Parmi les diverses activités du Dorothy, il y a la dimension café associatif-accueil de jour inconditionnel, du mardi au vendredi après-midi. Les portes sont ouvertes et quiconque souhaite passer un moment dans le lieu pour se reposer, échanger, jouer au ping-pong ou autre, est bienvenu, dans le respect de certaines règles de savoir-vivre en commun. 

Mais que signifie concrètement « accueillir l’autre », dans toute sa différence ? Quelles sont les difficultés et tensions qui peuvent apparaître ? Quelles sont les expériences de joie que cela apporte ? Les questions sont épineuses et nombreuses !

Nous avons proposé aux bénévoles de l’accueil de jour qui le voulaient bien de mettre à l’écrit leur compréhension de ce qu’est, pour eux, accueillir au Dorothy. Voici leurs textes. Certains de ces textes ont été élaborés dans le cadre d’atelier d’écriture collective. Merci aux auteurs de ces textes et ces témoignages denses et profonds ainsi qu’à tous ceux qui ont accompagné leur réalisation.

Bonne lecture et au plaisir de vous rencontrer bientôt sur la butte de Ménilmontant !

Texte 1 :

Accueillir au Dorothy, pour moi, c’est avant tout passer un bon moment, partager avec d’autres personnes venant de tout horizon, quel que soit l’âge. Tout d’abord il faut présenter le lieu et l’association aux nouveaux venus et ensuite leur proposer à boire ou à manger, s’il y a de la nourriture à offrir.

Au Dorothy il y a des habitués. Ils viennent pour passer un bon moment, profiter du lieu qui est joli, avec de l’espace. Il y a un mélange de cultures, de religions, d’horizons : c’est un vrai mélange et je trouve cela chouette. C’est une association chrétienne mais ça n’exclut pas. C’est important d’aller vers la personne, de la saluer, de voir si tout va bien pour elle. De lui expliquer les lieux. D’accueillir tout le monde de la même manière. Une rencontre qui m’a marquée, c’est un gars qui dormait dehors. Je lui ai donné des conseils et ça l’a ému. Il est revenu plus tard et il m’a remerciée. Quand je suis arrivée au Dorothy j’étais en galère. Je fermais ma société, je me séparais. Je me suis sentie toute de suite sentie bien dans le lieu, à l’aise, j’ai aimé le côté convivial, l’accueil. On m’a aidée à rebondir, je voulais aider les autres à rebondir aussi, je voulais accueillir à mon tour.

Le Dorothy ça ressemble à des relations familiales. J’aime beaucoup le dimanche du Dorothy par exemple (chaque premier dimanche du mois, un repas partagé ouvert à tous a lieu au Dorothy, à partir de 12h30). Chaque personne apporte quelque chose, de fait-maison ou d’acheté. C’est un jour à part, les gens se retrouvent, ça discute, ça parle, ça permet d’éviter la solitude.

On est beaucoup de personnes à vivre la solitude en France, surtout à Paris. Le Dorothy essaie de répondre à ça, au besoin d’aller quelque part, de parler, de tisser des liens. Tu viens pour approfondir des relations, retrouver des gens, mais aussi pour voir de nouvelles têtes. Et pour échanger les idées, parler de plein de choses, parce que chacun peut donner son avis. Ça permet de se poser la question de savoir de quoi on a besoin réellement. En France on a tout pour être heureux. Mais le seul truc qui nous manque c’est d’essayer de vivre ensemble.

On n’a pas besoin de grand-chose pour sauver des vies. C’est important de se retrouver ensemble. Quand tu n’as personne pour toi, tu peux mourir. La solitude ne concerne pas seulement les personnes âgées, ou bien seules physiquement. Tout le monde peut être seul. Tout le monde porte une part de solitude. La solitude régnait sur moi, alors que j’étais en couple et que ça n’allait pas bien. Je ne savais pas où aller. Je ne voulais pas m’enfoncer dans la solitude. La communauté m’a aidée. Au début je n’arrivais pas à parler, et petit à petit, ça m’a aidé. Il faut juste oser franchir la porte. Et là j’ai le sourire et je vais bien vieillir avec ce sourire.  

