Article de Paul Colrat et Foucauld Giuliani
membres du Simone et du Dorothy

Nous sommes admiratifs de Dorothy Day car nous reconnaissons en elle une personne qui, sa vie durant, a incarné les paroles du Christ. En se mettant à son écoute, nous devenons confiants parce que nous constatons que cette option radicale en faveur de Dieu est féconde en vraie joie, en solides liens d’amitié et en combats pour des causes justes : la prise au sérieux de l’Evangile ne condamne pas à l’isolement et au malheur. Dorothy Day a accepté que sa vie soit bouleversée de fond en comble par sa conversion au Christ. A ses yeux, le Christ est d’abord ce paradoxe vivant d’un Dieu qui meurt mais qui sauve, d’un Dieu qui nous permet de surmonter les terribles gouffres du désespoir existentiel et du ressentiment
improductif contre un monde injuste. Le Christ est également Celui par lequel s’expriment des paroles au potentiel réellement transformateur, des paroles appelées à devenir des actes révolutionnaires. Etre catholique, c’est donc non seulement avoir foi dans le pouvoir salvifique du Christ mais aussi agir de façon à rendre visible la grâce libératrice de Dieu à l’œuvre dans l’histoire. La tâche de l’Eglise et des catholiques consiste à essayer d’être les véhicules de cette grâce débordante et de devenir en cela « ouvriers du Royaume ».

Etre catholique, c’est donc non seulement avoir foi dans le pouvoir salvifique du Christ mais aussi agir de façon à rendre visible la grâce libératrice de Dieu à l’œuvre dans l’histoire.

Pour Dorothy Day, le Royaume n’est pas un espace extra-terrestre qu’on projetterait de façon plus ou moins imaginaire mais bien plutôt l’expérience existentielle de la communion avec Dieu et entre les hommes. Cette expérience se vit dès à présent et elle est vécue de toute éternité. Pour elle nous devons tout donner. Etre croyant signifie organiser son existence de façon à rendre l’expérience de la communion accessible et palpable. À partir de sa conversion, le souci constant de Dorothy Day et de son fidèle allié le « paysan et philosophe » Peter Maurin est d’œuvrer en ce sens. De cette ambition découlent l’organe de presse The Catholic Worker dont la mission principale est de diffuser la Doctrine Sociale de l’Eglise et de contribuer à la mobilisation sociale et le réseau des Houses of Hospitality, lieux de vie et de ressourcement pour des activistes et des pauvres. On haussera peut-être les épaules : « Dorothy Day était d’une autre époque et d’un autre pays… » Nous pensons quant à nous que son approche de la politique peut nourrir notre engagement et notre pensée, ici et maintenant.
Day développe une approche originale de l’activité politique. Plutôt que de la penser comme conquête et pratique du pouvoir institutionnel, elle nous invite à la concevoir d’abord comme mobilisation permanente contre les excès et les abus de pouvoir. Ceux-ci sautent aux yeux pour peu que l’on mesure l’écart entre ce qui est fait et ce à quoi nous appelle l’Evangile. Une telle compréhension de la politique explique que la dénomination « d’anarchiste » soit si fréquemment utilisée à son égard. Pourtant,
la Doctrine sociale elle-même souligne que les croyants ont « un devoir de
dénonciation en présence du péché » et que « cette dénonciation se fait jugement et défense des droits bafoués et violés, en particulier des droits des pauvres, des petits, des faibles ». De la dénonciation des meurtres commis dans le cadre des guerres au nom de la sécurité de l’Etat jusqu’à la défense des paysans sans terre, Dorothy Day écrit et lutte inlassablement sans que jamais son activité politique n’atténue son désir de vie intérieure. En elle se conjuguent harmonieusement les figures de la combattante et de la priante. Cette vision de la politique, qu’il est tentant de réduire au rang de simple discours critique contre le pouvoir, s’accompagne de ce qu’on pourrait appeler une intelligence de l’événement. Dorothy Day est en cela proche d’Emmanuel Mounier,