas été résolue, mais c’est celle du réchauffement climatique qui occupe le devant de la scène médiatique. On est passé de la question « de la solidarité dans la misère à la solidarité dans la peur »[4].

Le risque que génère la modernité se caractérise par deux éléments : il est relativement invisible et on ne peut s’en protéger que par une action collective.

Ulrich Beck écrit dans les années 1980. À l’époque, le risque moderne est le risque nucléaire, sous sa forme militaire : c’est la guerre froide et une confrontation atomique est probable. Le risque nucléaire civil est également présent, avec Tchernobyl, en 1986. Le risque nucléaire se caractérise par son invisibilité : on peut être irradié sans s’en rendre compte sur le moment, mais, ensuite, en subir de graves conséquences, souvent mortelles.

La protection contre le risque nucléaire, qu’il soit militaire ou civil ne dépend pas de l’individu. C’est essentiellement un problème politique : la dissuasion ou le désarmement pour le militaire, la politique énergétique pour le civil.

Il en est de même pour la COVID 19. Le virus est transmis d’une personne à l’autre sans que l’on s’en aperçoive sur le moment. L’élimination du danger repose sur la vaccination ou, en attendant, sur le confinement, qui sont des actions fondamentalement collectives. On peut dire la même chose du réchauffement climatique.

Depuis la prise de conscience de la crise environnementale et du réchauffement climatique, nous ne sommes plus sûrs que nos enfants auront une vie meilleure que la nôtre. Accélérer l’advenue du futur n’est plus nécessairement un progrès, parce que ce futur est probablement pire que le présent.

Aujourd’hui, la notion de progrès repose, à la fois, sur une admiration pour certains aspects des temps anciens et un espoir d’un avenir porté par la science. Mais l’opinion est décontenancée par le souci de ne pas retomber dans l’obscurantisme et le danger du développement de la techno-science. Il n’y a plus de repère fiable.

La discussion sur l’adoption de la 5G est caractéristique. Ceux qui s’y opposent le font au nom de risques sanitaires ou sociétaux. Ceux qui la souhaitent traitent les premiers d’Amish.

Les nouvelles techniques de réanimation permettent de sauver des personnes qui, autrefois, seraient mortes sans traitement. Cet immense progrès médical justifie le confinement pour éviter la saturation des hôpitaux, mais les conséquences économiques et humaines sont importantes.

Le mouvement des « colibris » a été créé par Pierre Rabhi. Il s’agit d’un mouvement qui appelle à l’insurrection des consciences et dénonce le mythe de la croissance et la surconsommation. C’est une mise en œuvre de la « sobriété heureuse », mot également inventé par Pierre Rabhi, mais qui, nous le verrons, correspond à une pratique millénaire du monachisme.

Un incendie de forêt se déclare ; les animaux s’organisent pour lutter. Les éléphants vont chercher de grandes quantités d’eau dans le lac et arrosent l’incendie. Le colibri lui ne peut apporter que quelques gouttes, mais il participe quand-même. C’est très peu efficace, mais c’est quand-même une participation. Le côté positif du « colibrisme » est d’inciter chacun à agir selon ses moyens. Mais cela devient négatif quand un petit geste insignifiant permet de se donner bonne conscience alors qu’on pourrait agir plus efficacement. Éteindre sa box Internet la nuit n’est pas un  mauvais geste, mais il y a peut-être des actions plus efficaces que chacun pourrait mettre en œuvre.

Nous voyons, aujourd’hui, fleurir des formations intitulées « La règle de saint Benoît, un outil pour le management » ou le dossier publié récemment par La Croix : « Management, si on s’inspirait des moines ». Pour beaucoup, l’ancienneté de la règle lui donne une aura de sagesse que n’ont pas certaines théories fumeuses issues de la modernité.

La Règle de saint Benoît est un texte court qui a été rédigé au milieu du VIème siècle et qui est devenue, au IXème siècle, la règle monastique dominante en Occident. C’est la règle que suivent aujourd’hui les bénédictins et les cisterciens. En 2015, il y avait en France 7 000 moines et 14 000 moniales.

Cet engouement pour ce texte ancien illustre bien la coexistence des deux visions du progrès : s’appuyer sur des valeurs traditionnelles pour inventer des manières de faire innovantes. Saint Benoît lui-même considérait le monastère comme une école de sainteté, un lieu où chacun, en communauté, s’applique à devenir meilleur.