Texte 2 :

À mes yeux, accueillir au Dorothy est d’abord une décision collective. Nous travaillons à réunir les conditions matérielles et immatérielles permettant à chacun de se sentir bienvenu dans ce lieu où se réalise une cohabitation entre des personnes aux parcours, aux profils psycho-sociaux et aux attentes parfois très différentes : retraitée isolée aux petits moyens, habitant du quartier, étudiant modeste, livreur UberEats éreinté, paroissien, militante d’une association voisine… 

Il n’y a pas de contenu unique et duplicable d’un bon accueil. L’accueil s’incarne d’abord dans une disposition intérieure, une ouverture du cœur au « prochain », c’est-à-dire à celui qui surgit sans crier gare, sans être connu ou prévu à l’avance. Cette disponibilité au prochain se traduit ensuite par une palette d’activités variées : écoute de l’autre, échange à bâtons rompus, divertissement partagé (jeux de société, ping-pong…), service d’une boisson, présentation du Dorothy ou des prochains événements… Ces activités supposent d’avoir appris à connaître le fonctionnement et l’organisation du lieu, de rester attentif à la personne sans oublier la présence des autres et de ceux qui arrivent régulièrement ou qui découvrent le Dorothy pour la première fois. D’où l’importance d’être au moins deux bénévoles sur un créneau d’accueil de jour. 

Mon désir profond est que le Dorothy soit irrigué par l’amour inconditionnel du prochain quel qu’il soit. Cela implique forcément de prendre de la distance par rapport aux principes habituellement en vigueur dans les espaces marchands, notamment la discrimination par l’argent. Mais cela ne signifie pas tolérer tout de l’autre : accueillir, c’est aussi savoir établir et garantir un cadre pour le bien de tous. On ne peut pas ignorer ou laisser prospérer l’agressivité, l’addiction, les mauvaises intentions… Il est parfois indispensable de rappeler à l’ordre et d’exiger la correction de certains comportements. Ces gestes de fermeté doivent être combinés avec la charité, ce qui est un équilibre difficile à atteindre.

L’accueil, lorsqu’il est régulier et se réalise dans un lieu précis, débouche sur la communauté. Nous ne sommes plus seulement des individus qui nous croisons mais nous formons un ensemble où beaucoup des personnes présentes ont un nom, apprennent progressivement à se faire confiance mutuellement, redécouvrent leur dignité d’être unique. L’enjeu est que cette communauté légère ne se referme pas sur elle-même et que de nouveaux bénévoles et accueillis ne cessent jamais d’y pénétrer et de l’enrichir avec ce qu’ils sont. Nous ne sommes pas un îlot autarcique mais un espace d’enracinement ouvert aux vents extérieurs.

En tant que bénévole, je me sens peu à peu guéri par l’œuvre d’accueil. Guéri de quoi ? D’un rapport vicié au temps (qu’on a tendance dans notre société à percevoir non pas comme des événements singuliers successifs mais comme une ressource à mesurer, à contrôler et à investir), d’un idéalisme faisant parfois fi de la réalité clair-obscur de tous les hommes, d’une méconnaissance crasse de certaines situations de détresse psychologique ou sociale… 

« L’amour est un échange de dons » disait saint Ignace de Loyola, un religieux du XVIe siècle que Dorothy Day aime et cite souvent dans ses propres écrits. Il s’agit, autant que cela est possible, de faire participer les accueillis à la création continue du Dorothy. Un lieu n’est jamais fini, il faut l’entretenir, le transformer, l’améliorer… Comment associer chacun à cette tâche, à la mesure de ses désirs et de ses capacités ? Cela rejoint la devise d’un certain communisme : « À chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capacités. » La question de la participation de tous est cruciale et complexe, le risque étant qu’un fossé se creuse et s’agrandisse toujours plus entre les bénévoles – figures de service et d’autorité – et les accueillis – qui peuvent se sentir réduits au rang de sujets inutiles voire d’objets encombrants. 

Prier pour ceux qui habitent, fréquentent et tiennent le lieu, se relier spirituellement à ces personnes, a pour effet de bonifier les relations nouées avec elles. On passe alors de la communauté à la communion fraternelle qui est bien autre chose qu’un vague délire de fusion sociale. Elle débute dans le pressentiment de partager avec les autres une part de ce pèlerinage vers la lumière divine que cette vie terrestre est essentiellement.

Texte 3 :

Le Dorothy est un lieu où les gens partagent leurs soucis. Ils viennent et trouvent toujours quelqu’un. Il y a des gens qui viennent tous les jours car ils y trouvent leur bonheur, ou des journées agréables.

Certains viennent pour éviter de fumer, de parier ou de boire de l’alcool. Certains ont besoin d’aide concrète sur un sujet, comme remplir un papier. Je peux parler arabe avec certaines personnes qui ne parlent pas français. Je peux les accueillir, les rediriger, servir d’interprète.

Mais on a tous besoin d’aide. On s’entraide les uns les autres. Je viens ici car je n’ai pas de travail, et je préfère être là que de rester à la maison. Quand je viens ici je ne suis pas préoccupé par mon travail. J’aime faire ce qui est bien. Quand j’ai immigré, j’avais vingt-deux ans, j’ai trouvé des gens qui m’ont aidé et maintenant je veux aider à mon tour. En anglais, on dit : « You scratch my back, I scratch yours. »

Quand les gens sont seuls, je vais près d’eux, je leur pose des questions. Et je me présente. Ce n’est pas seulement dans un sens que se fait la rencontre. Je dis que je suis bénévole depuis septembre 2021, je raconte ce que je fais, etc.

Quand je vois quelque chose à faire, quelque chose à ranger ou nettoyer, je le fais. Je fais comme à la maison. Cela permet de bien accueillir les gens. Quand tu invites les gens chez toi, tu ne peux pas laisser l’endroit sale. Le Dorothy est un peu comme une maison : quand tu reçois les gens chez toi, tu leur donnes à boire, tu parles avec eux, tu passes du temps. Et avec le temps ils deviennent des amis. Parfois le mercredi je viens avec ma femme et mon fils, et on mange ensemble.

Parfois il faut gérer des situations plus difficiles. Pour ça c’est important que les règles soient claires, on ne peut pas faire chacun son truc. C’est un projet collectif, on doit prendre le même chemin. On a eu des problèmes de shit par exemple. Si je vois quelqu’un rouler, je lui parle une fois. Mais s’il me menace, il vaut mieux le laisser pour cette fois. Et parler avec lui plus tard. Mais si la prochaine fois il le refait, alors j’appelle quelqu’un.

Texte 4 :

Lorsque l’on accueille, on tâche de laisser une place à quelqu’un qui vient d’ailleurs. La personne arrive souvent avec ses problèmes, ses questions, sa fatigue ; elle cherche un peu de confort et de tranquillité, une aide, mais aussi peut-être une rencontre, un moment pour penser à autre chose. Pour accueillir, je dois alors être prêt à cette rencontre, mais c’est impossible d’être tout à fait prêt pour une rencontre. Ce à quoi il faut se préparer, c’est à être désarçonné, surpris, désemparé ; il faut alors chercher des réponses que l’on n’a pas, réagir à des attentes imprévues, rendre possible d’autres usages du Dorothy et d’autres manières d’y vivre. Il faut aussi se préparer à ce que cette rencontre ne soit jamais sans heurt, sans difficulté, sans incompréhension et même sans tension. Il y a alors des deux côtés une même exigence : l’accueil de l’autre. La personne accueillie elle-même doit alors habiter le lieu en hôte, dans l’ambivalence de ce terme, c’est-à-dire à la fois en tant qu’accueillie (guest en anglais) et accueillante (host en anglais). Le Dorothy est une école de l’hospitalité, parce que l’on y découvre la symétrie de l’accueil des deux côtés de cette fragile frontière qu’est le bar ; on y découvre que tout le monde est hôte parce que tout le monde doit, en ce lieu, accueillir les autres pour se sentir chez soi ; on y découvre que l’hospitalité peut être à la fois inconditionnelle et universellement exigeante, et que si l’on accueille quelqu’un, c’est toujours à condition d’être accueilli en retour dans ce lieu qui n’est ni à « nous », ni aux « autres ».