Prendre la règle de saint Benoît comme outil de management, n’est pas mauvais en soi, mais cela revient à passer à côté de l’essentiel. C’est se comporter en colibri quand on est un éléphant. La spiritualité monastique est beaucoup plus radicale qu’un simple recueil de bons principes managériaux. L’économie monastique est une manière différente d’aborder l’économie qui me permet de dire que l’économie monastique est une économie alternative, ce que je vais tenter de vous démontrer maintenant.

Quelques définitions

Par « économie monastique » il faut entendre l’ensemble des relations que les moines et les moniales entretiennent individuellement, ou collectivement, avec les biens matériels et immatériels. Les biens matériels sont, par exemple, les vêtements, les outils de travail, etc. Les biens immatériels sont essentiellement le pouvoir et la réputation.

Par « économie alternative » il faut entendre une pratique économique entièrement nouvelle qui, sans renier les fondements de la science économique actuelle, intègre une nouvelle approche de la production et de la distribution des biens et des services, dans une relation plus juste entre les hommes d’aujourd’hui et les générations à venir.

Dans la suite de ma présentation, quand j’utilise le terme de « moines », cela couvre aussi bien les moines que les moniales. Je me limite à ceux qui suivent la règle de saint Benoît, car les ordres mendiants et les ordres apostoliques ont une approche différente des questions économiques.

Enfin, quand je parle du « monde », c’est généralement en opposition à « monastère ». Tour ce qui n’est pas le monastère est le monde.

Principes de l’économie monastique

La vie monastique repose sur quatre piliers qui sont la prière, le travail, la « lectio divina » et la vie communautaire. La « lectio » est la lecture d’un texte à caractère spirituel prolongée par une réflexion personnelle, une méditation et éventuellement une prière inspirée par ce texte. Les moines y consacrent généralement entre une et deux heures par jour.

L’économie monastique s’articule autour de ces quatre piliers et elle repose sur deux principes essentiels : la désappropriation et l’économie des besoins.

La désappropriation

Dans la règle de saint Benoît, la désappropriation est fondée sur l’objectif de « ne rien préférer à l’amour du Christ »[5]. Elle s’exprime de façon pratique par les deux préceptes suivants :

« Avant tout, il faut retrancher du monastère jusqu’à la racine ce vice de la propriété »[6]

et

« Que tout soit commun à tous, ainsi qu’il est écrit. Que personne ne dise que quelque chose lui appartient, ni n’ait la témérité de se l’approprier. »[7]

La Règle dit aussi :

« Que personne n’ait donc la témérité de rien donner ou recevoir sans l’autorisation de l’abbé ; ni de rien posséder en propre, quoi que ce puisse être, puisqu’il n’est même plus licite au moine d’avoir à leur disposition ni leur corps ni leur volontés. »

Autrement dit, le moine ne doit rien posséder en propre, ni bien matériel, ni bien immatériel. Ne pas disposer du corps conduit à la chasteté, ne pas disposer de la volonté conduit à l’obéissance.

Dans la pratique, ne pas posséder les biens qui sont mis à sa disposition oblige le moine à en prendre le plus grand soin. La Règle demande au cellérier de :

« regarder tous les objets et tous les biens du monastère comme les objets sacrés de l’autel »[8].

Elle dit aussi :

« Si quelqu’un traite les objets du monastère avec malpropreté ou négligence, il sera réprimandé. »[9]

C’est en ceci que l’économie monastique n’est pas communiste.

La désappropriation monastique, génère la nécessité de la solidarité et de la non-compétition professionnelle. Une charge est un service dont personne n’est propriétaire. Elle est donnée par l’abbé, en fonction des aptitudes de la personne et des besoins du monastère. Elle ne donne lieu à aucun avantage personnel.

Beaucoup de monastères pratiquent la collation des charges. Par exemple, tous les trois ans, ou quand cela s’avère nécessaire, chaque moine remet sa charge à l’abbé qui décide soit de le reconduire dans cette même charge, soit de lui en donner une autre. Il ne s’agit pas d’une décision arbitraire ; elle est mûrie avec le conseil – les moines qui aident l’abbé dans ses choix – et en concertation avec les personnes concernées. Mais chaque moine sait qu’il peut, à un moment donné de sa vie, occuper un poste important, puis se voir attribuer une fonction beaucoup plus modeste. Au monastère, on ne fait pas carrière.