Texte 5 :

Pour moi, l’accueil de jour se résume par deux verbes : écouter et servir. Plus que le fait de servir des cafés et des bières, l’essentiel de notre temps est consacré à écouter les questions des nouveaux, les réflexions de l’un, les galères de l’autre, les blague d’un autre encore. Et puis rire avec eux, sourire, répondre, débattre, s’agacer parfois et puis très vite apprendre l’humilité. Et servir, ce n’est pas seulement « donner à boire à ceux qui sont ont soif », c’est aussi donner des coups de main à ceux qui ont du mal avec leurs démarches Pôle emploi ou Doctolib, aider à traduire un texte… 

Sur un plan plus personnel, l’accueil de jour m’a apporté un engagement communautaire au nom de ma foi et un vrai sentiment d’utilité sociale dans un moment de mon chemin spirituel et de mon parcours de vie où j’en avais besoin. Il y a une dimension très évangélique dans l’accueil de jour, où les barrières tombent, les hiérarchies sont renversées. J’apprécie notamment mon créneau car on croise à la fois des publics précaires et isolés et des jeunes étudiants ou intellos qui viennent écouter les conférences. Même si évidemment tout n’est pas idyllique et il y a des différences sociales qu’on ne peut pas gommer, ne serait-ce que par la manière de se vêtir, voire de parler. En tout cas, pas une fois je ne suis reparti du Dorothy en colère ou triste, même s’il y a souvent des petites tensions à gérer, des moments de stress. Je ressors toujours très apaisé.

Texte 6 :

Quand on arrive pour servir au Dorothy, la première chose qu’on fait, c’est déposer son sac et ranger par la même occasion tout ce avec quoi on arrive (sauf si bien sûr on vient avec des petites sucreries à partager !). Pour accéder au Dorothy, il faut traverser une sorte de petit couloir qui fait la jonction entre deux mondes : celui du dehors et celui du dedans. Espace transitoire qui fait du Dorothy un endroit qu’on ne soupçonne pas, un endroit invisible pour le passant pressé, un endroit magique qui nous transporte ailleurs. Parce qu’une fois qu’on arrive, ni les voitures, ni la rue de Ménilmontant n’existent plus. Et puis on oublie que le temps passe au profit de ce qui se passe devant nous, de ces gens qui passent prendre un café. Encadré par les deux côtés du zinc, celui qui sert à boire a de quoi lancer une conversation avec celles et ceux qui sont confortablement installés face au bar. Avec une phrase parfois banale ou hésitante émise au hasard pour engager un dialogue, on se rend vite compte que derrière des visages un peu timides ou silencieux, il y a tant à découvrir. Un prénom, des tas d’expériences, une multitude d’émotions. De la détresse, parfois, bien sûr, qui attriste, mais qu’il est aussi salutaire pour qui la ressent de l’exprimer. Mais aussi, et surtout, d’incroyables moments de joie, et beaucoup de traits d’esprit ! Souvent, les habitués ont leurs sujets fétiches, on apprend à les connaître et on se plait d’autant plus qu’on aime à les retrouver d’une semaine sur l’autre. Il suffit que l’un ou l’autre ne vienne pas une semaine et on s’interroge : pourvu qu’il aille bien. Il y a les habitués et il y a aussi ceux qui arrivent par hasard, il y a ceux qui viennent du coin et ceux qui viennent d’ailleurs, il y a ceux qui viennent plein de légèreté, d’autres lourds de leur journée, il y a ceux qui pensent comme-ci, d’autres comme çà, mais tous ces gens, c’est ce même petit couloir qui les a emmenés au Dorothy. Or ce petit couloir est magique : il nous fait oublier d’où on vient et réunit tous ceux, quels qu’ils soient, qui souhaitent partager autour d’une boisson une vraie discussion et une chaleur d’âme.