L’idée de ne pas mettre la compétition au centre des relations interpersonnelles est largement développée dans l’encyclique du pape François, Fratelli tutti, idée inspirée par saint François :

« François a reçu la vraie paix intérieure, s’est libéré de tout désir de suprématie sur les autres, s’est fait l’un des derniers et a cherché à vivre en harmonie avec le monde. »[10]

L’économie des besoins

L’économie des besoins est définie au chapitre 34 de la Règle, intitulé « Si tous doivent recevoir également le nécessaire ». Elle s’appuie sur l’idée d’un retour au temps idyllique des premiers chrétiens décrit dans les Actes des Apôtres : « On partageait à chacun selon ses besoins. »[11]

Il ne s’agit pas de considérer toutes les personnes comme des numéros identiques. Au contraire, chacun est différent et a des besoins particuliers. La Règle dit :

« Celui qui aura besoin de moins, rendra grâces à Dieu et ne s’attristera point ; celui à qui il faut davantage, s’humiliera et ne s’élèvera point à cause de la miséricorde qu’on lui fait. Ainsi tous les membres seront en paix. »[12]

Ainsi, on ne donne pas la même chose à chaque membre de la communauté. On lui donne ce dont il a besoin, en fonction de sa situation propre.

Cela se traduit dans l’organisation du travail des moines au sein de leurs organisations commerciales : magasin de monastère, ferme, brasserie, etc. Il s’agit, généralement, d’entités juridiques différentes du monastère, même si elle lui sont forcément liées.

Le statut des religieux travaillant dans ces entités est défini par la circulaire La Martinière, émise en 1966 par le Ministère de l’Économie. Elle

« fixe une indemnité à verser à une communauté par un organisme faisant travailler des religieux, en contrepartie de la mise à disposition des religieux et de leur travail. Cette indemnité a pris le nom de « valeur d’entretien » ».

Elle précise :

« La valeur d’entretien, qui ne revêt aucunement le caractère d’un salaire, est réputée correspondre aux frais que nécessitent l’entretien et la subsistance des clercs. »

Cette valeur d’entretien correspond souvent à 1,3 SMIC. Elle ne dépend que du temps passé par le moine à son activité. Elle n’est aucunement liée à la valeur du résultat de ce travail, ni à la compétence de celui qui l’effectue.

L’économie des besoins monastique comprend deux volets : chacun reçoit selon ses besoins, mais aussi, chacun contribue selon ses moyens. Celui qui est jeune et doué contribue fortement, c’est l’éléphant. Celui qui est âgé et moins doué contribue au niveau de ses moyens, c’est le colibri.


L’économie monastique comme économie alternative

Ces deux principes de fonctionnement font du monastère une société particulière. Ce n’est pas un conservatoire des mœurs d’un autre âge, parce que c’est un lieu où l’on vit au présent. Ce n’est pas un laboratoire parce qu’on n’y fait pas d’expérimentation sociale. C’est le lieu d’une économie alternative, parce qu’on y pose au monde des questions sur ses pratiques en essayant d’inspirer des solutions aux problèmes nouveaux qui se présentent. Je me limiterai aujourd’hui à l’examen de la question du travail.

Le travail

Dans le monde, le travail sert à produire des biens et à servir une rémunération qui permet de se procurer d’autres biens. C’est la base du fonctionnement de l’économie libérale. Cet échange de biens est une occasion de communication entre les personnes. Le travail contribue à établir une hiérarchie sociale et c’est un élément de reconnaissance, de la part des autres et de soi-même.

Karl Marx définit trois formes d’aliénation au travail : quand la rémunération ne représente qu’une faible partie de la valeur des biens produits, quand le travail ne vise qu’à obtenir un salaire, quand le travailleur ne peut pas mener une activité physique et intellectuelle qui soit libre.

Au monastère, la désappropriation engendre une dissociation complète entre travail et rémunération. Avec ce mode de fonctionnement, les trois formes d’aliénation au travail disparaissent : puisque le moine ne touche pas de rémunération, il ne la compare pas à la valeur de ce qu’il a produit ; le travail qu’il effectue ne vise pas, en premier lieu à obtenir un salaire ; enfin, le travail monastique est très généralement de type artisanal, ce qui laisse au travailleur plus de liberté d’action qu’un travail à la chaîne.

On peut donner au travail trois finalités : travailler pour gagner sa vie, travailler pour être reconnu par les autres et par soi-même et, si on est chrétien, travailler pour participer à l’œuvre créatrice de Dieu.