Texte 7 :

Accueillir. Au Dorothy j’apprends à accueillir. C’est un apprentissage qui est toujours à poursuivre, tant accueillir est un art que l’on peut toujours peaufiner. Accueillir quelqu’un c’est savoir le recevoir dans sa singularité. Être prêt à l’évènement. Se laisser bousculer par cette personne. S’intéresser réellement à qui elle est. Dans son absolue nouveauté.
Rencontrer. Mais il faut aussi mettre de soi. Se présenter soi. Ne pas être dans une curiosité malsaine, respecter son territoire intime, déchausser ses sandales devant la terre sacrée qu’est l’autre. L’accueil inconditionné n’est pas conditionné à qui est la personne. Mais il ne signifie pas qu’il n’y a pas de conditions à l’accueil. La rencontre nécessite que l’on sache aussi se préserver. Et que l’on ne prétende pas sauver l’autre. C’est vouloir le bien de l’autre et le sien. Cela demande parfois de reprendre quelqu’un, de savoir être ferme. Mais toujours dans la recherche de la compréhension de ce qu’il vit.
Hospitalité. Chacun est de passage sur cette terre. Accueillir c’est faire ce geste de l’hospitalité que l’autre pourrait faire à mon égard dans un autre lieu ou une autre circonstance. C’est savoir que je ne suis pas propriétaire du lieu dans lequel je reçois comme je ne le suis pas de la terre qui m’a vue naître. Mais celui qui accueille doit reconnaître et accepter qu’il y a une forme d’inégalité dans la relation. Que depuis sa position de service, qui est aussi une position de privilégié, il a une responsabilité, qui est celle de mettre au service ce qu’il a reçu : une situation matérielle favorisée, mais aussi un bon équilibre psychologique ou une espérance dans le Christ.
Présence. Au Dorothy j’apprends l’art de l’instant. À chaque situation une réponse différente s’impose. Parfois il faut dépasser sa réticence à écouter quelqu’un qui a besoin de parler, ou dit des choses ennuyantes. Parfois il faut l’interrompre pour ne pas se vider de son énergie et pouvoir continuer à être dans la rencontre, ou parce que l’on sent que ce serait bon pour lui d’apprendre à moins parler, soit pour laisser de la place aux autres, soit pour ne pas tout dévoiler de sa vie intime. Parfois il faut remettre le lieu en ordre de propreté et de beauté, parce que la beauté d’un lieu participe de la vie digne qui est due à chacun, mais parfois il faut accepter que le lieu ne soit pas impeccable, que ce soit un peu le bazar pour veiller à ne pas étouffer la vie. Parfois il faut faire respecter des règles, comme dire au pianiste de passage de mettre la sourdine ou de ne pas jouer trop longtemps, afin de laisser à chacun sa place et de permettre le repose de eux qui viennent le chercher. Parfois il faut se laisser déborder par l’inattendu et l’imprévu, et sentir que l’ambiance de ce jour là est de chanter tous ensemble autour du piano.
Ambiance. Accueillir c’est veiller à la beauté de l’ambiance. Que chacun se sente à sa place. Que chacun puisse être connu, avoir un nom. Mais aussi que chacun ait à coeur que tous les autres aient leur place, et que chacun se sente concerné par la beauté du lieu, des relations et de l’atmosphère. La finalité c’est que tout le monde cherche à accueillir tout le monde. Ces moments là arrivent, et je crois qu’alors c’est vraiment le royaume de Dieu.

Texte 8 :

Le Dorothy représente pour moi un lieu assez rare à Paris. Un des rares endroits dans cette ville où l’on ne se sent pas obligé de consommer à tout prix, ni d’avoir l’air particulièrement affairé. Le public qui y vient est très éclectique. Il y a un mélange tout à fait inhabituel de gens du quartier, de bobos, de personnes marginalisées en situation de précarité, de jeunes étudiants, de personnes âgées et d’enfants de diverses origines. Selon l’heure qu’il est, on s’installe avec un thé, un café ou une bière, au fond d’un fauteuil ou d’un canapé chiné, dans le jardin ou à l’intérieur sur les tapis, au chevet des étagères de livres. Le Dorothy est un lieu où l’on se sent entièrement libre, aussi bien physiquement que mentalement. On ne se sent pas à l’étroit physiquement car l’espace est grand, les chaises, les tables, les fauteuils ne sont pas collés les uns aux autres, que ce soit à l’intérieur ou dehors, dans le jardin. On ne se sent pas à l’étroit mentalement non plus, car bien que le lieu se veut d’inspiration chrétienne, toutes les religions, croyances et autres identités sont les bienvenues, et même sont supposées faire la richesse du lieu. Il y règne un calme et une bienveillance qui contrastent avec la plupart des autres cafés ou salons de thé parisiens.

En tant que bénévole pour l’accueil du jour, je crois que ma mission est de préserver et transmettre cet état d’esprit de liberté et de respect des autres, et bien sûr, tout simplement, de maintenir le lieu en état de fonctionnement et de propreté. Il me semble important de garder une oreille attentive pour ceux qui ont besoin d’aide, mais aussi de savoir quand ce n’est pas à nous d’aider et quand il vaut mieux orienter les bénéficiaires vers quelqu’un d’autre. La plupart du temps les gens, même si instables psychologiquement, sont capables de faire preuve de bienveillance, de respect et même de joie de vivre. Je pense que c’est cela que je trouve particulièrement agréable à l’accueil du jour, c’est de pouvoir discuter de tout et de rien avec des gens dans des situations très différentes de la mienne, autour d’une tasse de thé, de manière naturelle et simple. Parfois je rencontre aussi des gens qui sont plus similaires à moi, notamment parmi les autres bénévoles, et cela aussi est évidemment agréable. Je pense que c’est précisément cette cohabitation, le temps d’un café ou d’une bière, avec des gens à la fois similaires et très différents que je trouve enrichissante en faisant l’accueil du jour au Dorothy.

Pour illustrer mon propos, je vais choisir une anecdote parmi les nombreuses qui me viennent à l’esprit : un soir, un groupe de musique Bluegrass donnait un concert au Dorothy, je m’y suis faite entrainée après une réunion de bénévoles. La musique était d’une grande qualité et la salle remuait la tête aux sons du banjo. C’était un moment qui représentait bien pour moi la beauté du Dorothy, car j’ai assisté ce soir-là à la rencontre improbable entre un groupe de musiciens du fin fond du Midwest américain et les habitants de Belleville/Ménilmontant. C’est donc peut-être ça qui résume le mieux le Dorothy pour moi, des rencontres improbables et des découvertes culturelles enrichissantes.

Texte 9 :

J’ai voulu participer à l’accueil de jour car j’ai été attiré par son esprit qui se résume en une formule : l’accueil inconditionnel. Si je trouve ce principe si puissant, c’est qu’il surpasse le matériel (offrir un café, un endroit chaud, un service) pour toucher au spirituel. Ou, plutôt, à l’éthique, car il nous place dans le domaine de l’être, qui tient de l’évidence et du mystère. Accueillir l’autre réclame d’ouvrir un espace en soi, et donc de faire le ménage dans ses préjugés, crispations, jugements. C’est aussi exiger que l’autre, à sa manière et en dépit de ses difficultés, fasse de même. Là est la singularité de ce bénévolat ; il n’est pas un simple don, mais un échange, qui exige que l’accueilli fasse lui aussi place aux autres. Pour ceux dont la vie est empreinte de violence, de misère, de solitude, cette marche minuscule réclame parfois du temps et de l’aide. C’est le rôle du bénévole que de tendre cette main, d’initier un cycle de gratitude.