Travailler pour gagner sa vie

John Galbraith souligne un paradoxe :

« Le mot « travail » s’applique simultanément à ceux pour lesquels il est épuisant, fastidieux, désagréable et à ceux qui y prennent manifestement plaisir et n’y voient aucune contrainte. « Travail » désigne à la fois l’obligation imposée aux uns et la source de prestige et de forte rémunération que désirent ardemment les autres et dont ils jouissent. »[13]

Dans l’économie libérale, les rémunérations sont définies par les deux seules forces reconnues, le Marché et le Droit. C’est le Marché qui définit globalement les valeurs ; le Droit les encadre de façon à limiter les abus : SMIC, rémunération des stagiaires, limitation du temps de travail, interdiction du travail des enfants, etc. Le Droit est relativement efficace dans la réglementation des bas salaires. Il est totalement inefficace dans le contrôle des hauts revenus.

Les moines d’aujourd’hui ne veulent pas vivre de la charité publique ; ils sont donc conscients de la nécessité de travailler pour faire vivre leur communauté. Mais comme le travail ne procure aucun avantage personnel, rémunération ou considération, la nature du travail effectué perd de son importance : gérer l’économat ou balayer le cloître ne sont pas fondamentalement différents. Ce sont juste des services correspondant aux capacités du titulaire et au besoin de la communauté. Par conséquent, il n’y a pas de compétition pour les postes.

Travailler pour être reconnu

À côté du salaire, la reconnaissance est une motivation importante. Mais le montant du salaire est lui-même, dans la pratique, un élément de cette reconnaissance.

La recherche de reconnaissance au travail se traduit souvent par la recherche de pouvoir, soit pour l’image que l’on donne de soi, soit pour les avantages matériels qu’on en retire. Dans le monde, le pouvoir se mesure au nombre de personnes qu’on a sous ses ordres, au chiffre d’affaires qu’on génère, etc. L’image que l’on donne à son entourage familial et amical est très importante et peut influencer grandement le comportement.

Chacun retire également une reconnaissance personnelle dans le sentiment d’être utile à son entreprise, à sa famille, à sa communauté.

Contrairement au salaire, le travail comme moyen d’accomplissement personnel est important pour les moines. Celui qui fait un travail utile à la communauté apprécie la reconnaissance de cette dernière, mais s’il ne l’obtient pas, c’est pour lui une ascèse.

Travailler pour participer à l’œuvre créatrice de Dieu

Dans une conception chrétienne, l’homme a été créé à l’image de Dieu.

« Dieu dit « Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu’ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages, et toutes les bestioles qui rampent sur la terre. » »[14]

Le fait que l’homme ait été créé à l’image de Dieu lui donne une dignité particulière. Cette dignité ne repose pas sur ses possessions, ses succès, son apparence. La domination qui lui est attribuée est à l’image de celle de Dieu, une domination d’amour. La théologie de la Création continuée s’oppose à l’idée que la Création n’est que la construction d’une immense machine qui fonctionnerait par elle-même. Dieu continue à intervenir dans le monde et l’homme, créé à son image est appelé à contribuer à cette intervention.

L’homme, créé à l’image de Dieu, participe, par son travail, à l’œuvre du Créateur, et continue, à la mesure de ses possibilités, de la développer et de la compléter, en progressant dans la découverte des ressources et des valeurs incluses dans l’ensemble du monde créé.

Ainsi, le travail, en particulier dans sa conception monastique, n’est pas simplement utilitaire et individualiste : gagner sa vie et obtenir de la reconnaissance. C’est réaliser une œuvre, au sens qu’en donne Hannah Arendt. C’est une vision communautaire, parce que ce qui compte est ce qu’on apporte au monde.

Au XIXème siècle, s’est développée l’expression de « travail de bénédictin » qui signifie un travail de longue haleine, nécessitant beaucoup de patience. C’est le souci du travail bien fait, qui rejoint l’obligation de prendre soin de tous les biens du monastère.

La conception bénédictine du travail suppose de se consacrer à ce qui est utile. Éviter de s’occuper avec zèle et piété à des « riens ». Dom Bertrand Rolin explique, à propos du chapitre 48 de la Règle, intitulé « le travail manuel de chaque jour » :

« Ce qui importe dans ce chapitre, c’est qu’il s’agisse de travail « vrai ». Et le travail « vrai » est celui qui est « à faire », dit la Règle, c’est-à-dire celui qui est utile à la vie de la communauté et à son action, quelle que soit sa valorisation si on en juge selon les critères de la société. »[15]

Combien de fois, faisons-nous des choses parfaitement inutiles mais qui nous feront bien voir parce qu’elles démontrent nos talents ?