La traduction individuelle de l’accueil inconditionnel se résume pour moi avec une autre formule : être disponible. Il s’agit d’une disponibilité de parole, mais aussi de silence ; d’une disponibilité à l’autre, mais aussi aux autres. Car il n’y a pas de hiérarchie des accueillis, mais une addition de personnes qui ont chacune fait ce geste immense de passer le pas de la porte. Être disponible ne consiste donc pas à monopoliser son énergie sur celui qui souffre le plus, mais à se mettre en situation de ressentir l’attente de chacun. Pour la satisfaire, et surtout la dépasser. Car toute la puissance de ce moment dont le bénévole est le garant tient dans son pouvoir de transformation. L’un était timidement venu quelques minutes, il est resté deux heures ; l’autre voulait juste un café, il a passé l’après-midi à jouer ; certains ont osé venir seuls, ils ont trouvé des amis.

L’accueil inconditionnel, en créant les conditions d’une ouverture de chacun à la spontanéité de l’instant, offre cette possibilité de transformation. Certes ponctuelle, certes imparfaite, mais si rare dans notre vie collective que je la vois aussi comme un acte de résistance. Cette transformation est celle des accueillis lorsqu’ils ont trouvé ce qu’ils cherchaient (et surtout ce qu’ils n’osaient plus chercher), mais aussi de soi. Puisqu’être bénévole c’est faire soi-même l’expérience, une poignée d’heures, de cette exigence si haute qu’est l’accueil inconditionnel – et d’en sortir en ayant, parfois, l’impression d’avoir été à sa hauteur.

Texte 10 :

Le Dorothy, c’est avant tout du café et du thé pendant la journée. Ils sont gratuits mais tout me monde en raffole. Que ce soit un habitué, sans domicile fixe cherchant un travail ou bien un simple visiteur curieux, il n’y a pas d’exception. Nous, les bénévoles, nous sommes là pour les servir et recueillir les sourires qu’ils procurent. Parfois, en fin de journée, ce sont des bières qui viennent s’ajouter à la liesse. 

Mais notre rôle ne se cantonne pas au service, au contraire, le service en salle est plutôt secondaire. Le plus important est d’accueillir, et surtout de le faire avec bienveillance. En quoi cela consiste me direz-vous ? Et bien ce n’est pas compliqué il faut être disponible, à l’écoute et parler avec tout le monde ; ne pas être indiscret, écouter attentivement, donner des conseils avec douceur. Une bonne parole réchauffe souvent le cœur. L’erreur est de prendre les accueillis de haut, de penser qu’il faut à tout prix les aider et que l’inverse est impossible. Cela dénature les comportements et crée une sorte de hiérarchie verticale ; alors l’échange ne se produit plus. Les prendre comme des égaux, simplement invités dans un lieu dont il faut respecter les règles permet la réciprocité, on apprend alors sur soi-même et sur le monde tout en les accueillant. C’est en cela que réside la beauté du Dorothy.

Texte 11 :

Je suis bénévole depuis un an et demi. Ayant une formation dans l’hôtellerie, tenir le bar me semblait naturel, mais je n’avais pas pensé à faire du bénévolat : ce sont des amis du Dorothy qui m’ont introduit. Ici, on accueille des gens en situation de précarité, et parfois de grande précarité. Malgré leur situation, ces personnes apportent très souvent avec elles des qualités inattendues : certaines ont un savoir impressionnant, d’autres un humour irrésistible ou de grandes qualités humaines. L’accueil de jour est donc un café de la tolérance (car on accueille tout le monde, quelles que soient les origines et les confessions) qui m’a permis d’être en contact avec des personnes très différentes, que je n’aurais jamais rencontrées ailleurs. Cette diversité a considérablement enrichi ma vie dans le quartier autour de valeurs comme la solidarité, la convivialité ou l’écologie, notamment par la découverte de l’impressionnant tissu d’associations qui y œuvrent, et dont certaines sont accueillies au Dorothy. Désormais, si je marche de mon domicile à Ménilmontant jusqu’à Belleville, je croise toujours un accueilli, ou un bénévole. Car l’accueil de jour permet d’être intégré dans un collectif, et pour moi c’est aussi précieux que le contact avec les accueillis : la bonne humeur des bénévoles, les discussions constantes pour améliorer l’accueil et la sensation d’être tous rassemblés par ce projet commun est à la fois une ouverture et un moteur dans mon quotidien.