Travail et rémunération

Dans l’économie monastique, il y a déconnexion complète entre travail et rémunération, ce qui n’est pas le cas dans le monde. Au monastère, l’abbé doit trouver une personne pour chaque fonction et donner une fonction à chaque personne. Par principe, il n’y a pas de chômage. Cela a deux conséquences. La première est que l’existence d’une fonction ne dépend pas de l’équilibre entre ce qu’elle coûte et ce qu’elle rapporte. Même si cultiver un jardin potager coûte plus cher qu’acheter ses légumes au super-marché, le fait que cela donne du travail à quelqu’un mérite d’être pris en considération. La seconde se rapporte à la question du chômage et de son indemnisation. Donne-t-on la priorité à la réduction du chômage ou à son indemnisation ? La politique traditionnelle française peut laisser penser qu’on se défausse un peu de la lutte contre le chômage par une bonne indemnisation des chômeurs. Les actions contre le chômage semblent souvent surtout pilotées par la nécessité de baisser le coût de l’indemnisation. Or, nous l’avons vu, le travail est certes une source de revenus, mais pas uniquement. Indemniser les chômeurs est nécessaire, mais ce n’est pas suffisant : il faut leur donner du travail. C’est une question de dignité (voir Fratelli tutti).

Conclusion sur le travail

La conception monastique du travail ne s’applique pas uniquement aux moines. Elle inspire les oblats, ces laïcs qui, en liaison avec une communauté cherchent à vivre la Règle dans le monde. Elle repose sur un enseignement issu de la tradition, mais aussi sur une adaptation au monde d’aujourd’hui. Les moines n’hésitent pas à utiliser des machines ultra-modernes dans leurs ateliers. Elle prétend inspirer au monde une voie de progrès, inspirer chacun, chrétien ou non chrétien sur différents aspects.

Je retiendrai ici l’idée que le travail ne doit pas être uniquement une source de revenus. Le travail doit être un élément de développement personnel. Et ce développement personnel passe par le fait d’être utile à la communauté. Pour un travailleur en bas de l’échelle, il faut qu’il puisse être fier de ce qu’il fait. Pour quelqu’un qui a des responsabilités hiérarchiques, il faut qu’il organise le travail de ses collaborateurs pour qu’ils puissent s’épanouir dans ce qu’ils font. Pour les politiques et les administrations, il ne faut pas se contenter d’indemniser le chômage, il faut le réduire.

D’un autre côté, il faut que le travail donne à la personne de quoi vivre dignement. Les mouvements du Commerce équitable ou des AMAP militent en ce sens.

Le travail ne doit pas être un lieu de compétition, mais un lieu de coopération.

Enfin, travailler plus, pour gagner plus, pour consommer plus n’est pas une approche responsable, à partir du moment où l’on se procure le nécessaire. Cela conduit à se poser la question de la place de la croissance dans nos analyses économiques.

Cela pose aussi la question de la publicité. Un aspect moderne de la clôture monastique consiste à se préserver des incitations à consommer, en particulier en limitant l’accès à Internet. La publicité n’est pas mauvaise en soi, mais l’usage qu’on en fait doit être maîtrisé.

La réception de l’encyclique Laudato si’

La publication par le pape François de l’encyclique Laudato si’ a provoqué une vague d’enthousiasme dans les milieux écologistes, même non chrétiens. Ils y ont trouvé une confirmation de leur discours, en passant volontairement sur les points qui les dérangeaient, comme la défense de la vie. Paradoxalement, dans les milieux monastiques, l’encyclique a mis du temps à s’imposer alors que les documents du magistère y sont généralement accueillis très favorablement. Pour essayer de comprendre ce paradoxe, j’émets une hypothèse : alors que les militants écologistes ont vu dans l’encyclique une véritable révolution dans la doctrine sociale de l’Église, les moines n’y ont vu, au départ, qu’une expression nouvelle de ce qu’ils vivent quotidiennement depuis les origines.

La vie monastique est une vie de prière, essentiellement communautaire, qui s’appuie sur le chant des psaumes. Le psautier contient 150 psaumes ; les moines le chantent, normalement, en entier, chaque semaine. Plusieurs auteurs ont travaillé sur l’écologie dans les psaumes. Certains parlent de psaumes écologiques, d’autres de psaumes de la nature ou de psaumes de la Création. 51 psaumes se retrouvent dans une, au moins, de ces trois catégories ; autrement dit, une part importante du psautier est écologique. Donc, un moine, sauf à chanter sans se soucier de ce qu’il chante, est forcément un écologiste, peut-être sans le savoir ou le reconnaître.

Après un certain temps de maturation, beaucoup de monastères ont adopté Laudato si’, quand ils ont constaté qu’il s’agissait d’une formulation brillante de ce qu’ils essaient de vivre et que cela les aide à progresser.

La principale contribution de l’économie monastique à la question écologique est la « sobriété heureuse ». Il s’agit d’une expression développée par Pierre Rabhi, mais qui, d’une certaine façon est constitutive de la spiritualité monastique depuis ses origines. Pour Pierre Rabhi, les ressources de la planète sont limitées. Les ressources fossiles ne sont pas renouvelables et la capacité d’absorption de la pollution par la biosphère est limitée.

La notion de limite est constitutive de la foi chrétienne : déjà dans la genèse Dieu dit :

« Tu ne mangeras pas du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. »[16]

Cette notion de limite s’oppose à l’idée que la techno-science donnera à l’homme un pouvoir illimité sur son environnement. Dans Laudato si’ le pape François affirme que le développement technologique est bon, mais ce n’est pas vrai s’il n’est pas « accompagné d’un développement de l’être humain en responsabilité, en valeurs, en conscience »[17].

Pierre Rabhi continue en disant que la croissance économique est irréaliste et absurde : c’est un modèle porteur de mort. Il faut donc instaurer une politique de civilisation fondée sur la sobriété. Il faut satisfaire nos besoins vitaux avec les moyens les plus simples et les plus sains. Laudato si’ dit la même chose en parlant de la nécessité de conversion des cœurs.

Dit en langage chrétien, la sobriété heureuse de Pierre Rabhi revient au respect de la Création et au souci pour les générations à venir à qui nous nous devons de laisser un environnement vivable. En analysant la notion de progrès, nous disions que les générations actuelles ne sont pas convaincues que leurs enfants auront une vie meilleure qu’elles. L’idée qu’une action est nécessaire est donc bien présente.

Mais la sobriété heureuse monastique diffère de la sobriété heureuse écologiste. Alors que les écologistes la fondent essentiellement sur la protection des ressources naturelles et de l’environnement, les moines la fondent aussi sur un aspect social : consommer du superflu revient à priver d’autres personnes du nécessaire. Dans une vision écologiste, il faut travailler moins pour moins détruire de ressources. C’est la décroissance. Dans une vision monastique il faut travailler pour produire plus que pour satisfaire ses propres besoins ou ceux de sa communauté, parce qu’il faut pouvoir partager avec ceux qui n’ont pas les moyens de produire tout ce dont ils ont besoin.

Conclusion

Dans cette présentation rapide de l’économie monastique comme économie alternative, nous avons identifié quelques aspects qui peuvent inspirer le monde. La valeur du travail comme moyen de développement personnel, les méfaits potentiels de la compétition dans les relations économiques, la recherche de la consommation comme source de bonheur. Cela conduit à la valeur de l’idée de sobriété heureuse qui ne doit pas être considérée uniquement sous son aspect environnemental, mais aussi sous son aspect social. Cela conduit à la discussion, que nous n’avons pas abordée, sur le développement des inégalités.

L’économie des besoins questionne la mise en œuvre du principe d’égalité.

La notion de progrès dont j’ai parlé au début de mon intervention ne se résume pas à l’avancée scientifique ; elle suppose un équilibre entre appui sur les racines du passé et développement des connaissances. Pour les moines, l’avenir est porteur d’espérance.


[1]RSB 33,6.

[2]Ac 4,32.

[3]Ulrich Beck, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Flammarion, coll. Camps essais, 2008, p.35.

[4]Ibid. p.89.

[5]RSB 72,11 et RSB 4.

[6]RSB 31,1.

[7]RSB 33,6.

[8]RSB 31,10.

[9]RSB 32,4.

[10]FT 4.

[11]Act. 4,35, RSB 34,1.

[12]RSB 34,3-5.

[13]John Galbraith, Les mensonges de l’économie – Vérité pour notre temps, Paris, Bernard Grasset, 2004, p.34.

[14]Gn 1,26.

[15]Dom Bertrand Rollin, Vivre aujourd’hui la Règle de saint Benoît – Un commentaire de la Règle, Bégrolles en Mauge, Bellefontaine, coll. Vie monastique n°16, 1983, p.54.

[16]Gn 2,17.

[17]LS 105.